Gérer en commun, c’est sobrement bien !

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En 2009, Elinor Ostrom a obtenu le prix Nobel d’économie pour ses travaux sur la question des dilemmes sociaux et notamment sur le conflit entre l’intérêt personnel et la gestion des ressources dites « communes ». Après avoir précisé divers éléments de son approche et souligné son intérêt et ses conséquences sur la gestion sociale et politique des « ressources », les liens fondamentaux entre la sobriété et les gestions des biens communs seront détaillés.

Qu’est-ce donc un « bien commun » ? 

Le bien commun peut être défini comme une « ressource » à caractère fini impliquant une nécessaire gestion dans son exploitation. Ce concept peut s’appliquer à une énorme quantité de produits, valeurs, notions qu’ils soient matériels ou non (les poissons dans un océan, les places disponibles dans un transport public, l’eau, le silence et le calme dans une zone urbanisée, etc.). On distingue le bien commun du bien public qui, lui, est une ressource dont l’usage individuel n’a pas d’impact sur les autres exploitants du produit (la lumière du soleil, l’air qu’on respire, le sel de l’océan…). Notons que même si ces biens semblent infinis, une gestion commune de ceux-ci n’est pas exclue. Pensons par exemple aux « zones d’ensoleillement nécessaires » dans un pâté de maisons qui impliquent de limiter la hauteur des habitations, ou encore la limitation de la pollution de l’air au sein des villes grâce à l’instauration de normes et règles d’émissions de pollution,… Enfin, le bien dit « privé » n’est pas forcément exclu du bien commun car si la privatisation s’étend à plus d’un individus, la gestion commune devient nécessaire (une cage d’escalier d’un immeuble est privée mais est gérée par l’ensemble des locataires de l’immeuble).

Quand on y pense, il existe assez peu de ressources dans ce monde qu’on peut exploiter à l’infini sans risque de la ternir, de la diminuer, de la fragiliser, de l’épuiser. Partant de ce constat, comment garantir une harmonie entre l’utilisation d’une ressource (quelle qu’en soit la forme) et la préservation de celle-ci ? Prenons un lac par exemple : utiliser cette ressource pour y naviguer ne semble pas poser de problèmes si un seul individu l’utilise et y pose une barque. En revanche, s’il s’agit du seul lac d’une grande ville et que chaque citoyen peut y avoir accès et y poser sa barque, comment ne pas dégrader la faune et la flore qui garantissent l’existence et la viabilité de ce lac ? Comment préserver l’intérêt d’avoir un lac ? Comment empêcher quelques individus de pêcher tous les poissons ? Interdire l’accès ? Le privatiser ? Réguler ? Établir un quota d’utilisations par citoyen ? Accorder l’usage à seulement quelques citoyens ?

 La réponse proposée par le néolibéralisme est de rendre le bien privé et de le soumettre aux lois du marché, ce qui devrait garantir la bonne gestion de celui-ci. À notre époque, les exemples des dérives de la privatisation et de mauvaises gestions des ressources sont pourtant légion. Voici quelques exemples extrêmement préoccupants : la privatisation des fonds marins, le système de droit privé du sol aux États-Unis qui permet l’exploitation du gaz de schiste, l’agriculture intensive en Amazonie… De plus, la gestion publique n’est pas toujours souhaitable car, comme l’évoque Gaël Giraud « la gestion publique de produits peut s’avérer inefficace pour gérer une ressource par la faute des resquilleurs (à qui il est coûteux d’interdire l’accès au commun) »1.

Elinor Ostrom caractérise la gestion étatique provenant d’institutions en une approche de type « top bottom », soit des règles provenant d’institutions qu’elles soient régionales, nationales ou internationales. Cependant elle insiste sur le fait qu’une bonne gestion des communs passe plutôt par une approche bottom-up, autrement dit qui vienne de la communauté. Cette approche consiste à garantir la bonne gestion d’une ressource par des règles collectives provenant des communautés exploitant cette ressource. « Ainsi la pérennité de certains communaux agricoles en Suisse ou au Japon et de systèmes d’irrigation en Espagne ou aux Philippines fut possible par une gestion collective d’une communauté humaine »2. En fait, comme l’explique Gaël Giraud : la gestion durable d’un commun peut être obtenue si les individus concernés respectent des principes institutionnels simples :

  1. Avoir le droit de définir et modifier les règles qui président sa gestion.
  2. Ce droit de fixer et modifier ces règles doit leur être attribué par la collectivité.
  3. Il doit exister un mode d’auto-contrôle qui doit être collectivement fixé. Ce principe doit fonctionner selon un mode gradué de sanctions.
  4. Les membres de la communauté doivent pouvoir compter sur un ensemble d’activités, réparties entre eux, pour accomplir les différentes fonctions de régulation, et toute modification de ces tâches doit être négociée dans la réciprocité.3

Pour reprendre l’exemple de notre lac au milieu d’une ville, l’autogestion pourrait venir de la communauté de quartier au lieu des pouvoirs publics ou de la privatisation au profit d’un particulier. Cette communauté aurait comme rôle de préserver ce lac tout en le rendant accessible à la collectivité. Ses membres pourraient décider d’une série de règles en accord avec les pouvoirs publics pour garantir la bonne gestion de celui-ci. Les travaux d’Elinor Ostrom démontrent, qu’à travers l’histoire, cette forme de gouvernance favorise la démocratie participative et préserve davantage les biens communs que ne l’aurait fait un propriétaire privé ou des pouvoirs publics.                      

Et la sobriété dans tout ça ?

La sobriété s’inscrit de manière évidente dans cette forme de gouvernance auto régulée. En effet, si une communauté discute, prend conscience de l’impact qu’elle a sur la ressource qu’elle utilise et la nécessité de la préserver, il semble évident que les règles créées par cette communauté auront pour objectif de maintenir la qualité de la ressource dans un souci de satisfaire un maximum de personnes.

Enfin, le caractère commun peut s’étendre à des ressources bien plus importantes que les ressources locales. À l’heure où le dérèglement climatique, la biodiversité et la pénurie d’énergie sont à nos portes, il va falloir que nous négociions et travaillions ensemble pour construire une série de règles de fonctionnement pour assurer la bonne préservation de notre environnement.

 Je conclurai en soulignant que les travaux d’Elinor Ostrom ont montré que l’auto gouvernance offrent un terreau favorable à la sobriété. Nos institutions devraient favoriser davantage ces démarches participatives qui existent déjà (les communautés d’énergie par exemple) et donner des armes décisionnelles aux citoyens et citoyennes soucieu.x.ses d’améliorer et de préserver leur « bien commun ».


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  1. Gaël Giraud, « Illusion financière », troisième édition, Les éditions de l’atelier, 2014, p.141.
  2. Cf. Elinor Ostrom, Gouvernance de biens communs.Pour une nouvelle approche des ressources naturelles, Paris, De Boeck, 2010 (révision scientifique de Laurent Baechler).
  3. Gaël Giraud, « Illusion financière », troisième édition, Les éditions de l’atelier, 2014, page 137.

Arthur Fonsny

Climat & Énergie