DRH = Destructeur de Relations Humaines ?

DRH = Destructeur de Relations Humaines ?

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Je me préparais à vous livrer une chronique évoquant l’oubli dans lequel ont sombré les quelques millions de Pakistanais jetés sur les routes de l’exode et menacés des pires calamités suite aux inondations qui ravagèrent leur pays en août dernier lorsque je fus interpellé – “Ah ben, bon d’jeu, elle est hard celle-là!” – par une séquence du Matin Première RTBéen de ce mercredi 13 octobre. C’était l’heure où les psalmodies boursières de Jean Blavier et les commentaires abstrus de Michel Visart me ramènent quotidiennement aux réalités du monde après une nuit de rêves et une contemplative autant que matitunale sortie d’hygiène canine.

Je me trouvais donc les yeux dans le vide et le nez dans le café, mon esprit s’éveillant lentement au son des mantras d’Eco-Matin, lorsque ma quiétude hypnotique fut troublée par les propos sortis de la micro-chaîne reçue il y a dix ans en cadeau d’abonnement à Test-Achats. A l’occasion d’une journée spéciale “Vivre avec ou sans emploi”, la parole était offerte à une directrice des ressources humaines – DRH pour ceux qui savent de quoi ils causent – dont le discours m’interpella avec une certaine violence (il faut dire qu’en cette phase d’éveil et aussi longtemps que mon petit déjeuner se prolonge, je suis d’une extrême sensibilité…): “Ah ben, bon d’jeu, elle est hard celle-là!!!!!!

Dans le poste, une dame dont je préserverai l’anonymat expliquait les qualités indispensables pour faire un(e) bon(ne) DRH, à l’instar de ce qu’elle était au sein d’une entreprise familiale occupant plus de 5.000 personnes. (Eh oui, Colruyt aussi est une entreprise familiale, tout comme Dassault, Lagardère, les groupes Frère, Pinault & co. “Familial”, cela ne veut pas dire “convivial”; cela signifie juste que l’affaire appartient à la famille – à prononcer sans accent italien sous peine de poursuites judiciaires). Donc, Madame XX nous livrait une vision de sa profession que j’ai pris soin de retranscrire depuis le site de l’émission afin de pouvoir vous le restituer in extenso car elle le vaut bien.

La première qualité, c’est évidemment la connaissance du business, bien comprendre le business. Je crois que le rôle de DRH est aussi d’être le gardien de la culture, de l’identité de la société. D’un autre côté, c’est aussi bien comprendre la globalisation, la compétitivité, la réalité du marché dans lequel on se situe. Une autre qualité, c’est aussi l’anticipation, bien comprendre les besoins du futur et offrir des solutions de RH qui s’adaptent aux besoins de l’organisation. Et puis derrière, il y a des qualités essentielles qui sont la persistance, le courage – il faut avoir le courage de pouvoir dire ce qui se passe, d’expliquer la situation; l’influence, pouvoir influencer les employés et les managers de l’organisation. Et certainement la crédibilité. Toujours être honnête, loyal, avoir une certaine intégrité et puis surtout avoir une pensée stratégique.”

Je ne sais pas ce que vous en pensez mais, moi, ce discours pris dans les neurones au petit matin, cela me met en rogne pour le restant de la journée. J’ai l’ulcère qui s’excite et l’esprit critique qui se révolte.

“Business” – “société” – “globalisation” – “compétitivité” – “marché” – “organisation” – “pensée stratégique”… : il est où, l’humain là-dedans?

Oh, je ne suis pas naïf; je ne me leurre pas sur la finalité de l’entreprise et ne confond pas le bureau d’un DRH avec le cabinet d’une assistante sociale ou d’un psy. Il doit toutefois me rester, enfouies bien profondément sous ma désillusion, des poussières d’idéal car je ne croyais pas exagéré d’attendre d’une personne en charge des “ressources humaines” des termes tels que “bien-être”, “améliorations des conditions”, “formation”, “épanouissement”, “écoute”, “accompagnement”… Mais non, je me leurrais.

Ma méprise vient sans doute de ce que je privilégiais le terme “humaines” alors que le mot clé était “ressources”, le premier ne servant qu’à qualifier le second. Il y a des ressources “humaines” comme il y a des ressources “naturelles”, des ressources “financières”, des ressources “technologiques” et toutes ces ressources sont gérées avec les mêmes règles et le même objectif: optimalisation du rendement et du profit. D’ailleurs, l’invitée du matin avait pour pedigree “ingénieur de gestion”. Et un ingénieur, c’est la rigueur, le rationnel, le pragmatisme, l’analyse SO – Solutions Oriented; il n’est pas là pour assurer l’harmonie sociale et individuelle, il doit faire tourner la machine, c’est tout. Si cela passe – ou s’accommode – du respect de l’humain, tant mieux; sinon, tant pis…

Une enquête diffusée récemment sur une chaîne française se penchait sur la vague de suicides qui frappe France-Telecom depuis des mois. On pouvait y découvrir le témoignage d’une Directrice exécutive de l’entreprise reconnaissant – avec ce “courage de pouvoir dire ce qui se passe” évoqué plus haut mais sans beaucoup d’états d’âme – que oui, des cadres avaient touché des primes lorsqu’ils avaient réussi à dégraisser leurs effectifs grâce à des départs volontaires. Une déclaration à mettre en parallèle avec les déclarations de travailleurs, démissionnaires ou non, évoquant les mesures d’humiliation et de harcèlement mises en oeuvre pour les pousser à prendre la porte… Avec sans doute, parfois, des dérapages incontrôlés où des caractères qu’il est commode de nommer “faibles” optèrent pour une sortie définitive.

Très bien, penserez-vous (enfin, les plus indulgents d’entre vous) mais qu’est-ce que cela vient faire dans une chronique censée parler d’environnement?

Cela démontre simplement que si le monde économique est prêt à sacrifier ses ressources humaines, a priori les plus sacrées, sur l’autel du profit, il est utopique de croire qu’il pourrait ne pas faire de même avec des ressources naturelles. Et cela restera vrai aussi longtemps que le saccage et le pillage de l’environnement rapporteront plus à court terme que sa préservation. Espérer le contraire, c’est comme attendre d’un boucher d’abattoir qu’il milite chez Gaïa…

Extrait de nIEWs 81, (14 au 28 septembre 2010),

la Lettre d’information de la Fédération.

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