Filières de « Qualité différenciée », attention à l’instrumentalisation !

Filières de « Qualité différenciée », attention à l’instrumentalisation !

A l’instar des pays du Sud de l’Europe, la Wallonie ne dispose pas vraiment d’une grande variété de productions de « qualité différenciée », reconnues par le grand public. Malgré une politique plus volontariste qui a été mise en place dans les années 90, seuls émergent les produits issus de l’agriculture biologique et de l’agriculture intégrée, des qualités reconnues par ailleurs à coté de quelques productions centrées sur le bien-être animal. Tentative d’évaluation

Contexte : un cadre général et des conseils de filières

Les produits agricoles de « Qualité différenciée » sont définis dans un décret[[19 DECEMBRE 2002. – Décret relatif à la promotion de l’agriculture et au développement des produits agricoles de qualité différenciée]], de manière assez générale, comme présentant un intérêt du fait d un « certain nombre de caractéristiques identifiables liées à leur processus de production ou de transformation, en respectant un cahier des charges intégrant notamment des critères d’emploi et d’environnement. »

Pour promouvoir ces productions de « Qualité différenciée » et à travers elles augmenter la valeur ajoutée de l’agriculture, 10 conseils de filières ont été créés, regroupant les acteurs de l’amont à l’aval des productions ainsi que des scientifiques et des consommateurs. Neuf conseils sont « verticaux » (lait, porcs, pomme de terre,…), un seul est « horizontal », regroupant tous les produits issus de l’agriculture biologique. Ce sont les conseils de filières qui proposent au gouvernement les cahiers des charges en qualité différenciée et le gouvernement qui les reconnaît.

Une politique qui donne de timides résultats

Outre l’agriculture biologique et les produits de l’agriculture intégrée (Fruitnet) entrant de facto dans les critères de la « Qualité différenciée », ce sont les filières les moins établies en Région wallonne qui se révèlent les plus dynamiques. Ainsi, il n’y a pas encore de produit de qualité différenciée en production laitière ni en viande bovine, alors même qu’elles sont l’objet de spéculations importantes en Région wallonne. En Pomme de terre, un produit, Terra Nostra est basé sur une agriculture raisonnée. En volaille, la différenciation est déjà plus importante et se base sur des critères de bien-être animal et de qualité du produit (santé). Une filière sort cependant du lot, probablement par son dynamisme et son ancienneté mais beaucoup moins pour la promotion de la qualité différenciée: la filière porcine. Les productions de « Qualité différenciée » y sont très variées, allant d’une absence de différenciation (filière industrielle classique) à une très forte différenciation (porcs élevés en prairie, …).

Détournée pour faire du « cochon standardisé »

Si dans certains cas, les produits de « Qualité différenciée » offrent une réelle différenciation au consommateur dans d’autres, la qualité différenciée est « dévoyée » pour permettre aux agriculteurs de bénéficier des aides à l’investissement. Une politique inacceptable quand on sait que le secteur porcin est excédentaire en Europe, que les règlements européens n’autorisent pas l’utilisation des aides aux investissements pour des productions standardisées, que ce secteur est en crise depuis plus de deux ans en Europe et que son développement se confronte à l’opposition presque systématique des riverains. Un comble !

Quel résultat environnemental ?

C’est évident, les conseils de filières sont une opportunité pour développer des productions intégrant davantage de contraintes environnementales. Ils ont permis, à travers le conseil de la filière biologique, de consolider ce secteur après sa forte croissance des années ’90. Mais ce succès pourrait être renforcé par une vraie politique de promotion des produits de « Qualité différenciée », en lien avec la stratégie des conseils de filières qui viserait à promouvoir la « Qualité différenciée ». Or, c’est loin d’être le cas aujourd’hui. La filière porcine se réjouissait récemment d’une campagne de promotion de la consommation de porcs « standards ». Une véritable aberration: non seulement, notre alimentation est déjà beaucoup trop riche en viande, mais c’est la sécu qui paye les « effets secondaires » sur la santé, et la majorité du porc consommé en Wallonie vient de Flandre…

Une représentation au sein des filières à revoir

Les blocages, dérapages ou l’inertie que l’on constate dans certaines filières trouve leur origine dans la composition même des conseils. Y sont représentés les scientifiques, les fournisseurs en amont de la production, les transformateurs, et le secteur de la distribution, un ensemble d’acteurs « porteur de la qualité standard ». Une qualité qui serait remise en cause par l’existence même de filières réellement différenciées (en viande et en lait par exemple). On se retrouve donc avec des filières au potentiel de développement inexploité.

Des critères minimaux à définir et une politique de promotion ciblée sur la qualité

Pour éviter une instrumentalisation de la qualité différenciée afin d’obtenir l’accès aux aides à l’investissement, mais aussi pour créer une véritable différenciation au profit du consommateur, la « Qualité différenciée » devrait être précisée et inclure des critères assurant une plus grande liaison des productions au territoire et participant à sa valorisation. La promotion des produits génériques doit être arrêtée au profit de la qualité. Quelle valeur ajoutée pour la Wallonie si l’on promeut un jour la viande de boeuf, le lendemain, celle de porc? On en consomme déjà trois fois trop!

Et pourquoi pas d’autres filières horizontales

Récemment, Saveur Paysanne, une coordination ayant pour vocation de promouvoir et de défendre les produits paysans et artisanaux de Belgique a vu le jour. Il ne s’agit pas d’un conseil de filière officiel mais bien d’une initiative initiée par des « paysans » désireux de valoriser localement leur production, laquelle répond à un cahier des charges officieux basé essentiellement sur le plus d’autonomie de ces exploitations. Une démarche qui mériterait d’être soutenue à travers toutes les productions plutôt qu’en passant, produit par produit, par les filières verticales existantes.

Lionel Delvaux

Anciennement: Nature & Ruralité