HUMEUR : Ils ont tué ma campagne

HUMEUR : Ils ont tué ma campagne

J’ai eu la chance et le bonheur de grandir à la campagne. Pas l’ersatz des cités dortoirs pour urbains en quête de vert mais la vraie, la pure, la 100% nature de l’Ardenne profonde. Cette chance et ce bonheur étaient d’autant plus grands qu’un tel choix de vie n’était pas alors suspect de délit climatique.[Voir http://[www.iew.be/vivre-a-la-campagne-un-delit-climatique]] En ces années faisant le pont entre sixties et seventies, mon petit coin de paradis proposait en effet plus que le nécessaire pour y fonctionner en quasi autarcie. Pas besoin de voiture pour aller travailler ou faire les courses : emplois et commerces se trouvaient à portée de pas. Et lorsqu’une visite à l’hôpital ou un achat sortant de l’ordinaire exigeait un déplacement extra-muros, on prenait le bus ou faisait appel à un système spontané et solidaire de ce qui ne s’appelait pas encore « auto partagée ».

Né en 1962, j’ai grandi à Bouillon à une époque où les plaisirs campagnards ne se payaient pas au prix fort de l’isolement.
Je me souviens des rues transformées tantôt en terrains de foot, tantôt en pistes de luge.
Je me souviens des parties de pêche dans la Semois dont on ramenait des goujons pour le repas du soir.
Je me souviens des routes champêtres où on pédalait à longueur de vacances en se prenant qui – eux – pour Merckx, qui – moi, j’ai toujours été anticonformiste – pour Roger De Vlaeminck.
Je me souviens des rendez-vous que la nature nous fixait au fil des saisons : les jonquilles puis le muguet ; les pissenlits pour la salade ; les myrtilles, framboises et mûres destinées aux confitures ; les champignons ; le tilleul et les noisettes…
Je me souviens des champs et des bois de la Côte d’Auclain, l’Epine, Cordemoy, le Saty, Buhan ou le Maqua, théâtres de nos aventures de gosses puis de nos flirts pré-adolescents.
Je me souviens de tout ça et de bien plus encore.
Mais je me souviens aussi et surtout d’une ville en pleine activité, un lieu débordant de vie.

Dans le Bouillon de mon enfance, on recensait trois usines, des ferronneries fournissant du travail à la majorité de la population masculine. L’offre de commerces était à la fois abondante et diversifiée ; non seulement on trouvait de quoi assouvir (quasiment) tous les besoins mais il y en avait pour tous les goûts et toutes les bourses. On dénombrait ainsi trois bijoutiers – horlogers – opticiens, quatre magasins de chaussures et autant de vêtements, une kyrielle d’épiceries indépendantes ou sous enseigne Spar, Socolait, Coop, Courthéoux, etc., un mini supermarché, de nombreux cafés dont un interlope où, à en croire la rumeur, des dames négociaient leurs faveurs, des électriciens et spécialistes en électro-ménager, des bouchers, des pâtissiers, des coiffeurs, des pharmaciens, des librairies – papeteries – tabac – presse, des agences hippiques, des merceries, un cordonnier, un disquaire vendeur d’instruments de musique et même deux discothèques. Sans compter les tournées assurées par les brasseurs, boulangers, fermiers et poissonnier. Seule, dans mon souvenir, une parfumerie faisait défaut, sans que cela soit ressenti comme un véritable manque.
L’été, les touristes de passage ou en séjour faisaient le bonheur des hôtels, restaurants, campings et « meublés » précurseurs ruraux de airbnb.
Bien sûr, tous ces commerçants au service d’une population dépassant à peine les 3.000 âmes ne roulaient pas sur l’or mais chacun gagnait de quoi vivre dignement et c’était l’essentiel.

Aujourd’hui, lorsque j’y retourne visiter ma famille, je ne reconnais plus « mon » Bouillon. Le lieu jadis prospère transpire la misère.
Les usines n’ont pas résisté au choc d’une mondialisation les décrétant non-compétitives et ont toutes fermé. La démocratisation (sic) de la voiture a délité le lien à la ville et à ses commerces de proximité.
Dès les faubourgs, les panneaux « A vendre » ou « A louer » fleurissent sur les façades décrépies. Dans la Maladrerie, la rue centrale, nombre d’espaces qui étaient occupés par des magasins sont inoccupées. On me dit l’obligation d’aller désormais chercher ailleurs ce que l’on avait jadis sous la main : « Je ne sais pas si tu te rends compte mais il faut aller jusqu’à Libramont quand on veut changer la pile d’une montre ! ». Soit plus de 60 kilomètres l’aller/retour… Vivre ici sans voiture est devenu impossible. D’autant qu’on me dit aussi l’humeur maussade, l’absence de perspectives, le chômage qui rode et l’obligation d’aller chercher du travail là où il y en a, de plus en plus loin.
La ville semble vidée de sa vie, entre léthargie et agonie.

Je laisse à d’autres, plus autorisés que moi, le soin d’analyser en profondeur ce phénomène qui n’a malheureusement rien d’exceptionnel et tend même à devenir banal dans les campagnes de Belgique, de France et d’ailleurs.
Je n’ai en ce qui me concerne d’autre prétention que de témoigner… et interroger : pourquoi ce qui était possible hier ne l’est-il plus aujourd’hui ?

On me dit, « le temps a passé », « les choses ont changé », « la donne n’est plus la même ». Certes. Cela ne saurait toutefois avoir valeur d’explication. Car il n’est pas question ici de fatalité ; le délitement observé résulte des choix de développement que nous avons posés. Avoir conscience de cette réalité, c’est refuser la résignation.
Il est sans doute trop tard pour des erreurs du passé faire table rase mais en appréhendant leur mécanisme, on pourra éviter de les répéter et les perpétuer.

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