Do the animals love their children too ?

Do the animals love their children too ?

Deux renards et neuf lapins…

Succombant aux avances d’un soleil d’automne se donnant sans réserve pour faire oublier la prestation calamiteuse de son confrère estival, j’avais ce matin-là enfourché ma bécane pour me rendre au travail. Trente kilomètres de routes campagnardes muées en couloirs de transhumance pour parents-taxis et navetteurs à quatre roues m’attendaient. Les pièges posés sous mes pneus par le macadam en déliquescence et des nids de poule gullivériens exigeaient une attention de chaque instant et c’est ce regard vissé au sol qui m’amena à prendre conscience de l’hécatombe.

Le premier cadavre étalant ses viscères relevait sans doute dans mon esprit des pertes et profits acceptables. Il s’agissait en tout cas d’une vision banalisée n’ayant déclenché aucune réaction particulière ; un zeste de tristesse, un brin de dégoût, mais rien de plus.

La deuxième dépouille m’interpella davantage. Peut-être sa proximité avec la précédente rendait-elle la découverte plus marquante… Il y avait là quelque chose qui me perturbait sans que je puisse toutefois identifier la cause de ce trouble.

C’est au troisième mort que mon esprit se mit en alerte. J’entrepris alors de répertorier ces victimes de la route, ces animaux happés, écrasés, disloqués par le trafic automobile qui se succédaient à une fréquence inquiétante. A l’arrivée, le bilan se chiffrait à deux renards et neuf lapins. Deux renards et neuf lapins partis un soir vagabonder et qui ne rentreraient jamais au bercail…

Me revint alors en mémoire une anecdote trouvant un écho tout particulier dans les questionnements anthropomorphistes qui commençaient à me titiller.

Ma fille était à l’époque âgée d’une dizaine d’années. Au retour de l’école, nous avions découvert gisant sur le seuil un oiseau incapable de voler. Difficile de deviner ce qui lui était arrivé ; plus encore de savoir ce dont il souffrait. Il ne présentait pas de blessure apparente mais semblait dans le même temps très mal en point.

Les pépiements en provenance de la glycine surplombant notre porte laissait à penser que le blessé appartenait à la famille qui y avait élu domicile depuis quelques semaines et qui venait de connaître un heureux événement.

Nous avions rentré l’animal et tenté de le ragaillardir avec de la mie de pain humectée de lait. N’osant accéder au nid de crainte qu’une immixtion étrangère ne crée un trouble fatal au sein de la nichée, j’avais confectionné un coussin de tissu et de ouate où le déposer puis glissé l’affaire sur un appui de fenêtre à portée d’ailes du cocon familial.

Le planning du jour nous avait ensuite conduit au solfège et, en regagnant notre sweet home, nous avions trouvé l’animal mort là où nous l’avions laissé. Ma fille m’avait alors posé cette question : « Mais comment ils vont faire pour vivre, les bébés oiseaux, s’ils n’ont plus personne pour s’occuper d’eux ? Et ils vont croire qu’il les a abandonné… C’est pas juste ! » Je ne me souviens plus de ma réponse à l’interrogation anxieuse de ma progéniture… Sans doute avais-je essayé de la rassurer avec toute la maladresse de celui qui ne sait pas mais fais comme si.

Face à mon décompte de ces deux renards et neuf lapins morts, les mots de ma fille résonnaient étrangement ; je me questionnais à mon tour, me demandais comment les choses se passent au c½ur du monde animal, quelles conséquences « émotives » et pratiques pouvaient bien y avoir ces disparitions soudaines…
Je n’appartiens pas à ces êtres étranges capables de verser une larme sur le sort de Poupousse qu’a fait bobo à sa pa-patte et de rester insensibles – voire pire – face à un Sdf tendant la main ou devant l’image d’un enfant décharné offert aux mouches et à la mort. Mais je me refuse dans le même temps à considérer, à l’instar de certains, que les animaux dans leur ensemble sont des êtres dépourvus de toute sensibilité et intelligence, mus exclusivement par leur instinct et dont le sort importe somme toute bien peu (si ce n’est, éventuellement, pour l’équilibre de la biodiversité, et encore : considéré d’un point de vue purement anthropocentriste). Je refuse tout autant l’inconvenance du transfert affectif sur l’animal que la facilité consistant à dénier à celui-ci la moindre similitude expérientielle avec l’humain. Quiconque a entendu son chien pleurer après l’avoir abandonné à la maison pour s’en aller gagner sa vie comme il peut dans le petit matin frileux saura d’ailleurs apprécier l’ampleur de la calomnie que constitue ce dernier point.

Alors, oui, au risque de passer pour un con, comme ma fille face à l’oiseau mort, je m’interrogeais sur l’impact de cette hécatombe routière sur les « familles » concernées.

Vous imaginez le topo au petit-déjeuner dans la tanière de la famille Renard ?

 « Il n’est pas là, papa ? »

 « Non, mon chéri. Il est parti chercher à manger hier soir et il n’est pas encore rentré. »

 « J’espère qu’il ne lui est rien arrivé… »

 « Non, ne t’inquiète pas, il ne devrait pas tarder. »

Et au fil des jours, l’inquiétude qui grandit, l’espoir qui rétrécit jusqu’à disparaître ; Madame Renard obligée de se mettre au boulot pour assurer le repas des petits…

Cà, c’est dans le meilleur des cas – si je peux me permettre cette expression en pareille circonstance –, dans une famille où tout va bien. Prenez la même situation lorsqu’il y a de l’eau dans le gaz du couple.

-« Il n’est pas là, papa ? »

 « Non ! Il n’est pas là, papa. Ton père est sorti cette nuit, soit disant pour chasser, et il n’est pas rentré. Je ne sais pas où il est… Sans doute encore à traîner avec la bande de bons à rien de la Forêt de Là-Haut. Ou à fricotter avec la rouquine du Bois des Glands. Mais crois-moi, il ne perd rien pour attendre. Il va m’entendre quand il rentrera, ce salopard… ! »

Et au fil des jours, la colère de la mère Renard qui grandit, le petit que se sent abandonné avec, in fine, le sentiment ancré dans leurs deux têtes que leurs mari et père est un salaud qui les a laissés en plan pour s’en aller vivre sa vie…

Je n’ose même pas évoquer le troisième scénario, celui dans lequel le père a déjà été sacrifié sous l’autel asphalté de la voiture et où c’est la mère, à qui il revient désormais d’assurer le ravitaillement, qui n’est pas rentrée de sa chasse nocturne.

-« Maman ? Maman ? T’es où ? T’es pas là ? Maman ??? Maaaammmmaaann… ??? »

Je ne donne pas cher de l’avenir de Junior, orphelin de père et de mère, tenant à peine sur ses pattes et ne connaissant rien du monde extérieur…

« Prise de tête de privilégié ! » me dira-t-on. Certes ; non seulement je l’assume mais je le revendique. En dépit de la « crise », du chômage, du coût de la vie, etc., je suis – et nous sommes très majoritairement dans ce pays de cocagne – un (des) privilégié(s). C’est précisément ce statut favorable qui nous permet – et devrait nous obliger – de regarder et réfléchir au-delà des apparences, du quotidien, du business as usual, de nos préoccupations d’enfants gâtés qui avons tout et ne profitons plus de rien.

Précision que j’espère inutile : ce questionnement sur la psychologie animale, ses à-côtés et ses implications ne figurent pas en tête de liste de mes priorités. Je ne les considère toutefois pas comme insignifiants car notre humanité et nos facultés d’empathie me semblent étroitement liées à notre manière non seulement de traiter mais aussi de considérer les animaux. Comme le disait le Docteur Schweitzer, un bien brave homme qui a su donner le bon exemple, « L’envant qui zait ze pencher zur l’animal zouvvrant zaura un jour tendre la main à zon vrère ». (« L’enfant qui sait se pencher sur l’animal souffrant saura un jour tendre la main à son frère. »)

A ceux qui seraient friands de considérations sur le sujet (en l’occurrence abordé sous un angle plus alimentaire), je ne peux que recommander la lecture de l’ouvrage de Jonathan Safran Foer « Faut-il manger les animaux » publié cette année par les Editions de l’Olivier.

Allez, à la prochaine. Et d’ici là, noubliez pas: “Celui qui voit un problème et ne fait rien fait partie du problème.” (Gandhi)

Note: Le titre de cette chronique ne doit pas être considéré comme un hommage mais plutôt comme une revanche. Sting m’ayant impunément torturé les tympans avec sa rengaine, il me plaît de pouvoir donner aujourd’hui sinon un sens au moins un retour sur investissement à ma douleur.