Haïti : l’½uvre de Dieu, la part des diables

Haïti : l’½uvre de Dieu, la part des diables

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Face au drame qui frappa Haïti le 12 janvier dernier, la décence imposait un devoir de réserve. La mort, la destruction et la douleur méritaient un respect interdisant la polémique et les billets d’humeur. Aucune pertinence ne pouvait justifier l’opportunisme malsain de propos surfant sur la vague du malheur. Mais après un mois de silence et de recul, il me semble aujourd’hui permis d’exprimer quelques commentaires sur cette catastrophe dont l’origine naturelle ne saurait occulter les responsabilités humaines expliquant son ampleur.

Nul, jamais, ne pourra éviter ou maîtriser les soubresauts de la Nature. Tremblements de terre, ouragans, irruptions volcaniques et autres tsunamis sont là pour nous rappeler ponctuellement les limites de notre anthropocentrisme et le caractère chimérique de sa prétention à la toute-puissance. Nous avons par contre une prise directe sur les conséquences plus ou moins catastrophiques de ces événements. Nos choix de développement offrent un terreau plus ou moins fertile aux dégâts.

Lors du tsunami qui déferla sur la Thaïlande en 2004, le bilan matériel et humain fut démultiplié par l’éradication de la mangrove, cette bande de végétation littorale dominée par des palétuviers qui aurait fait barrage aux assauts des vagues si elle n’avait été détruite pour permettre la construction d’hôtels « pieds dans l’eau ».

Dans son récit du séisme haïtien qu’il vécut en direct, l’écrivain Dany Laferrière note : « Même à 7, 3 sur l’échelle de Richter, ce n’est pas si terrible. On peut encore courir. C’est le béton qui a tué. Les gens ont fait une orgie de béton ces cinquante dernières années. De petites forteresses. Les maisons en bois et en tôle, plus souples, ont résisté. »[[Dans “Le Nouvel Observateur” du 21 au 27 janvier 2010]] Pas question, bien entendu, de prôner en conséquence le maintien de la population dans des cahutes souvent insalubres. Mais on se doit de mettre en évidence les ravages de l’appropriation anarchique d’un modèle de civilisation inadapté à la spécificité du lieu. Pour les Haïtiens, une construction « en dur » apparaissait synonyme de progrès et confort. Construite sans précaution particulière sur une faille sismique, la maison idyllique se mua aux premières secousses en sarcophage hermétique…

La vulnérabilité de l’île aux cyclones apparaît plus édifiante encore. Des experts ont en effet pointé la disproportion colossale des dommages causés par le passage de pluies et de vents de même intensité en Haïti, d’une part, et chez sa jumelle dominicaine ou sa voisine cubaine, d’autre part. On a ainsi vu un cyclone faire plus de 1.300 morts ici contre un seul à Cuba qu’il traversa pourtant avec une puissance accrue. L’explication : la déforestation. Sur les collines de l’île, la quasi totalité des arbres ont été abattus afin de produire du charbon de bois permettant de cuisiner. Dès lors, à chaque précipitation tant soit peu soutenue, les eaux déferlent librement en emportant des terres qu’aucune racine n’ancre plus au sol… Destructions et morts sont alors les invités d’horreur de ces glissements de terrain.

Dans un cas comme dans l’autre, il n’y a pas de fatalité, le pire sinon le grave pourrait être aisément évité. Il « suffirait » de mettre à disposition du pays une expertise technique en construction anti-sismique et d’adopter un cadre légal soumettant toute nouvelle construction à l’obtention préalable d’un certificat garantissant qu’elle respecte les normes en la matière.
La distribution de fours solaires endiguerait quant à elle la déforestation sauvage. Ce n’est pas cher, un four solaire ; une infime partie des dons récoltés dans « l’immense élan de solidarité en faveur du peuple haïtien » permettrait de doter ledit peuple de cet outil tout à la fois utile et préventif. Malheureusement, la prévention, ce n’est pas très porteur en terme de marketing humanitaire et les chances de voir un jour un solarcookingthon sont carrément inexistantes. La solidarité humaine est ainsi faite qu’elle se mobilise pour reconstruire plutôt qu’éviter de détruire. Elle marche à la pitié. Elle a besoin de voir le malheur et la mort pour s’activer. Demandez un euro pour déminer un terrain infesté d’armes anti-personnel, on vous éconduira poliment ; demandez-en dix pour offrir une prothèse à un enfant ayant croisé le chemin de cette saloperie conçue pour mutiler, on vous les donnera instantanément. De même, un crève la faim africain ne peut espérer susciter notre empathie et notre générosité avant d’avoir atteint ce point (parfois de non retour pour lui…) où ses os saillant sous la peau nous piqueront au c½ur.
C’est là le mal récurrent de notre espèce: nous sommes capables de très grandes choses face aux problèmes mais aveuglément réfractaires aux petites mesures qui permettraient de les esquiver…

Extrait de nIEWs (n°69, du 11 au 25 février),

la Lettre d’information de la Fédération.

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