Economistes en eaux troubles

Economistes en eaux troubles

Les marchands de doute de Naomi Oreskes et Erik M. Conroay décrypte la stratégie mise en place en Amérique du Nord par des lobbies industriels afin de semer le trouble dans l’opinion publique quant au phénomène du changement climatique. Avec Les imposteurs de l’économie, le journaliste français Laurent Mauduit met quant à lui en lumière les relations de connivence prévalant entre experts économiques (français) de renom et le milieu de la finance qui poussent les premiers à vanter les mérites d’un modèle économique qui pourtant a failli. Malgré les erreurs de jugement et le manque manifeste d’indépendance de ces économistes, ceux-ci ont toujours le vent en poupe alors que les économistes dits hétérodoxes voient a contrario leur temps de passage médiatique sérieusement raboté. Ce constat prévaut également Outre-Atlantique où le documentaire Inside Job a permis l’émergence d’un réel débat public sur le rôle joué par les économistes dans l’avènement de la crise financière.

Les imposteurs de l’économie est un travail d’investigation sur les économistes français, et plus singulièrement sur leur connivence avec le monde de la finance. Si le journalist Laurent Mauduit a voulu se lancer dans cette investigation c’est que beaucoup d’économistes célèbres de différentes nationalités – les États-Unis en tête – ont été récemment mis à mal, non seulement en raison de leur manque de clairvoyance au sujet la crise économique mais surtout de leur manque d’indépendance. La France n’a peu ou prou connu pareil débat, et ce en dépit de la violence de la crise économique et de tous les maux y associés. Certes, les propos et diagnostics erronés des économistes français les plus connus ont ici et là été épinglés mais, in fine, ce sont toujours ceux-là qui font la pluie et le beau temps sur les plateaux télévisés et les ondes radio de nos voisins français.

États-Unis : économistes complices d’un système ayant mené à la déroute

Outre-Atlantique, la polémique fut nettement plus vive que dans l’Hexagone. Les économistes ont publiquement été mis sous le feu des critiques, leur complicité avec le monde de la finance étant très clairement pointée du doigt. Rédaction de rapports encourageant à la dérégulation de la finance et discours disculpant banquiers et assureurs américains – dont la responsabilité dans la crise financière est pourtant formellement établie – alors qu’ils se voyaient dans le même temps propulser dans les hautes sphères (conseils d’administration) d’institutions bancaires en sont quelques illustrations. Le documentaire Inside Job de Charles Ferguson, premier du genre, illustre d’ailleurs parfaitement, à travers des enquêtes approfondies et des entretiens avec des acteurs majeurs de la finance, ces relations incestueuses entre politique, autorités de régulation et monde académique. Et les exemples ne manquent pas : Lawrence Summers qui fut tour à tour secrétaire au Trésor américain, président d’Harvard et conseiller économique de Bill Clinton et de Barack Obama ou encore Martin Feldmann qui enseigne à Harvard tout en siégeant en conseil d’administration d’AIG (assureur new-yorkais impliqué dans le scandale des subprimes) pour ne citer qu’eux. Nul besoin de dire que ces participations dans des institutions financières réputées sont particulièrement lucratives. Ainsi, entre 2008 et 2009, Lawrence Summers peut se targuer d’avoir amassé 5,2 milliards de dollars grâce au seul fond spéculatif D.E. Shaw. Et c’est sans compter les lourdes rétributions que celui-ci réclame pour les conférences qu’il donne (jusqu’à 135.000 dollars), la plupart du temps pour le compte de sociétés financières.

Autant dire qu’Inside Job a fait débat aux États-Unis où il a même été cautionné par le Prix Nobel d’économie Paul Krugman qui s’était alors exprimé en ces mots dans les colonnes du New York Times : « Je ne pense pas que tous les économistes soient du genre à se faire payer pour défendre un point de vue – le film ne le prétend d’ailleurs pas. Mais ce que le documentaire suggère, en revanche, c’est qu’il existe une sorte de corruption douce : vous pouvez gagner beaucoup d’argent grâce à l’industrie financière, vous pouvez être coopté dans les conseils d’administration, mais à la condition que vous ne cassiez pas trop la baraque (…) Et je pense que cela est très vrai.»

Suffit-il de rendre publiques ces relations tendancieuses pour éradiquer le mal ? C’est en tout cas le pari que s’est lancée la prestigieuse Association américaine d’économie (American Economic Association, AEA) – faisant suite à une lettre ouverte tirant la sonnette d’alarme lui étant adressée par pas moins de 300 économistes et non des moindres – qui exige depuis début 2012 que les articles publiés dans les revues scientifiques de ses membres mettent à jour les éventuels conflits d’intérêts impliquant leurs auteurs. Les économistes sont ainsi tenus de mentionner « les parties intéressées[Les « parties intéressées » sont définies comme « tout individu, groupe ou organisation concerné, financièrement, idéologiquement ou politiquement par le contenu de l’article »]] leur ayant versé une rémunération financière importante, c’est-à-dire d’un montant total supérieur ou égal à 10.000 dollars, au cours des trois dernières années »[[AEA (2012), American Economic Association Adopts Extensions to Principles for Author Disclosure of Conflict of Interest, [www.aeaweb.org.]] .

France : constat malheureusement identique

Mais revenons-en à la France et à ce que l’enquête menée par Laurent Mauduit nous révèle. Bien entendu, l’ensemble des économistes et chercheurs que compte la France ne sont pas tous atteints du « syndrome » qui sévit aux États-Unis. Pourtant, il existe bel et bien une petite caste d’économistes – parmi lesquels citons Alain Minc (banquier d’affaire et conseiller de Nicolas Sarkozy), Jacques Attali ou Jean-Hervé Lorenzi – qui détient le monopole d’expression dans les médias français. La preuve en chiffres. Entre le 1er septembre 2008 et le 31 décembre 2011, le journal Le Monde citait Patrick Artus (directeur des études à la banque Nataxis) dans 147 articles, Jacques Attali dans 132 et Alain Minc dans 118. Dans le même temps, les économistes hétérodoxes ou encore dits « attérés » que sont Jean Gadrey et Frédéric Lordon ne se voyaient accéder aux tribunes du quotidien français qu’un nombre dérisoire de fois (respectivement 4 et 5 fois). Ce constat prévaut malheureusement dans la plupart des magazines français, à l’image de Libération ou Le Figaro. L’excellent documentaire Les Nouveaux chiens de garde de Gilles Balabastre et Yannick Kergoat ne dit d’ailleurs pas autre chose, mettant notamment en exergue le nombre impressionnant d’apparitions médiatiques de Jacques Attali pour l’année 2011 : pas moins de 572 !

Pourtant, cette poignée d’économistes surmédiatisés n’est pas aussi indépendante qu’elle n’y parait ou que l’on veut nous le faire transparaître, la presse nous les présentant régulièrement sous leur seule étiquette académique. Les conflits d’intérêts sont en effet légion parmi cette caste comptant nombre de professeurs d’économie siégeant parallèlement dans des conseils d’administration d’entreprises privées (banques, compagnies d’assurance…) alors que la loi française l’interdit formellement. Ce faisant, ceux-ci ne peuvent s’empêcher d’assurer la promotion des mêmes idées économiques que sous-tendent les entreprises privées qu’ils cautionnent par ailleurs. Nombre d’entre eux se sont d’ailleurs trompés dans leurs pronostics face aux crises d’un système dont ils assurent la publicité. Comme l’indique Frédéric Lordon dans Les Nouveaux chiens de garde, il y a « une constance dans l’erreur » et « une constance similaire dans l’indulgence ». La preuve par A + B :

• Le 17 août 2007, alors que la crise des subprimes débutait aux États-Unis, Elie Cohen annonçait dans Lemonde.fr que « dans quelques semaines, le marché se reformera et les affaires reprendront comme auparavant ».
• Six mois plus tard, Alain Minc arguait : « On nous aurait dit qu'[il] serait régulé avec un doigté tel qu’on éviterait une crise, qui aurait pu être quand même de l’ampleur de très grandes crises financières qu’on a connues dans le passé ! C’est tout de même un univers au fond très résilient (…) L’économie mondiale est plutôt bien gérée[[Cité dans Les Nouveaux chiens de garde (2012).]] ».
• Dans un numéro hors-série intitulé « Crise financière : analyses et propositions » de la Revue d’économie financière publié en 2008, Jean-Hervé Lorenzi tenait les propos suivants : « Le diagnostic des banques centrales a été rapide, juste et suivi d’effets. Dans une crise du marché interbancaire, elles ont su avec talent esquiver la catastrophe ; en l’occurrence, elles ont évité aux États-Unis la faillite des banques hypothécaires et permis à de grands établissements bancaires en véritable danger de réintégrer, sans risque de liquidité, un partie de leurs produits titrisés ». Ironie du sort, à peine ces lignes rédigées, la prestigieuse banque Lehman Brothers tombait, plongeant avec elle le système financier mondial dans la tourmente.

Faute de sanctions et de temps médiatique vu au rabais (au contraire, l’histoire nous révèle que ces « imposteurs de l’économie » bénéficient encore plus de temps d’antenne que par le passé), il ne nous reste plus qu’à espérer (en guise de maigre consolation) que la nouvelle charte déontologique dont s’est doté l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) suite à une enquête portant sur les collusions entre économistes et institutions financières privées pourra quelque peu rétablir la vérité. À l’instar de l’Association américaine de l’économie, l’OFCE exige désormais de ses auteurs de « faire état de toute somme perçue (salaire, honoraires, remboursements de frais) et de tout avantage en nature reçu au cours des trois années précédant la soumission d’un montant supérieur à 2.000 euros provenant d’une partie intéressée à l’article soumis ». Mais ce n’est pas tout. Le centre de recherche français demande également à ses contributeurs de communiquer leurs « fonctions, rémunérées ou gracieuses, au sein d’organisations ou institutions privées ou publiques dont l’objet est en rapport avec le sujet de l’article soumis ». L’OFCE ajoute que « ces informations figureront le cas échéant sur la première page de l’article publié, à côté des affiliations académiques de l’auteur(e) ». Et de conclure : « dans l’hypothèse où il apparaîtrait après coup qu’un(e) auteur(e) aurait failli à son devoir de transparence (…), la Revue de l’OFCE se réserve le droit de retirer l’article concerné et de rendre ces décisions publiques »[[OFCE, Communiqué de presse du 28 mars 2012.]].

Et en Belgique ?

Le débat relatif à la complicité non affichée entre économistes « publics » et secteur financier n’a pas traversé les frontières. Pourtant, force est de constater que les économistes belges qui sont le plus souvent appelés à la barre médiatique ne sont pas sans liens avec le secteur financier. Contrairement à leurs confrères français et états-uniens, ceux-ci ne s’en cachent d’ailleurs pas et apparaissent même publiquement sous cette casquette à l’instar d’Etienne de Callataÿ, Chief Economist à la Banque Degroof. On peut néanmoins légitimement se poser la question de leur indépendance et de l’orientation que ceux-ci portent dans les médias, et plus singulièrement dans leur traitement de la crise économique. La question est d’autant plus prégnante que l’on sait qu’Etienne de Callataÿ fut sans contexte l’homme de la situation, omniprésent sur les plateaux de télévision et dans les colonnes des journaux depuis les prémices de la crise financière. Une rapide recherche sur Google ou dans des médias tel L’Echo nous le confirme d’ailleurs.

Autre expert économique vedette : Bruno Colmant, souvent présenté à l’aune de ses titres universitaires (Professeur à la Vlerick School of Management et à l’UCL). Pourtant notre économiste a lui aussi fricoté avec tantôt le monde politique (cabinet du Ministre des finances) tantôt le milieu de la finance (notamment président de la Bourse de Bruxelles, cadre chez ING et Deputy Chief Executive Officer au sein du groupe d’assurances AGEAS). Il ne cache d’ailleurs pas son attachement à la pensée ultra-libérale et la confiance absolue qu’il accorde au marché. Lors d’une conférence organisée en octobre 2011 par le Dow Jones Club des étudiants de l’école de management d’HEC sur le thème « Les banques, une entreprise comme une autre ? », il s’était d’ailleurs exprimé en ces termes : « Le problème aujourd’hui n’est pas du tout un problème de banque. C’est une fiction politique. C’est un problème de dette étatique (…) ce ne sont pas les banques en tant que telles qui sont en souffrance mais le fait qu’elles doivent porter des dettes d’États trop endettés. En réalité, qu’est-ce qui est en train de se passer dans l’économie ? C’est une sorte de proximité un peu nébuleuse entre les États qui doivent aider les banques parce que les banques doivent aider les États ». Inutile de rappeler qu’un mois plus tôt Dexia tombait en déroute et seule sa responsabilité était engagée…