“Eh, M’sieur, fais-nous rêver…!”

“Eh, M’sieur, fais-nous rêver…!”

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Le moins que je puisse écrire est que la campagne électorale qui débute et le scrutin sur lequel elle débouchera n’excitent guère le peuple… On ré-entend ainsi monter la complainte des citoyens trop gâtés, le fameux “C’est bien parce qu’on est obligé car autrement, je n’irais pas voter!” qui résonne comme une insulte au combat de celles et ceux qui, ici autrefois et aujourd’hui ailleurs, luttèrent et luttent encore pour le droit de choisir qui les dirigera, selon quelle feuille de route.

Mais si cette antienne populo-nihiliste m’horripile, je ne peux m’empêcher de considérer qu’il faut de nos jours une solide conscience politique pour trouver encore du sens à ce droit/devoir démocratique fondateur qu’est le vote. Car plus que l’acte en lui-même, ce qui en détermine la valeur et l’importance, c’est ce sur quoi il s’exerce, la nature du choix auquel on est invité. Et là, franchement, il y a de quoi désespérer les foules.

Il fut une époque, pas si lointaine, où l’électeur avait le pouvoir (ou à tout le moins l’illusion) de se situer par rapport à divers modèles de société. Le positionnement des partis ne relevait pas de la posture et opter pour la gauche ou la droite conduisait encore (ou du moins pouvait-on encore le croire) à des horizons sociétaux différents. Il y avait là un véritable enjeu et le sentiment de peser sur le cours des choses; voter, c’était choisir le monde dans lequel on voulait vivre, affirmer les fondements des rapports économiques et sociaux qui devraient régir ce monde, poser un acte dont on osait croire qu’il influerait sur nos valeurs de vie commune. Aujourd’hui, la portée du choix de l’électeur s’est considérablement réduite. Plus question d’opter pour l’un ou l’autre modèle de société, tous les (principaux) partis défendent le même: système capitaliste à économie de marché avec option mondialisation. Seules les finitions proposées par les uns et les autres laissent quelques marges de manoeuvre aux citoyens appelés aux urnes. Autrement dit, les plans de la maison commune ne prêtent plus à contestation; il reste juste à se prononcer sur la couleur des peintures et quelques points du règlement d’ordre intérieur…

Les slogans retenus par les quatre principaux partis francophones pour ce scrutin que l’on nous annonce capital sont tristement éloquents et symptomatiques de ce glissement d’une politique idéologique (non, ce n’est pas un gros mot) à une politique de gestion. “L’union fait la force” – “Nous restons ouvert pendant les transformations” – “Un pays stable, des emplois durables” – “La garantie du respect”: il n’y a pas à dire, les services de communication et leurs sous-traitants publicitaires se sont vraiment décarcassés… Cela donne envie de s’impliquer, non? Le plus remarquable dans ces formules de campagnes, c’est leur caractère interchangeable: vous les mettez dans un chapeau, le nom des quatre partis dans un autre, vous tirez au sort pour constituer les binômes et, pas de souci, chacun des quatre mousquetaires saura s’approprier la chose pour en faire son identité. Essayez… “cdH: la garantie du respect”: le respect est au coeur même de l’engagement humaniste et blablabla – “Ecolo: l’union fait la force”: nous devons absolument travailler ensemble d’ailleurs, avec Groen!, nous sommes la seule famille politique à avoir toujours affiché une image d’union et blablabla – “PS: nous restons ouvert pendant les transformations”: la situation sociale désastreuse des travailleuses et des travailleurs de ce pays ne tolère pas que l’on se désintéresse de leur sort pendant les négociations communautaires et blablabla – “MR: un pays stable, des emplois durables”: les investissements nécessaires à la relance économique ne se feront pas sans stabilité, c’est la condition sine qua non pour assurer une croissance garante d’emplois durables et blablabla… Ce n’est qu’un exemple, toutes les combinaisons fonctionnent.

Comment, dans ces conditions, s’étonner du désintérêt pour la chose publique qui monte dans l’opinion en général et chez les jeunes en particulier…?

Même si la cinquantaine m’attendant au tournant fait de moi un “vétéran” pour les classements sportifs et un “travailleur âgé” (sic) pour l’Onem, je n’ai pas le sentiment d’appartenir à une autre époque, d’être un dinosaure transplanté au siècle des robots. Pourtant, je me souviens que lors de mon premier devoir d’électeur, l’éventail de partis ouvert devant moi me proposait un véritable choix politique: PSC, PRL, PS, Ecolo, PC voire RW et UDRT, ce n’était pas chou vert et vert chou, ni même chou vert et chou rouge; les programmes des uns et des autres ouvraient la voie vers des modèles de société contrastés voire opposés. Et pouvaient donner envie de s’impliquer dans le projet proposé.

Aujourd’hui, quelles visions s’offrent à l’analyse du jeune qui va voter pour la première fois? Quels sont les enjeux programmatiques sur lesquels il va devoir baser son vote? La réforme de BHV et, au-delà, l’évolution institutionnelle du pays; la réforme de la sécurité sociale; l’avenir des pensions; la gestion du chômage des jeunes, des âgés, de longue durée…; la remise en cause (ou non) des intérêts notionnels; la révision des taux d’imposition; la lutte contre l’insécurité; la relance de la croissance… Vous avez 18 ans et les choix d’avenir que l’on vous propose sont ceux-là; ça fait rêver, non?

Lors de l’élection présidentielle française de 1995, les Guignols avaient créé un gimmick consistant à interrompre le discours des trois principaux candidats (Balladur, Jospin, Chrirac) par un jeune “de banlieue” lançant un “Hey, M’sieur, fais nous rêver!”. Les humoristes de Canal+ mettaient ainsi en exergue le contraste entre les préoccupations des politiques (notamment le “Il va falloir faire des sacrifices” de Balladur) et le désarroi mais aussi les attentes d’une population précarisée et ghettoïsée qui constatait “Qu’est-ce que tu racontes, là, avec tes sacrifices? C’est quoi le truc que tu m’proposes? Comment tu m’donnes envie d’croire en l’avenir…?” .

Mon esprit d’adolescent attardé se retrouve aujourd’hui dans ce “Hey, M’sieur, fais nous rêver!”. Alors que l’accumulation des crises (financière, économique, sociale, écologique) atteste on ne peut plus clairement des dysfonctionnements intrinsèques du système dans lequel nous évoluons, j’espère les politiques qui m’offriront une réelle alternative à celui-ci. Cette émergence d’une force porteuse de changements et prometteuse de lendemains moins univoques semble un préalable au réinvestissement des citoyens dans la politique; c’est aussi et surtout une nécessité pour assurer l’avenir de notre petite planète et de ses divers habitants, notamment homo sapiens.

Extrait de nIEWs (n°75, du 29 avril au 13 mai 2010),

la Lettre d’information de la Fédération.

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