Et si le citoyen s’invitait à la partie de Poker « énergie » ?

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Le soutien financier public des centrales au gaz dans le cadre de la sortie du nucléaire n’est sans doute pas nécessaire, même si une incertitude, minime, existe. Inviter le citoyen à la table de poker qui se joue entre l’Etat et les gros investisseurs pourrait redistribuer les cartes. Explication. Et présentation de la « réserve citoyenne ». 

Osons la métaphore ! La discussion sur les soutiens aux centrales au gaz est une nouvelle partie de Poker géante entre l’Etat et les grands groupes énergétiques (Engie, Eneco, EDF). Une partie, qui se joue dans une relative indifférence générale.

Sur la table, une mise de 200 à 400 millions €/an de subventions publiques sur une durée de 15 ans. Voire plus. Le montant réellement alloué sera déterminé après un système de mise aux enchères qui se dérouleront à partir de juin.  Cette somme sera payée via le budget de l’Etat comme le stipule le projet de loi CRM (Capacity Remuneration mechanism) adopté récemment. Au final, c’est donc le contribuable qui paiera… 

 Toute bonne partie de poker repose sur un bluff… Ici ? « Les nouvelles centrales électriques qui devront (sans doute) être construites pour accompagner la sortie du nucléaire doivent recevoir une subvention ! » affirment de concert les investisseurs potentiels (Engie, EDF/luminus, Eneco,…). « Sans cela, nous n’investirons pas ! » Fair Enough ! Ils connaissent les règles du Poker et sont maîtres en bluff… 200 /400 millions €/an de subvention garantie en plus de leurs rentrées liées à la vente d’électricité : nul doute qu’ils préfèrent emporter la mise !

Bluff ? Pas bluff ?  

Construire de nouvelles centrales électriques serait sans doute rentable sans soutien public, de nombreux travaux l’indiquent. La sortie programmée de nombreuses centrales au charbons et nucléaires notamment en Allemagne va « faire de la place » pour de nouvelles capacités. En outre l’augmentation du prix du carbone va de plus en plus favoriser les centrales les moins polluantes (et donc les plus récentes). Et nous faisons le pari que les géants de l’énergie ont fait leurs calculs et sont arrivés à la même conclusion…  Soyons clair ! Un doute existe, du fait que la réponse dépend de nombreuses variables incertaines à terme (prix du carbone, prix de l’électricité notamment…). Mais le risque fait partie de tout investissement et la tendance est clairement propice à se lancer. 

Dans cette partie, l’Etat se retrouve dès lors dans une situation délicate. Il doit jouer pour voir le jeu des investisseurs ! En pratique cela veut dire : ne pas mettre en place de subvention. Mais tous les grands joueurs vous le diront, pour jouer au poker, il faut savoir assumer une part de risque. Or, s’il est bien une chose que l’Etat ne supporte pas c’est l’incertitude1

Quel risque court-on à ne pas subventionner les centrales ? 

Mais quel risque court l’Etat (et dans la foulée, la population) à jouer cette partie de poker avec les géants de l’énergie ? Qu’en serait-il s’il décidait de ne pas soutenir les nouvelles centrales avec ce mécanisme CRM ?

 Si les investisseurs ne prenaient pas la décision d’investir dans +/- 2,4 GW de nouvelles capacités électriques2 prétendument « nécessaires », nous risquerions de « manquer » d’électricité à certains moments.

 Le retour à la bougie ?

 Non évidemment !

Premièrement, la probabilité que cela arrive est faible. D’après les estimations faites par Elia, un manque ne pourrait arriver qu’en cas d’hivers 2026 – 2029 particulièrement froids et sans vent.

Mais ensuite et surtout, si ce manque d’électricité devait arriver, il s’agirait d’un manque durant quelques heures par an.

Que se passerait-il alors ? Black-out généralisé ? Toute la Belgique dans le noir ? A nouveau la réponse est clairement non !

En cas de « manque d’électricité » le gestionnaire de réseau devrait organiser un délestage, c’est à dire des coupures d’électricité dans certains endroits « non essentiels » (pas les hôpitaux, mais les autoroutes ?).

Ce n’est certes pas une solution idéale. Mais étant donné les montants en jeux, on pourrait soumettre la question aux citoyens, non ? 

Le citoyen s’invite à la table 

Le citoyen pourrait jouer un rôle éminemment intéressant dans cette histoire de gros sous. 200 à 400 millions par an, ce n’est pas rien ! Une solution serait notamment de créer, d’ici 2025, une réserve citoyenne

De quoi s’agit-il ? Un groupe suffisant de citoyens s’engagerait à limiter leur consommation d’électricité quelques heures/an à leurs besoins essentiels (éclairage, chauffage soit se limiter à 1kW/ménage) en cas de risque de manque d’électricité sur le réseau. En gros, ils s’engageraient à une ou deux soirées « lecture à l’ancienne » plutôt qu’à une soirée « séries en ligne/lessive ». Une indemnité ou un autre système de rémunération pourrait être envisagé. Cette coupure pourrait être gérée à distance (avec un limitateur de capacité installé sur les compteurs des participants) ou même s’organiser de manière volontaire. Le fournisseur Lampiris avait par exemple mis sur pied un système d’alarme par SMS appelant ses clients à limiter leur consommation lors de l’hiver « tendu » de 2018.

 Bref, on investirait l’argent public « dans les citoyens » plutôt que « dans les grands groupes énergétiques ».

Mais surtout, on franchirait enfin un pas essentiel de la transition énergétique : rendre le pouvoir au citoyen sur ce bien qui est le fondement de notre société, l’énergie.   


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  1. La gestion de la crise du COVID offre de nombreux exemples de cette difficulté.
  2. Selon la dernière évaluation en date réalisée par le centre d’étude Haulogy

Arnaud Collignon

Énergie & Territoire