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HUMEUR : La taxe diesel ou l’art de se tirer un missile dans le pied
Pierre Titeux, chroniqueur  •  8 novembre 2018  •  Transport routier  •  Accessibilité / Mobilité  •  Gaz à effet de serre / CO2  •  Fiscalité

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Un beau jour, ou peut-être une nuit, Jacline sans « que » Mouraud ressentit l’impérieux besoin de partager au monde le ras-le-bol et la colère que lui inspirait « la traque aux conducteurs » supposément mise en œuvre par Jupiter Macron depuis son arrivée à la tête de la glorieuse République française. Cette auteure – compositrice – accordéoniste – hypnothérapeute – métapsychiste – parapsychologue branchée ectoplasmie [1] s’enregistra donc en mode selfie avant de balancer ses aigreurs sur le Net. Et « Banco ! », comme on dit au Jeu des 1.000 euros : en quelques jours, la vidéo [2] démago-poujadiste cumula plus de six millions de vues, faisant de Jacline-au-langage-fleuri l’égérie de la France exploitée, la France dépouillée, la France paupérisée mais la France insurgée.

Intronisée figure de proue du « Mouvement des gilets jaunes » – une mobilisation citoyenne qui entend bloquer les routes de France le 17 novembre prochain afin de protester contre l’augmentation du prix des carburants –, la dame aimante les médias. Elle enchaîne interviews aux gazettes et invitations sur des plateaux auxquels nombre de politiques ayant consacré leur vie à la chose publique n’osent pas rêver.
Le buzz est tel que la secrétaire d’Etat à l’écologie, Emmanuelle Wargon, croit utile de se lancer à son tour dans le filmage do it yourself et tweete depuis sa cuisine un clip où elle explique à Jacline et ses followers que non, non, non, non, il n’y a aucun complot du gouvernement contre la voiture. Un message confirmé quelques heures plus tard par Sa Majesté Emmanuel 1er en personne, Sa Grandeur précisant que non seulement Il n’a rien contre l’auto mais qu’au contraire, Il la kiffe grave et regrette de ne pas pouvoir prendre plus souvent le volant.

Sur la forme, cette histoire illustre jusqu’à la caricature ce qu’Umberto Eco disait des réseaux sociaux : « Ils ont donné le droit de parole à des légions d’imbéciles qui, avant, ne parlaient qu’au bar après un verre de vin et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite alors qu’aujourd’hui, ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel. » Plus d’une fois en écoutant la passionaria des parkings, on a effectivement envie de lui lancer, comme on le ferait au coin d’un zinc, un salutaire « Ta gueule, Jacline ! ». Car exprimer son mécontentement est une chose ; accumuler les amalgames et contre-vérités en dénonçant sans nuances hausse du prix des carburants, baisse de la vitesse autorisée sur les nationales, contrôles techniques renforcés, multiplication des contrôles radars, chasse au diesel et péages urbains dans une diatribe aux relents populistes – « Mais qu’est ce que vous faites du pognon ??? » « Vous réfléchissez parfois aux conneries que vous faites ? » – en est une autre, d’autant moins acceptable qu’elle escamote les véritables questions de fond. Or, celles-ci ne manquent pas et méritent que l’on s’y attarde. Des interrogations sur lesquelles quelqu’un comme moi, qui abhorre le culte de la bagnole et arbore des tee-shirts proclamant « Conduire crée une forte dépendance. Ne commencez pas. » ou « F.ck la bagnole ! », se retrouve en phase avec les automobilistes en colère ne peuvent en effet pas être anodines.

Le diesel-bashing en vogue aujourd’hui a ainsi de quoi interpeller, notamment les conducteurs bien intentionnés qui avaient précisément choisi cette motorisation parce qu’elle consommait moins et, en conséquence, émettait moins de ce satané dioxyde de carbone nuisible au climat. Une caractéristique qui motivait d’ailleurs de nombreux Etats à favoriser fiscalement un carburant contribuant à leurs objectifs de réduction de CO2. Et voilà que tout à coup, le mythe s’effondre : ce diesel longtemps encensé se voit soudain traité comme un pestiféré et ses utilisateurs promis au bannissement à court ou moyen terme.
Evidemment, il y a les particules fines émises lors de la combustion qui polluent l’air et minent la santé. Mais justifient-elles pour autant pareille infamie ? On est en droit d’en douter dès lors que les véhicules qui fonctionnent au diesel doivent de longue date être pourvus de filtres captant l’essentiel de ces rejets nocifs. Une obligation à laquelle les moteurs à essence les plus récents, équipés d’une injection directe qui génère autant sinon plus de particules, ont eux échappé jusqu’en septembre dernier [3] Comprenne qui pourra.

Les problèmes complexes et les solutions parfois contradictoires en jeu ici ne s’accommodent pas des discours simplistes, univoques et manichéens trop souvent tenus. Dès lors qu’une décision ne pourra être comprise et acceptée que si elle résiste à une analyse critique, les oukases sont stériles voire contre-productives.

Dans ce contexte et vu le caractère hautement sensible du sujet, les rodomontades gouvernementales autour de taxes visant à aligner le prix du diesel sur celui de l’essence « car il n’est pas juste de favoriser un carburant nuisible à l’environnement » s’avèrent particulièrement maladroites. D’une part, elles ont un « effet loupe » sur une hausse somme toute soutenable puisqu’elle amène le tarif à la pompe à un niveau plus ou moins égal à celui enregistré en 2012. D’autre part, elles focalisent l’attention et la colère sur cette mesure fiscale alors que la cause majeure de l’augmentation du diesel et des carburants en général réside dans la flambée des cours du pétrole.

Dans une envolée virile face aux députés, le premier ministre Edouard Philippe a défendu la mesure par ces mots : « Dire qu’il faut une trajectoire carbone et se plaindre de ce que le carbone ou par exemple le pétrole coûterait plus cher, est profondément incompatible. Il n’y aura pas d’effets magiques pour lutter contre le climat. »
Au-delà du fait qu’il serait préférable de lutter « POUR » le climat plutôt que « CONTRE », on lui rétorquera qu’imposer une taxation du diesel en dehors d’un programme d’action global consiste précisément à miser sur un « effet magique ». Car une politique environnementale ne consiste pas à encourager, dissuader, récompenser ou punir tel ou tel comportement. Les primes, taxes et interdictions constituent des outils inefficaces voire dangereux s’ils ne sont pas mis au service d’un projet intégrant l’ensemble des enjeux et proposant d’autres possibles. On est ici très loin du compte. La structure du territoire français est en effet telle qu’en dehors des noyaux d’agglomération, elle impose des déplacements automobiles plus ou moins longs. Le prix du diesel serait-il triplé que cela ne changerait rien à cette réalité. La mesure apparaît d’autant plus ubuesque que l’Etat amplifie dans le même temps l’isolement des territoires et donc leur dépendance à la voiture en multipliant les fermetures de services publics (bureaux de Poste, hôpitaux, écoles…). Quelle est l’alternative, sinon un éventuel report massif vers des véhicules à motorisation essence… plus néfastes au climat ? A moins qu’il ne s’agisse d’accélérer la désertification des campagnes, d’euthanasier des régions moribondes ?
La situation se révèle tellement absurde que des députés de la majorité gouvernementale souhaitent déposer un amendement à la loi de finances visant à instaurer « une prime de mobilité » qui compenserait le coût de la taxe pour les personnes les plus impactées !

Il faut réduire la volume du trafic automobile et son impact sur la santé comme sur l’environnement, nul ne songera à le nier. Cette taxe diesel aux motivations douteuses – ses recettes profiteront davantage au budget de l’Etat qu’au financement de la transition énergétique – participe toutefois plus au problème qu’à sa solution. L’obstination mise à la défendre à coups de « J’assume ! » bravaches s’explique moins par son importance pour l’environnement que par la valeur symbolique que lui accorde le pouvoir en place. Elle constitue pour lui un cache-sexe derrière lequel il tente de dissimuler son absence d’une véritable vision écologique.

Résultat de cette bévue flamboyante : selon un sondage Odoxa-Dentsu Consulting [4] pour France Info et le Figaro diffusé le 1er novembre, 78% de Français soutiennent la révolte pourtant infondée des « gilets jaunes ». Pire : ignorant jusqu’à l’absurde la réalité de la situation, 76% des personnes interrogées pour ce même sondage estiment que « la hausse est une mauvaise chose car il faut avant tout favoriser le pouvoir d’achat des Français, quitte à ce qu’ils utilisent plus longtemps des produits pétroliers » [5] ! En termes de sensibilisation à la sortie des énergies carbonées, on doit pouvoir mieux faire…


[1« ECTOPLASMIE : Médiumnité dite physique, substance de nature indéterminée prenant une forme plus ou moins précise, membres, visages, corps, extériorisé par un médium en état de transe. »

[3Depuis lors, les mêmes limites - en masse et en nombre de particules émises - sont appliquées aux voitures diesel et essence à injection directe nouvellement produites.



 
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