Energie : des compteurs vraiment intelligents ?

Ce 3 septembre 2012, les autorités belges, à l’instar de l’ensemble des gouvernements des Vingt- Sept, pouvaient transmettre à la Commission européenne une évaluation économique des coûts et bénéfices des compteurs intelligents. En effet, la directive européenne 2009/72/CE prévoit pour 2020 que 80% des clients disposant d’un compteur gaz et/ou électricité soit équipé de compteurs intelligents. Les États peuvent cependant déroger à cette obligation si l’évaluation économique réalisée s’avère négative. Du fait de l’éclatement des compétences en matière d’énergie dans notre pays, ce sont les Régions qui sont responsables de la mise en œuvre de ces compteurs et donc de leur évaluation. C’est ainsi que la CWaPE a rendu public fin juin l’évaluation économique de ces compteurs intelligents que lui avait commandé le Ministre wallon de l’énergie[Commission Wallonne pour l’Énergie, « L’évaluation économique du déploiement des compteurs intelligents », 2012, [http://www.cwape.be/?dir=4&news=170 ]].

À la différence de l’Italie ou de la Suède où les compteurs intelligents sont très largement implantés, en Région wallonne hormis quelques expériences menées par des GRD (gestionnaires de réseaux de distribution), nous disposons toujours de compteurs électromagnétiques.

Comme le rappelle la CWaPE, la directive parle de « systèmes intelligents de mesure qui favorisent la participation active des consommateurs au marché de la fourniture d’électricité ». Les compteurs intelligents en sont donc un élément essentiel mais pas l’unique élément. Il faut les différencier des systèmes domotiques qui permettent par exemple d’éteindre à distance certains appareils électriques, tout comme des réseaux intelligents qui sont capables d’intégrer les productions décentralisées d’électricité issue du renouvelable et d’optimiser la consommation par l’utilisateur final[Pour plus d’informations sur ces réseaux intelligents et l’étude conduite par le groupe REDI, veuillez vous reporter à [une nIEWs précédente ]].

Qu’entend-on alors concrètement par « compteurs intelligents » ? Il s’agit en réalité d’une traduction peu heureuse de l’appellation anglaise smart meters qui devrait plutôt être traduite par « compteurs communicants ». Si la directive ne définit pas ce qu’est un compteur intelligent, pour la CWaPE, ils doivent comprendre au minimum les fonctions suivantes :

  • permettre un enregistrement des données de consommation par quart d’heure pour l’électricité et par heure pour le gaz ;
  • communiquer au moins une fois par jour, de façon automatique, ses fichiers d’index au gestionnaire de réseaux ;
  • permettre l’enclenchement, le déclenchement et le réglage de puissance à distance.

Selon leurs partisans, ces compteurs présenteraient de nombreux avantages dont celui de favoriser une utilisation plus rationnelle de l’énergie, une baisse de la consommation et in fine une facture plus légère pour les clients finaux. Soucieuse de vérifier ces assertions le régulateur wallon a étudié deux scénarios. Le premier scénario, dit « full Roll-Out » prévoit d’équiper, pour 2020, 80% du parc aussi bien pour le gaz que pour l’électricité. Ce scénario ne fait que répondre aux prescriptions de la directive. Le deuxième scénario prévoit quant à lui un déploiement progressif des compteurs intelligents dans certains cas particuliers :

  • le client en fait la demande, l’installation du compteur se fait alors à ces frais ;
  • le client en défaut de paiement ;
  • le remplacement des compteurs défectueux ou en fin de vie ;
  • les nouveaux raccordements.

Pour son analyse la CWaPE a retenu une série d’applications pour lesquelles les compteurs intelligents peuvent présenter une utilité :

  • la gestion active de la demande ;
  • l’utilisation rationnelle de l’énergie ;
  • la mise et hors service d’un compteur à distance ainsi que le réglage de puissance ;
  • la détection de fraude ;
  • la gestion des défauts de paiements ;
  • le fonctionnement du marché ;
  • la relève des index à distance ;
  • la mise à disposition de données plus détaillées sur les flux ;
  • la mesure de la production des prosumers, les producteurs décentralisés.

Sur la base d’une analyse économique détaillée, le verdict de la CWaPE est sans appel. Un déploiement massif des compteurs intelligents pour 2020 aurait un impact global négatif de près de 186 millions d’euros. Derrière ce chiffre, il existe cependant des disparités selon le type d’acteurs. Pour les GRD, l’installation d’un tel système a un impact économique négatif. En effet, ils supporteront la majorité des coûts estimée à 2,2 milliards d’euros. Ces coûts seront cependant répercutés in fine sur la facture du client final via les tarifs de distribution. En revanche, les clients et dans une moindre mesure les fournisseurs devraient bénéficier de ces compteurs. Ces derniers bénéficieraient du relevé d’index à distance, de la gestion des défauts de paiement et de la flexibilité offerte par les compteurs. Quant aux consommateurs, le grand avantage, le seul selon l’étude, d’un tel système est la gestion active de la demande. Alors qu’à l’heure actuelle le consommateur ne dispose que d’un nombre limité de registres de comptages (heures pleines et heures creuses par exemple), les compteurs intelligents permettent un comptage plus précis de la consommation. Les fournisseurs pourraient ainsi instaurer des tarifications plus attractives selon le moment où on consomme du gaz ou de l’électricité.

Selon la CWaPE, ce type de compteurs ne favorise donc pas une utilisation plus rationnelle de l’énergie et ne permet donc à de réduire la consommation. Cela peu paraitre étonnant quand on voit qu’un des grands arguments avancés pour promouvoir leur implémentation est justement le fait qu’ils permettent aux consommateurs de réduire leur consommation d’énergie. Ces arguments sont par ailleurs confirmés par de nombreuses études sur les économies d’énergie réalisables à l’aide de systèmes tels que les compteurs intelligents. La réduction de la consommation varie dans de larges proportions en fonction des conditions des différentes expérimentations mais la diminution peut être située dans une fourchette de 5 à 15%[F. Klopfert et G. Wallenborn, « Les compteurs intelligents sont-ils conçus pour économiser l’énergie ? » in « Le développement durable à l’épreuve des TIC », Terminal, n°106-107, 2011.]]. Ce potentiel a-t-il alors été négligé dans l’étude de la CWaPE ? La réponse est non. En effet, les études citées ont toutes comme point commun d’offrir aux ménages disposant de compteurs intelligents un feedback direct. Ce feedback peut prendre différentes formes comme un écran décentralisé avec un affichage intelligent avec des éléments de sensibilisation, une application pour smartphone ou pour ordinateur. Hormis quelques expériences pilotes[[À titre d’exemple, la Commission européenne a financé le projet Digital Environment Home Energy Management System. Vous pouvez trouver plus d’informations [sur le site du projet ]], les compteurs intelligents tels qu’ils sont conçus à l’heure actuelle n’offre pas un tel niveau de sophistication et n’incitent donc pas à adopter des comportements URE. Plus grave encore, le système tel qu’il est pensé à l’heure actuelle peut même entrainer une augmentation de la consommation. Cette crainte est d’ailleurs relayée par le régulateur wallon. Il explique le risque de voir la consommation augmenter ou à tout le moins ne pas diminuer par trois raisons. La première est celle que nous avons évoquée précédemment : l’absence d’appareils permettant de sensibiliser le consommateur. La deuxième, les effets rebonds susceptibles d’apparaitre à cause de la tarification dynamique. En effet, on peut imaginer que grâce à des formules tarifaires plus flexibles, certains consommateurs pourront reporter leur consommation dans des tranches moins chères et donc consommer plus. Troisièmement, la perpétuation du système d’acompte mensuel ne permet pas aux consommateurs de pouvoir suivre sur leur facture l’évolution de leur consommation mois par mois et donc d’apprécier le résultat de leurs efforts éventuels pour moins consommer.

Une intégration d’une dimension URE dans les compteurs intelligents peut aboutir à une diminution de la consommation chez ces clients, mais elle ne peut avoir lieu que par la mise en place d’une politique plus globale de réduction de la consommation, par exemple, grâce à la voie fiscale, mais également par l’éducation et la sensibilisation de la population à cette problématique.

Si ces compteurs peuvent être un outil utile dans la réduction de la consommation d’énergie, ils posent encore des questions en matière de santé ou de protection des données. En effet, ces compteurs doivent communiquer avec les GRD et pourraient également communiquer avec des ordinateurs, smartphones, etc… La transmission des données peut donc avoir un impact sur la santé si le choix se porte sur des systèmes de communication sans fils comme le Wi-Fi ou les réseaux GSM.
La question de la protection de la vie privée est également essentielle. En effet, les compteurs intelligents collectent massivement des données à caractère personnel et permettent de suivre la vie quotidienne et les modes de consommations des clients finals. De ces données récoltées peuvent être créés des banques d’informations qui pourraient être rétrocédés à des fins de marketing, de publicité ou encore pour discriminer les prix[[Contrôleur Européen de la Protection des Données, « Compteurs intelligents : le profilage des consommateurs permettra de suivre bien plus que leur consommation d’énergie si des limites claires ne sont pas établies », Communique de presse, 11 juin 2012.]]. Il s’agit ici d’encadrer l’utilisation qui peut être faite des données récoltées par les GRD et les fournisseurs.

Les compteurs intelligents ne devraient donc pas être installés massivement en Région wallonne au cours des prochaines années. Cependant, un remplacement progressif de nos anciens compteurs apparait comme inéluctable. Si ils ne constituent pas l’arme ultime en matière de réduction de la consommation, ils peuvent être un outil intéressant dans le cadre d’une politique énergétique plus globale.

Il est donc indispensable que les dimensions d’utilisation rationnelle de l’énergie, de santé, de protection des données et d’équité sociale soient prises en compte lors du développement de ce dispositif.