Elections : poussée de fièvre nucléaire

Elections : poussée de fièvre nucléaire

La récente chute du Gouvernement fédéral a brièvement (re)mis le dossier nucléaire au devant de la scène (médiatique en tous cas). Il est vrai que cette fin prématurée n’a pas permis de couler dans une loi les accords de principe, acquis sous la direction du ministre Magnette. En octobre 2009, il avait convaincu le gouvernement de prolonger de 10 ans la durée de vie des réacteurs nucléaires de Doel 1, Doel 2 et Tihange 1 dont la fermeture était programmée pour 2015. Comme nous l’avions souligné à l’époque, cette mesure était principalement motivée par un enjeu budgétaire, à savoir la négociation d’une contribution financière d’Electrabel salvatrice pour le budget de l’Etat. Cette décision s’appuyait sur l’article 9 de la loi de 2003 qui prévoyait expressément la remise en cause de la sortie en cas de menace sur notre approvisionnement énergétique. Article qui, estimions-nous, ne pouvait (et ne peut toujours pas d’ailleurs) être légitimement invoqué . La remise en question de la loi de 2003 nécessite donc un nouveau texte légal, lequel devrait s’accompagner d’un débat parlementaire réellement objectif.

Si l’on fait l’effort de lire ce qui se dégage en filigrane des multiples déclarations contradictoires qui se sont succédées dans la presse, tout tourne de nouveau autour de cette question de l’approvisionnement énergétique, les uns défendant que la fermeture des trois plus anciens réacteurs en 2015 le compromettrait, les autres argumentant que les investissements planifiés d’ici 2015 assureraient une capacité de remplacement amplement suffisante. Même au sein du parti qui a porté la loi de sortie du nucléaire en 2003, des différences de positionnement – eux disent de mots – se sont fait entendre.

C’est désolant et particulièrement irresponsable ! Outre le fait que le politique se paie la tête des citoyens en brouillant les cartes, le débat actuel est révélateur d’un manque flagrant d’ambition de nos dirigeants en matière énergétique. On sait que la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre et la prise en compte de la raréfaction du pétrole (et donc de l’augmentation inévitable de son prix) imposeront une réduction drastique de la demande et un développement volontariste des énergies de sources renouvelables : ces défis ne seront relevés qu’en maintenant une politique claire et ferme de sortie du nucléaire. Seul un manque coupable de “vision stratégique” dans une politique particulièrement cruciale pour notre avenir “justifie” donc que l’on soutienne son maintien.

Plus explicitement : « nucléaire et sobriété » et « nucléaire et sources d’énergie renouvelables » sont, l’expérience le démontre, difficilement conciliables. Pour des raisons budgétaires : un euro investi dans le nucléaire ne peut l’être ailleurs, et le nucléaire est extrêmement vorace en la matière. Mais aussi, le nucléaire est un moyen de production peu flexible impliquant souvent une offre excédentaire qui impose un ajustement à la hausse de la demande. L’inutile éclairage de nos autoroutes n’est pas étranger à la chose. De plus, lorsque les énergies renouvelables auront atteint leur vitesse de croisière, la difficulté à moduler la production d’énergie nucléaire impliquera que l’offre excédentaire provenant de sources renouvelables devra être neutralisée. C’est déjà ce qui se passe en Espagne et en Allemagne, deux pays qui produisent de l’énergie éolienne en quantité.

Au rayon des émissions de CO2 et du respect des engagements climatiques, il est bon de rappeler que le nucléaire représente moins de 10% des consommations d’énergie. Les véritables enjeux sont ailleurs : ce sont les secteurs des transports et des bâtiments qui ont vu leurs émissions le plus augmenter ces vingt dernières années : ces potentiels de réduction, très importants, ne sont pas suffisamment exploités.

N’oublions pas, par ailleurs, que même si des sommes énormes sont investies dans la sécurité des centrales nucléaires, le risque zéro n’existe pas ! Et la prolongation de la durée de vie des centrales augmente inévitablement les risques inhérents à leur exploitation. Sur un parc mondial actuel de quelque 436 réacteurs, une poignée à peine a atteint 40 ans d’âge. Leur durée de fonctionnement moyenne est de 25 ans; et la durée de vie moyenne des 123 unités aujourd’hui à l’arrêt est de 22 ans. Décider de porter la durée de vie des trois plus anciens réacteurs à 50 ans constitue donc une prise de risques difficilement acceptable.

Enfin, la question des déchets produits reste un obstacle particulièrement tenace au maintien et au développement de cette énergie controversée. Les données de l’ONDRAF, l’organisme national qui gère les déchets radioactifs, en attestent : les estimations à l’horizon 2070 prévoient 69 900 m³ de déchets faiblement radioactifs et 15 600 m³ de déchets hautement radioactifs et/ou à longue durée de vie, dont 80% liés à la production d’énergie nucléaire. Parmi les déchets hautement radioactifs, certains resteront dangereux pour la santé humaine durant 240 milliers d’années…

Ah oui, nous allions oublier de mentionner que les réserves en uranium sont évaluées par le secteur nucléaire lui-même à 65 ans au rythme de la consommation mondiale actuelle…

La sortie du nucléaire est donc incontestablement une… chance à saisir !

Crédit photographique : bitter…。 – Fotolia.com

Cécile de Schoutheete

Développement durable & Énergie