En attendant Godot

En attendant Godot

Regardons la réalité en face: tenter de mobiliser aujourd’hui autour des grands enjeux environnementaux, c’est comme vouloir organiser des groupes Weight Watchers© dans une écurie de rikishi (lutteurs de sumo, pour les non-initiés) : cela relève au mieux de l’utopie dure, au pire du masochisme doux. A l’heure où il doit déjà faire avec le prix de l’énergie qui monte et le taux d’épargne qui descend, la baisse du pouvoir d’achat et la hausse du taux de chômage, la déglingue du Standard, l’austérité, l’islamisme radical, « la crise », le sentiment d’insécurité, la dysenterie du petit dernier, les mauvaises manières de l’Iran, le cours de l’½uf qui s’envole, la Syrie qui réprime, l’inscription de l’aînée dans une école pas élitiste mais quand même, la Grèce qui déprime, « la crise », l’avenir du Prince Philippe, le printemps qui s’en va et revient et massacre son jardin, l’horizon de la pension qui s’éloigne, l’incompétence de la femme de ménage ALE, « la crise », la nouvelle piste vers les tueurs du Brabant, la recherche d’un séjour encore disponible pour les prochaines vacances d’été, des prisons qui font honte (euh…, non, pas ça), le choix entre l’abonnement Premium de BeTv ou le pack Intense de Belgacom, « la crise », la flamandisation de l’armée, le mal de dos mal du siècle, le stress du quotidien et les humeurs de l’autre, etc. le citoyen s’en tamponne allègrement le coquillard de « l’environnement » ! Il a bien d’autres soucis en tête, le citoyen, que le réchauffement global, le nucléaire ou la mobilité durable. Et il n’est pas le seul : l’enjeu a déserté l’avant-scène médiatique et les politiques sont trop occupés à gérer les « vrais problèmes » pour se consacrer à ce qui semble redevenu des préoccupations d’enfants gâtés.

La campagne présidentielle française s’avère à cet égard particulièrement édifiante.

Rappelez-vous, en 2007, il y cinq ans à peine, il y a cinq ans déjà. C’était le temps de Super-Hulot ; avec son Pacte écologique, il avait fait de l’environnement un des thèmes majeur du débat politique. Le candidat Sarkozy décrétait « l’urgence d’une révolution écologique »[[Discours à l’occasion de la signature du Pacte écologique le 31 janvier 2007]] et renchérissait après avoir endossé le costume de Président, invitant à « une révolution dans nos façons de penser, dans nos façons de décider, une révolution dans nos comportements, dans nos politiques, dans nos objectifs et dans nos critères »[[Discours de clôture du Grenelle de l’environnement le 25 octobre 2007]]. Mais tout cela appartient à une période belle et bien révolue. De révolution il n’y eut point ; pas plus d’ailleurs que de réforme(s). Le nucléaire, les grands travaux autoroutiers et l’agriculture productiviste, pour ne citer que trois exemples emblématiques, restent ainsi au c½ur des choix stratégiques français. Et aujourd’hui, les termes « écologie » et « environnement » résonnent quasiment comme de gros mots dans la bouche des prétendants à l’Elysée. En considérant que la candidate verte n’existe que par sa discrétion et semble uniquement là pour faire Joly, seul Jean-Luc Mélenchon ose investir ce terrain avec sa « planification écologique » dont les contours et le contenu restent à préciser. Pour les autres, l’enjeu est désormais inexistant, banni des programmes et des discours. Ou fait office de repoussoir, à l’instar de cette saillie du Président pas encore officiellement candidat mais préparant déjà son terrain de racolage lors de ses v½ux au monde rural : «J’ai conscience que l’aspect tatillon de certains règlements administratifs vous insupporte. Je prends l’exemple des règles environnementales, la question de l’eau, la protection de l’eau. Nous allons prendre un certain nombre de décisions pour relâcher la pression. (…) La préservation de l’environnement, ça n’est pas empêcher quiconque de faire quoi que ce soit. N’importe quelle association qui veut empêcher un maire, un élu, une initiative peut le faire, il faut absolument lever le pied de ce point de vue. »[[In “Libération”, 17 janvier 2012]]

A vrai dire, tout cela n’est pas vraiment neuf, la situation actuelle s’inscrit dans la logique d’un désintérêt amorcé depuis l’échec du sommet de Copenhague, en 2009. Comme si ce rendez-vous avait cristallisé toutes les espérances, laissé croire en la possibilité d’une révolution copernicienne… que l’impasse des négociations internationales a reléguée à jamais dans les oubliettes de l’utopie. Comme si on nous avait tant dit et répété que Copenhague se solderait par le succès et le chaos que les esprits ont plus ou moins inconsciemment intégré et accepté celui-ci. Si LA chance de changer encore le cours des choses est passée, à quoi bon se gâcher la vie à refuser l’inéluctable ? Alea jacta est ; carpe diem et Inch Allah…

Mais avec quoi viens-je ? Pourquoi vous casse-je les pieds avec ça ?

Tout simplement parce que j’échoue de plus en plus à comprendre comment (je+tu+il=) nous pouvons nous obstiner à perpétuer un système et des comportements dont le caractère suicidaire est de moins en moins contestable. Chaque jour amène un nouveau rapport ou une nouvelle étude sur l’emballement d’un réchauffement global appelé à dépasser les prévisions les plus pessimistes du GIEC ; sur les conséquences non seulement environnementales mais aussi économiques, sociales et surtout humaines de ce phénomène ; sur l’impact désormais incontestable des pesticides sur la santé ; sur la raréfaction accélérée des terres rares, minerais et énergies fossiles sur lesquelles nous continuons pourtant à baser notre « développement » ; sur l’enjeu stratégique majeur que constitue et deviendra sans cesse davantage l’eau, une ressource que nous gaspillons et contaminons pourtant sans remords ; etc. Tous – TOUS – les clignotants sont au rouge mais nous nous en foutons. Nous regardons ailleurs. Certains doivent même trouver cela beau, ces loupiottes scintillant au-dessus de notre opulence.

Car il s’agit bien de cela : si nous – et ceux que nous choisissons pour nous gouverner – restons insensibles aux messages d’alerte qui nous sont adressés depuis des décennies (le Rapport Meadows publié par le Club de Rome en 1972 disait déjà quasiment tout du cul-de-sac étouffant dans lequel nous enfermait le culte de la croissance), c’est que nous sommes les privilégiés du système dénoncé et que nous ne serons pas les principales victimes de sa fuite en avant. Nous nous gavons d’un délicieux gâteau confectionné par d’autres avec des ingrédients puisés dans la réserve commune : pourquoi nous priver ? Il sera temps de faire régime le jour où la réserve sera vide ; en attendant on aura fait notre graisse et pris du bon temps. Vision misanthrope ? Peut-être. Sans doute. Je crois effectivement plus en notre égocentrisme qu’en notre altruisme.

En réalité, nous ne sommes pas indifférents à « l’environnement » mais il ne nous intéresse que quand il coïncide avec ce que nous considérons comme notre espace vital, notre petit coin de paradis à protéger. Une éolienne dans le champ de vision suscite ainsi plus d’opposition qu’une centrale nucléaire à portée de radiations. De même, on mange bio parce que c’est décrété bon pour la santé, pas parce que c’est respectueux de la terre et, accessoirement, de ceux qui la cultivent. Et, comme les publicitaires l’ont parfaitement intégré, on installe des panneaux solaires, isole sa quatre façade ou achète une voiture « propre » parce que c’est bon pour la portefeuille, pas parce que cela fait du bien « à la planète ». Globalement, la planète, on s’en fout et on s’en foutra aussi longtemps qu’il restera des plages pour se faire bronzer en été, des montagnes pour skier en hiver, des merveilles du monde à visiter et à se mettre en fond d’écran.

Pour être franc, je ne fais pas exception à la règle : « la planète » en elle-même m’importe peu. Elle aura notre peau avant que nous ayons la sienne. Ce qui me motive et m’amine, ce sont les dommages collatéraux de notre avidité de biens. Le fait que pour satisfaire notre appétit de bien-nés, nous dilapidions le patrimoine de l’humanité, empêchant de facto les moins favorisés d’en profiter un jour. Le fait que les richesses communes ne servent pas au mieux-être de tous mais au confort de quelques-uns. Le fait que nous imposions aux autres les conséquences de nos choix. Le fait que nous renforcions au lieu de les combattre la dualité Nord-Sud et une société de classes qui deviendront d’autant plus marquées et conflictuelles que leur environnement sera appauvri et hostile. Accepter tout cela, s’y résigner ou en profiter me semble tout simplement inacceptable d’un point de vue moral.

Les crises financière, économique et sociale nous ont refermés sur nous-mêmes, plus préoccupés par la sauvegarde de nos acquis que par la construction d’un « autre monde ». Tel Vladimir et Estragon, les personnages d’ « En attendant Godot » de Becket, nous avons renoncé à l’action et tuons le temps avec des distractions en attente d’on ne sait trop quoi mais un « on ne sait trop quoi » porteur de changement. Je ne me souviens pas que l’histoire finisse bien…

Allez, à la prochaine. Et d’ici là, n’oubliez pas : « Celui qui voit un problème et ne fait rien fait partie du problème. » (Gandhi)