Don Quichotte et Nic qui chante

Don Quichotte et Nic qui chante

Au risque de choquer les fidèles de cette chronique habitués à mes coups de gueule et diatribes bileuses, je souhaite cette fois utiliser l’espace qui m’est accordé pour me réjouir – oui, me réjouir ! – et laisser libre court à mon enthousiasme admiratif – oui, mon enthousiasme, qui plus est admiratif ! Je ne peux en effet m’empêcher – Dieu sait pourtant que j’essaie… – de succomber à une forme aiguë de ravissement pour un homme qui, véritable Don Quichotte des temps modernes, livre un combat utopique contre le mal du siècle, le réchauffement global. Foin donc de la lucidité pessimiste et de la désespérance existentielle, l’instant est à la congratulation euphorisante : Ladies and Gentlemen, please welcome Mister Nic Balthazar !

Il convient d’ouvrir ici une parenthèse à l’usage de celles et ceux qui méconnaîtraient la vie culturelle de cette contrée mystérieuse s’étendant de l’autre côté de la frontière linguistique, de Vlaanderen. J’ouvre donc la parenthèse (Cinéaste multi-primé et nominé aux Oscars pour son premier long métrage, « Ben X », critique cinématographique et présentateur télé, Nic Balthazar appartient à la caste des BV, les « Bekende Vlamingen » ou « Flamands célèbres » in het frans. Je ferme la parenthèse).

Nic pourrait profiter tranquillement de sa renommée et de la vie dorée qui va avec mais nenni : depuis 2008, il mène croisade contre les changements climatiques. Son arme : la mobilisation citoyenne et festive. Ainsi, après avoir réuni plus de 10.000 personnes pour danser sur une plage d’Ostende en août 2010, il appelait le week-end dernier la Belgique toute entière à « chanter pour le climat ». Résultat : plus de 170 concerts locaux pour appeler à construire « a better future » and « do it now now now ».

Bon, jusque là, pas de quoi me décapsuler l’enthousiasme. C’est même plutôt le genre d’actions entre cul-cul et bling-bling qui m’horripilent par leur gentillesse éminemment sympathique et consensuelle, leur fantasme de changer le monde par la simple force d’une pensée magique et positive, leur illusion d’une révolution en douceur mais profondeur. Bref, je considérais tout cela avec une distance un brin condescendante jusqu’à ce que j’entende le bonhomme expliquer sa démarche. Et c’est peu de dire que sa foi en son combat m’a bluffé ! Bon d’jîou, pas du genre à douter ni relativiser, le Nic ! Au point d’inscrire son action dans la lignée de… la chute du mur de Berlin ou la conquête du droit de vote ! « L’idée, c’est de faire une manifestation, de venir et de chanter ensemble. Une manifestation, c’est ce qui a fait tomber le mur de Berlin, c’est ce qui a fait qu’on peut voter hommes et femmes par exemple. »[[RTBF, « Planète Première », 20/09/2012]]

Certes, la dialectique relève plus de la philosophe scoute que de la stratégie politique mais elle n’en reste pas moins un moteur qui propulse son homme vers les sommets de la conviction et de l’efficacité. Et à voir les montagnes qu’il réussit à soulever à la seule force de son dynamisme, je me prends à rêver. Depuis des semaines, il a rallié ses amis BV à sa cause et ce week-end, des dizaines d’entre eux étaient sur le pont – ou plutôt sur la scène – aux quatre coins de Flandre pour entonner sa rengaine revendicatrice. Par la grâce de son carnet d’adresses et le talent de son envie, il a réussi une opération dont l’envergure n’avait pas grand-chose à envier aux « Cap 48 » et autres « Télévie » portés par des équipes pléthoriques. Cela sans avoir rien à gagner sinon l’honneur d’avoir servi ses valeurs et la fierté d’avoir relevé son défi. Alors, oui, je me prends à rêver.

Imaginons que chaque citoyen Belge investisse ne serait-ce qu’un centième de l’énergie déployée par Nic Balthazar dans cet enjeu…

Imaginons que chacun des quelques centaines de milliers de membres que regroupent les associations environnementales actives dans le pays se consacre à cette cause et y rallie ses amis avec un dixième de l’efficacité témoignée par Nic…

Imaginons que toutes celles et ceux qui, dans les ONG et ailleurs, travaillent au quotidien sur les enjeux environnementaux conjuguent cette activité rémunérée avec une militance dont on se réjouirait déjà qu’elle arrive à la cheville de celle de Super Balthazar…

Imaginons la concrétisation de ces engagements qui ne relèvent pas de l’inaccessible étoile : peut-être, alors, la manifestation pourrait-elle bel et bien changer le cours des choses, enrayer le caractère inexorable du réchauffement global et, par-delà, les multiples dégradations environnementales mais aussi sociales qui minent la planète. Malheureusement, l’imagination n’est pas encore au pouvoir et la réalité s’avère bien moins engagée : le Militantus Balthazaris est une espèce qui ne court ni les rues ni les bureaux.

Ce week-end, grâce aux efforts de Nic Balthazar, près de 65.000 personnes se sont mobilisées contre le réchauffement global.
Ce week-end, malgré les efforts de Nic Balthazar, à peine 65.000 personnes ont chanté pour le climat.

Il y a entre les deux formules bien plus qu’une nuance sémantique ; elles traduisent le fossé existant entre le fantasme de la pression citoyenne et le constat de l’indifférence populaire. Mais je sens que je retombe dans la lucidité pessimiste et la désespérance existentielle dont je voulais vous épargner. Pô bien ! En guise de pénitence, je m’en vais vous réciter un « Do it now »…

We’re on a planet
That has a problem
We’ve got to solve it, get involved
And do it now now now
We need to build a better future
And we need to start right now

Allez, à la prochaine. Et d’ici là, n’oubliez pas : « On ne pile pas le mil avec une banane mûre. » (Proverbe africain)

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