Cultiver les jachères : ce qui se cache derrière cette décision

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Broyage d'une jachère fleurie le long d'un champ de blé

Au-delà de la crise humanitaire liée à la guerre en Ukraine, la désinformation autour des enjeux alimentaires menace le rétablissement de la biodiversité dans les milieux agricoles en Europe. Associations et académiques wallons appellent les décideurs à maintenir les objectifs européens de maillage écologique en zones agricoles dans la future PAC et dans le Green Deal, et à en faire une opportunité de consolider l’autonomie des exploitations et notre souveraineté alimentaire pour tous.

Au drame humain, la guerre en Ukraine a ajouté une certaine confusion dans le chef de nos décideurs. La Commission vient d’annoncer une dérogation pour la culture des jachères, au nom de la sécurité alimentaire. La Wallonie a emboité le pas et pris des décisions en ce sens, entérinées par l’UE ce 22 avril.

 Un seul mot d’ordre : « produire plus ». Selon certains, il faudrait « libérer la production agricole » et exploiter intensivement chaque recoin de terre. Or, s’il s’agit véritablement de répondre aux besoins urgents de populations en souffrance, il serait plus sage de s’interroger sur l’utilisation qui est faite de nos terres. En Wallonie comme en Europe, les deux tiers des cultures servent à nourrir nos voitures, ou des animaux d’élevage que nous consommons actuellement en quantités excessives. En sacrifiant la biodiversité sur l’autel de la production, nous commettons une erreur stratégique qui pourrait être irréparable, celle de compromettre notre capacité future à nourrir nos populations.

Rétablir la vérité sur les jachères

Soyons clair : l’Europe, largement exportatrice, est à l’abri des pénuries alimentaires.

Au cœur des enjeux : le prix des céréales, qui s’envole. Son principal déterminant est l’état des stocks mondiaux des pays exportateurs. Or, ceux-ci sont au plus bas depuis 9 ans. À cela se sont ajoutées la panique et la spéculation sur les marchés boursiers. Conséquence : la Commission annonce un « manque à exporter » de 25 millions de tonnes de blé, au nom duquel elle suspend « l’obligation » des jachères. Obligation, vraiment ?

Signalons qu’il n’y a pas de jachère obligatoire en Europe, mais bien une subvention PAC pour les agriculteurs qui accueillent 5% de « surfaces d’intérêt écologique » (SIE) sur leur ferme. En outre, la jachère n’est qu’un des nombreux leviers permettant d’obtenir cette subvention. Et en général, les agriculteurs lui préfèrent des solutions plus productives, comme les intercultures d’automne et certaines cultures de printemps. Ces jachères sujettes à la PAC représentent 1,0% de la surface agricole de l’UE271, et non 4% à 6% comme on le lit ici ou là.

En Belgique, il n’y a pratiquement pas de jachère, et plus précisément en Wallonie, elles ne représentent que des surfaces de l’ordre de 0,1% ou 1/1000 de la surface agricole.

On comprend donc que la levée de cette soi-disant obligation de jachère est largement symbolique. Alors pourquoi avoir ciblé les jachères, si précieuses à la biodiversité ?3

Opportunisme économique et manœuvre politique

L’offensive menée a une première explication : l’intérêt économique de remettre en culture des terres de second rang, dans un contexte de record de prix des matières premières agricoles qui augmentent fortement leur rentabilité. 

Mais il y a une autre raison, plus politique, à ce « lobby anti-jachères ». La manœuvre vise, en établissant un précédent, à affaiblir les objectifs du Green Deal en matière de biodiversité et à torpiller les nouvelles mesures de la PAC qui entreront en vigueur au 1er janvier 2023. Pour toucher les subventions publiques de la PAC, les agriculteurs devront dorénavant réserver 3 à 4% de surfaces non productives (haies, mares, jachères, bandes fleuries, talus et bords de route…) dans chaque ferme. L’objectif du Green Deal est en effet de mettre en place un véritable filet de sécurité pour enrayer le déclin de la biodiversité dans les milieux agricoles. Les oiseaux, les pollinisateurs, mais aussi et surtout les ennemis naturels des parasites des cultures, si utiles pour réduire la dépendance aux intrants, ont besoin de tels refuges pour survivre.

La biodiversité, maillon vital de notre sécurité alimentaire

Ce n’est pas nous qui le disons, mais la Commission européenne elle-même : « La biodiversité est essentielle pour la sauvegarde de la sécurité alimentaire de l’Union comme de celle du monde (…). L’appauvrissement de la biodiversité menace nos systèmes alimentaires en mettant en péril notre sécurité alimentaire et notre nutrition. La biodiversité est également à la base de régimes alimentaires sains et nutritifs et améliore (…) la productivité agricole (…) ».4 Et selon les auteurs du Green Deal, la préservation vitale de la biodiversité nécessite de protéger ou restaurer au moins 10% de zones à haute diversité biologique en milieu agricole d’ici 2030.4 Pourtant, à peine deux ans après ces déclarations, la Commission préconise de produire encore plus, au mépris d’acquis modestes et tardifs ! 

Opposer la production, le revenu agricole, et la biodiversité est un contresens. Les expériences et études menées sur le terrain démontrent qu’il est possible, dans des contextes similaires à celui de la Wallonie, de consacrer 8% des cultures au maillage écologique tout en maintenant la production totale, grâce à une approche agroécologique5, ou encore que les bandes fleuries permettent de mieux lutter contre les ravageurs6, en réduisant ainsi notre dépendance aux pesticides. Depuis 1997 déjà les normes internationales préconisent au moins 5% de maillage écologique dans chaque ferme en grandes cultures, et idéalement 10%. La lutte intégrée est entrée en vigueur légalement depuis 2009, et, 13 ans plus tard, la Belgique est toujours dans le trio de tête des pays consommateurs de pesticides. Le Green Deal est une opportunité d’enfin la mettre en œuvre efficacement ! Sans compter, au niveau mondial, toutes les cultures qui dépendent directement des insectes pour la pollinisation. Quant aux haies, elles contribuent à la santé et au bien-être des animaux, donc à leur productivité, tout en rendant d’importants services en matière de lutte contre l’érosion par exemple. Vous l’aurez compris : la liste des bienfaits du maillage écologique pour l’agriculture est longue et ne fera pas l’objet d’une revue ici.7

Bien entendu, ces changements de pratiques ne se feront pas d’un claquement de doigts. Mais il est urgent de s’éloigner du faux débat sur les jachères, pour s’atteler au plus tôt à la mise en œuvre des objectifs du Green Deal, ou comment développer 10% de maillage écologique en maximisant les bénéfices pour les agriculteurs, la biodiversité et les citoyens.

(texte reprenant largement la position de ImpaACTE )

Sylvie Meekers

Directrice Générale