Eloge de la voiture partagée entre particuliers

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La « Semaine de la mobilité » est l’occasion de rappeler l’existence d’initiatives méconnues. Petit coup de projecteur sur les voitures partagées entre particuliers, véritable solution de mobilité tant en milieu rural qu’en zone urbaine !

Témoignage de Marie, une utilisatrice régulière : « Nous vivons dans un village de la région namuroise. Il y a 3 ans, nous pensions acheter une deuxième voiture car il était de plus en plus difficile d’organiser nos activités et celles des enfants. Un voisin nous a alors proposé de tester le partage de sa voiture. Au début, nous étions surpris et plutôt sceptique. Mais, après quelques essais, le système nous a convaincu. On utilise maintenant la voiture une à trois fois par semaine, en général pour de courts déplacements. Cela me permet par exemple de revenir plus tard du travail alors que mon conjoint amène les enfants au sport. Le gain financier est important par rapport à l’achat et l’entretien d’une deuxième voiture. Le plus sympa, c’est le côté social auquel on n’avait pas pensé tout de suite. On a découvert deux autres familles qui partagent aussi la voiture. Il nous arrive souvent de faire des activités ensemble. »

Quel potentiel pour le partage des voitures individuelles ?

Dans notre société, les besoins en déplacements sont grands tant pour accéder aux loisirs des adultes et des enfants (premier motif de déplacement) que pour se déplacer vers son travail, son école, sa famille ou des commerces. Et c’est en grande majorité la voiture individuelle qui répond à ce besoin de mobilité. En 2017, 83% des kilomètres parcourus par les Wallons l’étaient en voiture1. Pourtant, on est très loin d’une optimalisation de l’usage de la voiture puisqu’elles restent stationnées en moyenne 95% du temps ! Même si les usages sont en partie concentrés aux heures de pointe, il y a donc du temps à disposition pour le partage de véhicules ; ce qui permettrait de réduire la fabrication d’automobiles gourmandes en énergie et en matières premières.

Est-ce que le fait de partager une voiture réduit les déplacements effectués en automobile ? Pas nécessairement. Toutefois, la possession d’une voiture incite à son utilisation : quand on a une voiture, autant l’utiliser ! Par expérience personnelle, je constate que ne pas posséder de voiture incite à utiliser les autres modes de déplacements, à réduire/rationnaliser ses déplacements et à réfléchir deux fois avant de réserver une voiture partagée !

Avec l’autopartage, il n’est plus nécessaire d’être propriétaire de sa voiture. On utilise un service de mobilité dont l’accès est facilité par l’essor du numérique (plateforme en ligne, smartphone). Tout cela a évidemment un coût (paiement au kilomètre, souvent au temps d’utilisation) mais il faut déjà se déplacer beaucoup pour dépasser le coût mensuel réel d’une voiture, tournant au minimum autour des 400 euros.

Pourtant, l’utilisation de voitures partagées reste marginale en comparaison du nombre de gens qui ont une voiture et qui pourraient très bien s’en affranchir car ils roulent très peu. Le changement de mentalité nécessaire est énorme vu la place prise par la voiture dans l’imaginaire collectif : un marqueur social avant d’être un simple outil de mobilité. L’obstacle majeur à la mise en place de tels services est donc l’habitude bien ancrée chez nous de posséder son propre véhicule et de pouvoir en jouir à tout moment et sans entrave (ou presque). Les mentalités évoluent très lentement sur ce point : l’énorme majorité de la population n’imagine pas ne pas posséder sa voiture. Une voiture est un bien personnel qu’on aménage comme un deuxième chez soi, qu’on ne prête pas au même titre que sa brosse à dent. La partager avec des inconnus et même des voisins ne semble pas être une option pour beaucoup. Et pourtant, ça fonctionne pour des milliers de personnes !

En milieux urbain et périurbain, la voiture partagée doit être vue comme un complément à l’utilisation d’autres moyens de déplacement : transports en commun, vélo, marche… Il est alors possible d’éviter la possession d’une voiture personnelle. C’est un outil important en milieu dense où le stationnement est problématique, d’autant plus que l’amélioration des espaces publics se fait à juste titre au détriment de places de parking automobiles.

En milieu rural, il est plus difficile de se passer d’une voiture par ménage dans des zones peu desservies en transports en commun et trop éloignées d’une gare ou d’un bus express pour le vélo. Néanmoins, comme l’illustrait le témoignage de Marie, le partage d’une voiture permet de réduire la nécessité d’une deuxième voiture (ou d’une troisième). Le ménage possède alors une voiture principale et a à sa disposition une deuxième voiture partagée.

C’est dans ces deux cas que la marge de progression de l’autopartage semble la plus forte (hors covoiturage). D’une manière générale, retenez qu’on considère que, quand on roule moins de 10.000 kilomètres par an en voiture, il est meilleur marché d’opter pour une voiture partagée 2.

Quels sont les différents systèmes de voiture partagée ?

Quand on parle de partage de voitures, on pense en général aux systèmes d’autopartage « publics » proposés par des sociétés privées ou des associations. En Belgique, la plus connue d’entre elles est Cambio avec ses 1.700 voitures et ses 50.000 utilisateurs 3. Le principe est simple : on devient membre, on réserve une voiture/camionnette (bientôt un vélo cargo), on va chercher le véhicule à une station et on le ramène à la même station en fin de location. Le coût est fonction du temps d’utilisation et du nombre de kilomètres parcourus. Pour que le système soit rentable, il faut un nombre minimum d’utilisateurs. Du coup, ce système fonctionne essentiellement en milieu urbain. En Wallonie, on trouve des stations dans les grandes villes (Charleroi, Liège, Namur, Mons) et dans des plus petites villes (Ottignies-LLN, Gembloux, Tournai, Verviers, Ciney, Arlon, Wavre ou Nivelles). Cambio estime que chacune de ses voitures permet de remplacer jusqu’à 15 voitures individuelles. On parle donc d’un maximum de 25.500 véhicules évités grâce au système, soit à peine 0,043% du parc automobile belge…

Mais je ne souhaite pas m’étendre sur ces systèmes « publics » et insister davantage sur l’existence d’une autre forme d’autopartage : le partage entre particuliers. Il consiste en l’utilisation d’un véhicule, soit dans une communauté fermée : des amis, des voisins ou des proches, soit totalement ouverte et accessible à tous. Ce concept peut aussi fonctionner entre associations, entreprises ou collectivités locales. Un exemple mixte avec la Commune de Nivelles qui utilise une voiture les jours de semaines et la partage avec des habitants pendant les soirées et les week-ends.

Plusieurs systèmes existent :

A) Le plus fréquent : un propriétaire propose de partager son véhicule avec d’autres personnes via une plateforme, selon ses conditions. Ces systèmes permettent de remplacer de 1 à 5 voitures individuelles.

L’avantage pour le propriétaire du véhicule est de rentabiliser son achat en réduisant ses coûts mensuels par de la « location ». Les désavantages : le véhicule s’use plus rapidement et les contraintes administratives sont à sa charge.

L’avantage pour l’utilisateur est d’avoir un véhicule ponctuellement à disposition permettant de ne pas acheter une voiture si ses besoins en déplacements motorisés sont faibles. Il faut voir ce type de véhicule partagé comme un appoint nécessaire en complément d’autres modes de déplacements. Le désavantage : il est souvent nécessaire d’anticiper ses déplacements pour réserver la voiture. On s’éloigne de la conception de la voiture-liberté disponible à tout moment.

Il existe deux plateformes dédiées aux communautés fermées (voisins, amis, associations) :

Cozywheels qui concernent les voitures, utilitaires, véhicules adaptés PMR mais aussi les vélos cargo et les vélos électriques. Un kit d’outils est procuré afin d’aider le groupe de partage de véhicule : règlement de fonctionnement, calendrier en ligne, feuille de comptes ainsi qu’une assurance spécifique. L’affiliation coûte 10€/an par ménage et aucune commission n’est retenue sur les trajets effectués.

Wibee qui organise le partage d’une voiture personnelle entre le propriétaire nommé « ambassadeur » et ses voisins. Un boitier électronique ajouté permet de gérer le planning, la géolocalisation et l’ouverture du véhicule avec son smartphone. Une partie de la location sert au paiement des services opérés par la société.

D’autres plateformes comme Caramigo, Getaround sont ouvertes à tous : un propriétaire loue un véhicule pour une durée allant de quelques heures à plusieurs semaines. Une dérive existe : on s’éloigne souvent du simple partage d’un véhicule entre particuliers pour faire place à un modèle économique visant à générer des revenus, comme c’est souvent le cas avec l’économie collaborative.

B) Plusieurs personnes ou associations/entreprises s’associent pour acheter et partager un véhicule. L’avantage est la mutualisation des coûts liés à un véhicule.

C) Une plateforme de partage met une voiture à disposition d’un groupe d’utilisateurs. Dans ce cas, tous les aspects administratifs et financiers sont pris en charge par la plateforme. En Wallonie, la société Wibee semble être la seule à proposer ce système en mettant à disposition d’un groupe de voisins des voitures en leasing munies de boitier électronique.

Quel que soit le système, le coût pour l’usager est fonction des kilomètres parcourus et du temps d’utilisation (pas toujours pour ce deuxième critère). Le coût de « location » intègre tous les frais liés au véhicule : coûts du carburant ou de l’électricité, des entretiens, des taxes, de l’assurance. La prise de possession du véhicule se fait par un échange de clés de main à main (de boîte aux lettres à boîte aux lettres) ou via un boitier électronique qui s’ouvre avec une carte magnétique ou un smartphone. Les plateformes mettent un système de réservation à disposition des groupes d’utilisateurs s’ils le souhaitent.

L’épineux problème des assurances a trouvé des solutions : « Certains opérateurs proposent un contrat d’assurance tous risques qui se substitue à celui du propriétaire durant la durée de la location. Le bonus/malus du propriétaire est préservé en cas d’accident dont la responsabilité incombe à un autre conducteur. Il est aussi possible pour le propriétaire de souscrire directement auprès de certaines compagnies d’assurances un contrat adapté à l’autopartage » 4.

Pour en savoir plus, consultez la fiche d’écoconso : Partager une voiture : quelle formule choisir ?

Un objectif environnemental : fabriquer moins de voitures !

Quand on s’intéresse aux incidences environnementales d’une voiture, on pense tout d’abord aux émissions de gaz à effet de serre responsables des changements climatiques et aux polluants nuisibles à notre santé ainsi qu’au bruit généré lors de son utilisation. Et nous avons raison car ces pollutions sont très importantes ! Mais pour analyser plus finement l’impact environnemental d’une voiture, il convient de se pencher sur le cycle de vie complet du véhicule depuis l’exploitation des ressources nécessaires à sa fabrication jusqu’à son élimination en fin de vie.

Le sujet n’est pas ici de faire une comparaison entre les différents types de véhicules : électrique versus thermique, voiture modeste versus SUV, même s’il y aurait beaucoup de chose à écrire. Juste de vous rappeler qu’une voiture ce n’est pas seulement des émissions à la sortie d’un pot d’échappement mais un bien matériel qui nécessite une grande quantité d’énergie et de matières premières en amont et en aval de sa période d’utilisation. Pour vous donner un ordre de grandeur, les émissions associées à la fabrication d’une petite voiture à essence d’une tonne sont estimées à 5500 kg de CO2eq. Avant même d’avoir roulé 1 kilomètre, cette voiture a donc généré des émissions de gaz à effet de serre équivalentes à un fonctionnement sur plus de 50.000 kilomètres ! Pour des voitures plus lourdes et plus puissantes (la grande majorité des voitures actuellement vendues en Belgique), on dépasse bien souvent les 10 tonnes de CO2eq.

En conclusion, il y a un intérêt non négligeable à réduire le nombre de voitures mises en circulation, et particulièrement les plus lourdes et plus puissantes! Cet aspect des choses est souvent négligé par les consommateurs voire même les décideurs.

Et là, on ne va pas dans le bon sens ! Le nombre de voitures particulières a augmenté en moyenne de 0,92% ces dix dernières années. Le 1er août 2021, la Belgique comptait ainsi 5.927.912 voitures 5.

A noter que la Wallonie et la Flandre suivent cette tendance à la hausse alors que Bruxelles voit pour la première fois son parc automobile se stabiliser (le cap symbolique des 50% d’habitants sans voiture vient d’être franchi). Le taux de motorisation des ménages wallons est quant à lui le suivant : 16% des ménages ne possèdent pas de voiture, 43% en ont une, 31% en ont 2 et 10% en possèdent même 3 ou plus 6.

Des cellules « mobilité partagée » dans les villages wallons ?

Les villes et villages wallons sont caractérisés par une omniprésence de la voiture qui participe à une dégradation de la qualité et de la sécurité des espaces publics : places centrales encore trop souvent dédiées au stationnement automobile, trottoirs encombrés de voitures mal garées, rues qui servent de parking à ciel ouvert. Le manque de solutions alternatives est souvent pointé du doigt comme rendant inévitable la multiplication de nos compagnes à quatre roues. Pourtant, le partage des voitures entre voisins et le covoiturage, autre forme de partage, sont encore trop peu pratiqués alors que le potentiel de ces outils est important.

La Stratégie Régionale de Mobilité sortie en 2019 aborde brièvement le sujet en mode « projet pilote à venir » : Plusieurs opérations pilote d’autopartage entre particuliers dans des zones périurbaines voire rurales, entre entreprises d’une même zone d’activité seront menées. Elle propose aussi d’étudier deux pistes intéressantes: la mutualisation de flottes publiques des administrations publiques (communales et autres) et l’intervention publique dans le déficit des opérateurs pour accélérer le déploiement de l’offre.

Toutefois, il y a clairement un déficit de communication : on n’informe pas assez sur ces types de services, on n’apprend pas aux gens à les utiliser, à les expérimenter, à être convaincus par leur utilité. Les Communes rurales (et urbaines) ont pourtant des leviers d’action pour inciter leurs habitants à partager leurs voitures :

  • Promotionner les initiatives de partage existantes via les canaux d’information de la Commune : site internet, réseaux sociaux, journal…
  • Organiser des séances d’information dans chaque village pour faire connaître la démarche, son intérêt pour l’environnement, ses modalités d’utilisation et rassurer les participants sur les points sensibles comme l’assurance en cas d’accident, le coût de location. Inviter les opérateurs du secteur ou des particuliers déjà actifs comme témoins.
  • Organiser, en autonomie ou avec un opérateur, des tests grandeur nature sans contrainte financière ou administrative pour les utilisateurs.
  • Créer le rôle de référent « mobilité partagée » au sein du service communal : informations à la population et soutien aux groupes de voisins intéressés.
  • Mise en place d’incitants : organisation d’un évènement festif qui rassemble les utilisateurs et les valorisent, place de parking réservée si nécessaire, 100 premiers kilomètres gratuits, etc.
  • Mettre en partage l’un ou l’autre véhicule communal. En mettant une voiture à la disposition des citoyens en soirée ou les week-ends, la commune propose un service tout en réduisant ses coûts.
  • Intégrer cette solution de mobilité dans le Plan Communal de Mobilité. Il est aussi possible de la proposer dans le cadre d’autres initiatives locales comme un Programme Communal de Développement Rural (PCDR) ou un Groupe d’Action Locale (GAL).

Pour tous les aspects de l’autopartage (covoiturage, partages de véhicules entre particuliers ou gérés par un opérateur), une solution serait de créer des cellules « mobilité partagée » ou « autopartage » dans les villages et quartiers. Ces cellules seraient composées de citoyens bénéficiant d’un soutien communal (matériel d’information, logistique, aide au démarrage). Elles auraient pour rôle de mettre en place des solutions d’autopartage au sein de leur village ou de leur quartier. Les membres informeraient la population sur les solutions de partage, aideraient à la création de nouveaux groupes de voitures partagées et mettraient en lien les personnes intéressées par le covoiturage domicile/travail ou domicile/école. Dans certains cas, une voiture partagée de type Cambio pourrait même être envisagée mais la contrainte est importante puisque, pour qu’une voiture soit rentable, il faut 30 ménages participants situés au maximum à 800 mètres 7(sauf si intervention financière de la Commune en cas de déficit).


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  1. Enquêtes de mobilité auprès des ménages wallons, IWEPS, 2017.
  2. Source : Mpact.
  3. Source : Mpact.
  4. La CeMathèque n°44 : La voiture en partage
  5. Chiffres issus de Statbel, l’office belge de statistique.
  6. Enquêtes de mobilité auprès des ménages wallons, IWEPS, 2017.
  7. Stratégie Régionale de Mobilité, Wallonie, 2019.