Gaz de schistes : de Charybde ne tombons pas en Scylla !

Gaz de schistes : de Charybde ne tombons pas en Scylla !

Les récentes déclarations de la compagnie pétrolière Shell[ [http://www.demorgen.be/dm/nl/996/Economie/article/detail/1574684/2013/02/06/Shell-opent-jacht-op-Belgisch-schaliegas.dhtml
http://www.standaard.be/artikel/detail.aspx?artikelid=DMF20130206_00459330&word=schaliegas ]]
au sujet de son intérêt à prospecter en Belgique en vue d’exploiter de potentiels gisements en gaz de schistes ont de quoi inquiéter. Qu’il s’agisse d’un simple effet d’annonce ou d’une intention réelle, notre pays, comme l’ensemble de l’Europe doit rester ferme face au lobby pétrolier et gazier et à leur soif d’extraire la moindre molécule d’hydrocarbure au mépris de la santé des populations et l’environnement. Il faudrait être aveugle, sourd et stupide pour prétendre que les dérives rencontrées aux Etats-Unis dans leur exploitation des énergies fossiles non conventionnelles ne pourraient pas arriver sur le Vieux Continent.

Fermer définitivement les centrales nucléaires et convertir les centrales au charbon sont des pas essentiels et indispensables dans une transition vers un système énergétiques qui n’hypothèque pas la santé des générations présentes et à venir, et qui n’explose pas la planète, au propre comme au figuré. Si le gaz naturel apparaît comme la « moins pire » des énergies fossiles permettant une transition vers les renouvelables, il faut garder à l’esprit que ce combustible reste une source[[Dans le meilleur des cas : 456 kg de CO2 par KWh produit par une turbine-gaz vapeur (source CWaPE)]] d’émissions de GES (gaz à effet de serre) et provient de ressources finies, non renouvelables à l’échelle temporelle de l’humanité (on ne parle pas ici du biogaz ou biométhane produit par fermentation de la biomasse sur une échelle de temps infiniment plus courte).

On ne compte plus les études prospectives et autres rapports annonçant l’ « Age d’or du gaz » ou encore la « révolution » des gaz des schistes. Le prix du gaz, relativement bas aux USA comparé au prix en Europe, a de quoi faire rêver plus d’un industriel qui voit en l’avènement des gaz de schistes une promesse de plus grande compétitivité dans une économie mondialisée. De même, plusieurs Etats, dont la Pologne, se plaisent à projeter leur autonomie énergétique affranchie des grandes puissances pétrolières ou gazières telle la Russie. Mais l’exploitation des gaz de schistes ne pourrait bien n’être qu’un mirage, une illusion au nom que laquelle la qualité de l’environnement et la santé des populations seraient sacrifiées.

Une étude américaine[Shakeb Afsah & Kendyl Salcito, “[Shale Gas and the Fairy Tale of its CO2 Reductions” (2012)]] vient d’évaluer l’influence réelle sur les émissions de GES d’une plus grande pénétration du gaz (dont gaz de schistes) dans le mix énergétique US. Les émissions de GES ont baissé de 8% entre 2006 et 2011 aux Etats-Unis et la tentation est grande d’attribuer ce résultat à la seule substitution du pétrole et du charbon par le gaz. L’étude conclut que, sur cette période, 50 millions de tonnes de CO2 ont été évitées grâce à la part d’électricité générée par le gaz en remplacement du charbon et du pétrole ; mais cette réduction ne contribue qu’à hauteur de 10% de la baisse des émissions attribuables au secteur de l’énergie. En effet, sur la production d’électricité « perdue » par le charbon (256 Millions de MWh) et générée par des sources « moins émettrice », 137Millions de MWh ont été produits par le gaz, 118 Millions de MWh par les renouvelables et très peu par le nucléaire (3 Millions de MWh). L’étude estime que sur la totalité de cette production générée par une autre source que le charbon, seul 35% sont imputables à l’effet du prix compétitif du gaz sur le charbon, les 65% restants sont dus d’autres facteurs, entre autres les réglementations environnementales plus strictes, la compétitivité croissante des renouvelables ou encore des campagnes d’ONG environnementales (bravo à elles !!).

L’étude déduit que la baisse des émissions dans le secteur de l’énergie sont imputables à une diminution conjoncturelle de l’utilisation du pétrole, au recul du charbon pour des raisons indépendantes de son prix par rapport à celui du gaz et à une plus grande pénétration des renouvelables. Elle attire aussi l’attention sur le fait que cet engouement pour le gaz (en grande partie de schistes) est préjudiciable pour le développement des renouvelables car il détourne les investissements nécessaires à ces énergies plus propres et durables. Pire encore, les fuites de méthane (composant principal du gaz), dont le pouvoir de réchauffement global est de 23 à 25 fois supérieur à celui du CO2, ne sont actuellement pas prises en compte dans le calcul d’émissions. Or de nombreuses études estiment les fuites de méthane émanant des puits de gaz de schistes à des taux très divers[ [http://www.journaldelenvironnement.net/article/le-bilan-climatique-des-gaz-de-schiste-encore-et-toujours-plus-conteste,32424 ]] mais pas moins inquiétants : inférieur à 2% selon le secteur gazier, de 3,6% à 7,9% selon une étude[Howarth Robert H. « Methane and the greenhouse-gas footprint of natural gas from shale formations” paru dans Climatic Change , June 2011, Volume 106, Issue 4, pp 679-690]] de l’Université de Cornell, voire jusqu’à 9% selon une autre présentée au Congrès de l’Union géophysique américaine. Une autre étude [[Alvarez et al. « [Greater focus needed on methane leakage from natural gas infrastructure”]] parue dans Proceedings of Natural Academy of Sciences estime que, dans le cadre d’un usage de production d’électricité, un taux de fuite supérieur à 3,2% annihile tout le bénéfice, en termes d’émissions de GES, du remplacement du charbon par le gaz.
Le message est clair. La substitution de sources d’énergies polluantes et dangereuses par le gaz considéré comme « plus propre » n’apporte pas de réponse dans la lutte contre le changement climatique et ne peut en aucun cas détourner les moyens qui doivent être mis en œuvre pour l’amélioration de l’efficacité énergétique et le développement des renouvelables.

La seconde partie de cet article (qui paraitra le 28 février dans la nEWS 127) sera consacré à des rapports accablants démontrant de graves pollutions des eaux engendrées par la technique de fracturation hydraulique pour extraire les gaz de schistes.

Gaëlle Warnant

Économie Circulaire