Convergences progressistes pour sortir de la crise

Convergences progressistes pour sortir de la crise

La crise est là. Importante. Les discours pour y faire face, souvent “convenus”, fusent, espérant rassurer les citoyens pour qu’ils se remettent à consommer suffisamment afin que l’on puisse oublier bien vite ce funeste – et heureusement transitoire – moment de notre histoire. Mais de véritable réaction orchestrée par un mouvement social porteur d’originalités, point encore. Soucieux d’amorcer la machine, le Réseau pour la Justice Fiscale vient d’organiser une journée de rencontre entre acteurs syndicaux et associatifs. Objectif : établir des convergences portées par les acteurs progressistes wallons et bruxellois et formuler des propositions concrètes à défendre ensemble. Retour par touches sur une journée riche en idées et porteuse de visions alternatives.

LA CRISE FINANCIÈRE : RÉGULER : OUI MAIS COMMENT ?

«L’État, nécessaire régulateur du secteur financier», Thierry Bodson (FGTB wallonne)

La crise qui nous frappe aujourd’hui est particulière dans le sens où elle s’affiche au niveau planétaire, impute d’importantes pertes d’emplois, n’épargne aucune économie dans le monde et touche l’ensemble des acteurs économiques.

Cette situation nous indique clairement les limites et carences du système socio-économique et libéral. Une occasion à saisir pour impulser une nouvelle dynamique au système et rendre à l’État son rôle de régulateur en activant une batterie d’outils, tant sociaux (réduction collective du temps de travail, annulation de la dette du tiers monde…), qu’économique (remise en cause du PIB et d’autres indicateurs économiques…), fiscaux (instauration d’une Cotisation Sociale Généralisée, levée du secret bancaire…) financiers et bancaires (traçabilité des flux financiers internationaux, taxe Tobin, renforcement des règles prudentielles des banques…).

«Mettre la finance au service d’un nouveau paradigme», Arnaud Zacharie (CNCD)

La crise financière est une crise systémique qui s’inscrit dans un contexte de crises globales multiples (climatique, alimentaire, énergétique, sociale, etc.) et d’un nouvel équilibre des puissances (avec le déclin des États-Unis et l’émergence de l’Inde et de la Chine).

Sa profondeur indique qu’elle va durer et qu’il faudra rétablir la confiance pour y mettre un terme, avec un risque à la fois libéral (retour vers un business as usual) et réactionnaire (repli sur soi, approvisionnement en ressources naturelles, etc.). Or, les réponses actuelles données pour sortir de la crise, se limitant à socialiser les pertes sans qu’il n’y ait de réelle contrepartie, sont loin d’être suffisantes et s’apparentent davantage à des plans de relance de type keynésien/sauce libérale.

Face à cette crise, le monde n’a pas seulement besoin de régulations financières internationales mais aussi d’un nouveau paradigme qui ramène la sphère financière au service d’une nouveau système démocratique fondé sur la satisfaction de tous les droits humains, le travail décent, la souveraineté alimentaire, le respect de l’environnement, l’économie sociale et solidaire et une nouvelle conception de la richesse.

Au niveau international, le forum social mondial 2009 de Belém a joué un rôle de catalyseur des différentes initiatives et débats sur la crise. Les séminaires sur la crise financière ont d’ailleurs permis d’aboutir à un appel «Pour un nouveau système économique et social, mettons la finance à sa place !» qu’associations, syndicats et mouvements sociaux sont invités à signer. Cet appel à un nouveau paradigme revendique notamment la mise en ½uvre d’une fiscalité plus progressive, l’annulation de la dette du tiers monde et le démantèlement des paradis fiscaux.

«Stop à l’économie casino et aux paradis fiscaux», François Gobbe (Kairos Europe (W-B), Tax Justice Network)

Depuis juin 2007 et la crise des subprimes aux Etats-Unis, une crise financière et bancaire accompagnée d’une récession mondiale transforme jour après jour le paysage rayonnant promis par le néo-libéralisme. Cette crise systémique exige que la finance soit remise à sa place, et donc que l’économie casino soit démantelée. Passer donc d’une économie casino basée sur le court terme à une économie responsable au service de l’être humain et de l’environnement.

Mais ce changement de paradigme exige des premiers pas… à l’instar de la création d’un pôle bancaire, de l’amélioration de la progressivité des impôts et de l’arrêt d’un casino financier.

EN FINIR AVEC UN MODÈLE DE DÉVELOPPEMENT INÉGALITAIRE ET DESTRUCTEUR

«Contour d’une économie basée sur le bien-être et non le profit», Felipe Van Keirsbilck (CNE)

La croissance ne produit plus de bonheur et ce depuis longtemps. En Belgique, on observe depuis quelques années déjà une dégringolade de la satisfaction de vie malgré une hausse continue du PIB. Le stress au travail, la dégradation de l’environnement, la hausse du chômage en sont quelques-unes des sources objectives de mal-être de notre XXIè siècle.

Il y a ensuite lieu de s’interroger sur la viabilité d’un capitalisme à haut rendement. Les exigences d’accumulation du capital ne permettent en effet pas à l’économie de prendre en compte le bien commun.

Enfin, la conciliation d’un haut niveau de Développement Humain et d’une faible empreinte écologique semble fort improbable. Aucun pays n’y parvient aujourd’hui…

Sur base de ce diagnostic, il y a lieu de s’interroger sur les éléments de jugement. Croissance versus décroissance ? La décroissance va-t-elle nécessairement nous emmener vers un monde meilleur ? Selon Felipe Van Keirsbilck, décroître ne peut constituer un objectif en soi. Ne devrions-nous pas plutôt réfléchir sur ce que nous souhaitons voir croître et décroître ? Autre élément de jugement, la question du droit aux ressources (naturelles, financières, culturelles) est une question politique de base : qu’est-ce qui fonde ce droit ?

Arrivent enfin les perspectives : comment mettre l’économie au service du bien-être ?

L’enjeu de la redistribution dépasse de loin la question de la répartition des revenus : la Sécurité sociale est à la fois assurance, solidarité, instrument de pilotage de l’économie et puissance d’émancipation des travailleurs.

Une économie au service du bien-être nécessite de s’opposer à l’emprise de la finance sur l’économie mais aussi stimuler les politiques de développement, renforcer la sécurité sociale et encourager l’économie non marchande.

«Vers une redistribution des revenus», Thierry Jacques (MOC)

Et si cette crise était avant tout une crise sociale ? Et si la cause de cette crise était à chercher dans le capitalisme financier lui-même, lequel a produit des travailleurs mal payés et endettés ? Et si le fondement de cette crise se trouvait du côté des inégalités de revenus, base de notre système capitaliste actuel ?

Pour palier à ces inégalités sociales criantes, la redistribution des revenus a un rôle crucial à jouer. D’abord par le biais de la protection sociale qu’il convient de soutenir et promouvoir au sein des pays pauvres. Par une politique fiscale ensuite, la progressivité de l’impôt faisant partie intégrante d’une stratégie de sortie de crise. Par la création d’emplois servant à des fonctions de collectivité (service public, non marchand) . Enfin, par une réduction collective du temps de travail.

«Comment rencontrer les défis écologiques ?», Anne De Vlaminck (Inter-Environnement Wallonie)

Le système économique, mode de développement de nos sociétés modernes, a atteint ses limites. De graves crises en attestent aujourd’hui : crise sociale, crise financière, crise alimentaire et crise écologique. L’ensemble de ces crises sont inter-reliées et ne peuvent être traitées les unes indépendamment des autres. C’est pourquoi la Fédération Inter-Environnement Wallonie appelle la sphère politique à adopter une approche globale, visant une réorientation de nos modes de production et de consommation, vers davantage de durabilité.

Pour ce faire, de véritables changements sociétaux doivent indéniablement s’opérer, modifiant notre rapport à la Terre et à l’Humanité et s’articuler autour de 8 étapes interdépendantes permettant d’enclencher un cercle vertueux de durabilité : réévaluer, reconceptualiser, restructurer, redistribuer, relocaliser, réduire, réutiliser et recycler, remesurer ou mesurer autrement.

Mettre en place une réforme fiscale de l’environnement, gérer l’aménagement du territoire avec parcimonie, faire face au défi du transport en passant de la mobilité à l’accessibilité, élaborer une politique d’investissements en matière de logements, réorganiser les outils d’aide et de soutien aux économies d’énergie, etc. sont quelques exemples de voies d’action concrètes à mettre en place sans plus tarder pour influer sur les processus économiques et tendre vers un système plus respectueux de l’Homme et de l’environnement.

ET APRÈS ? QUELLES SOLUTIONS ?

Des convergences sur un certain nombre de propositions concrètes émergent des différentes interventions tant au niveau de la régulation financière que des alternatives à notre modèle de développement actuel, inégalitaire et destructeur de la planète.

Alors que les politiques se bornent à sauver les banques à coup de millions si pas de milliards et à ainsi socialiser les pertes, le Réseau pour la Justice Fiscale préconise une économie au service du bien-être en développant une série d’outils affichant des objectifs tant de moyen que de long termes.

Des outils sociaux et économiques

 la redistribution du travail encadrée collectivement ;

 le développement de la sécurité sociale, chez nous et dans les pays où elle est embryonnaire ;

 le développement de l’emploi répondant à des besoins collectifs (dont l’économie sociale et le non marchand) ;

 l’annulation de la dette insoutenable et illégitime des pays appauvris ;

 l’harmonisation sociale progressive au sein de l’Union européenne ;

 le développement d’autres indicateurs (empreinte écologique, indice de développement humain) aux côtés du PIB.

Des outils fiscaux

 la mise en place de la Cotisation Sociale Généralisée ;

 une plus grande progressivité de l’impôt ;

 la levée du secret bancaire et l’établissement d’un cadastre des fortunes ;

 le démantèlement des paradis fiscaux ;

 la création d’une organisation fiscale internationale chargée d’enrayer la concurrence et l’évasion fiscale ;

 l’application de taxes sur les transactions foncières ;

 la révision des systèmes de taxation afin d’internaliser les coûts environnementaux ;

 la suppression du régime fiscal des intérêts notionnels ;

 l’harmonisation fiscale progressive au sein de l’Union européenne.

Des outils financiers et bancaires

 l’établissement de mécanismes internationaux, permanents et contraignants de contrôle de mouvements de capitaux ;

 un nouveau système de réserve monétaire international ;

 le contrôle public des banques et des institutions financières ;

 l’interdiction des fonds spéculatifs et des marchés de gré à gré ;

 la séparation des métiers des banques : banque de dépôt et banque d’investissement ;

 la mise en place au niveau national d’une certification des produits structurés et d’un contrôle de la publicité faite sur ces produits.