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HUMEUR : Ne dites plus « Anthropocène » mais « Capitalocène »
Pierre Titeux, chroniqueur  •  15 novembre 2018  •  Société / Alternatives

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« Si une civilisation nous succède sur cette Terre, elle y trouvera des traces d’essais nucléaires et du plastique dans les océans. Mais elle découvrira aussi des os de poulets. A cette heure, il y a 12 milliards de poulets vivant sur la planète ; ils n’y resteront toutefois pas longtemps car nous en mangeons 60 milliards par an. Nous laisserons derrière nous des milliards et des milliards d’os de poulets fossilisés. La question que l’on doit se poser est : comment cela est-il possible ? Comment cette créature est-elle devenue l’oiseau le plus populaire au monde ? » [1] Pour Raj Patel [2] et Jason W. Moore [3], auteurs de « Comment notre monde est devenu cheap. Une histoire inquiète de l’humanité » [4], la réponse à cette interrogation illustre de manière édifiante le fonctionnement du capitalisme qui «  [5] ». Au cœur du système, le cheap, synonyme de « pas cher » mais aussi de « déprécié ».

Cheap, le poulet servant de matière première à la fabrication des nuggets assurant son triomphe. Ce gallinacé n’a que peu à voir avec le spécimen originel extrait des jungles d’Asie. Il a été génétiquement modifié par l’USDA (United States Department of Agriculture), les universités et les entreprises pour arriver à un modèle doté d’une poitrine si large qu’elle l’empêche de marcher.
Cheap, la main d’œuvre mal payée qui assure la succession de tâches abrutissantes et dangereuses nécessaires à la transformation des volailles formatées.
Cheap, la prise en charge de celles et ceux qui sortent du circuit, physiquement ou mentalement épuisés par ce travail.
Cheap, l’énergie fossile polluante utilisée tout au long de la chaîne de production.
Cheap, l’argent public dont la filière bénéficie notamment via le soja largement subventionné avec lequel les poulets sont nourris. « Cela équivaut à 1,25 milliards de subventions chaque année pour l’industrie du poulet, rien qu’aux Etats-Unis. » [6]
Cheap, l’alimentation industrialisée devant gaver les foules.
Cheap, enfin, les vies des producteurs et consommateurs impliqués dans ce processus et considérés comme jetables par l’industrie.
La nature, le travail, le care – la prise en charge sociale –, l’énergie, l’argent, l’alimentation et, in fine, nos vies sont ainsi réduits à des consommables dévalués pour permettre au capitalisme de poursuivre et étendre sa domination sans payer ses factures.

Selon Patel et Moore, le capitalisme n’est pas né à la révolution industrielle comme on le considère généralement mais trois ou quatre siècles plus tôt, dans le sillage de la colonisation. Il représente par ailleurs « bien plus qu’un système économique ». « Nous avons cette vision du capitalisme comme juste un système économique, alors qu’en fait, nous devrions le considérer comme une révolution profonde dans la façon d’organiser les humains et le reste de la nature grâce à une série de mythes puissants qui ont un rapport avec la race, la nature et le genre, et qui se rapportent en fin de compte à une fracture fondamentale ouverte à l’ère de Christophe Colomb, entre le civilisé et le sauvage. » [7] L’organisation capitaliste du monde rend acceptable le fait que certains hommes en exploitent d’autres et pressurent le monde naturel.

Dans une lettre à Isabelle Iʳᵉ de Castille et Ferdinand II d’Aragon, Christophe Colomb se désole de ne pas reconnaître et, surtout, de ne pas savoir comment tirer profit des espèces végétales découvertes en abordant les rivages de ce qu’il croit être les Indes. Il précise toutefois qu’il reviendra avec le plus d’esclaves possibles. Pour les colons, en effet, ceux qu’ils ont baptisés « Indiens » n’appartiennent pas à « la société » mais relèvent des « naturales » au même titre que les végétaux et les animaux. Dans cette logique, l’esclavage permet de disposer d’une main d’œuvre cheap.

En Europe, le processus se mettra en place avec la disparition des communs, terrains agricoles qui étaient gérés collectivement par les communautés villageoises. Privées de ressources, celles-ci vont être contraintes d’entrer dans une logique de travail salarié « cheapisé ».

Cette frontière entre nature et société spécifique au capitalisme l’autorise à utiliser les ressources fournies par la nature tout en la considérant comme une immense poubelle. « Le capitalisme triomphe, non pas parce qu’il détruit la nature, mais parce qu’il met la nature au travail au moindre coût. »

Leur analyse conduit Patel et Moore à considérer le terme Anthropocène utilisé pour qualifié la sixième extinction comme erroné et trompeur. « Si vous appelez cela l’Anthropocène, vous passez à côté du fond du problème. Ce n’est pas l’ensemble des comportements humains qui nous conduit à la sixième extinction. Il y a aujourd’hui beaucoup de civilisations sur Terre qui ne sont pas responsables de cette extinction de masse et qui font ensemble un travail de gestion des ressources naturelles formidable tout en prospérant. Et ces civilisations sont souvent des populations indigènes vivant dans des forêts.
Mais il y a une civilisation qui est responsable et c’est celle dont la relation avec la nature est appelée « capitalisme ». Donc, au lieu de baptiser ces phénomènes Anthropocène, appelons-les Capitalocène. Nous pouvons ainsi identifier ce qui nous conduit aux bouleversements de notre écosystème. Il ne s’agit pas de quelque chose d’intrinsèque à la nature humaine mais d’un système dans lequel évolue un certain nombre d’humains.
 » [8]
Ce qui explique que « les organisations qui travaillent sur des solutions se dirigent toutes vers une rupture d’avec le capitalisme ».


[1Interview de Raj Patel et Jason W. Moore accordée au magazine américain « Dissent » en décembre 2017. Disponible sur www.dissentmagazine.org

[2Ancien conseiller à la Banque mondiale et à l’Organisation mondiale du commerce, Raj Patel est professeur d’économie politique à la Lyndon B. Johnson School of Public Affairs de l’Université du Texas (Austin) et associé de recherche principal à l’Unité des sciences humaines de l’Université de Rhodes.

[3Historien de l’écologie et professeur de sociologie à l’Université de Binghmapton, Jason W. Moore est également coordonnateur du Réseau mondial de recherche en écologie.

[4Editions Flammarion, Paris, 2018

[5transmute la vie non monnayable en circuits de production et de consommation dans lesquels ces relations ont le prix le plus bas possible

[6Interview de Raj Patel et Jason W. Moore accordée au magazine américain « Dissent » en décembre 2017. Disponible sur www.dissentmagazine.org

[7Interview de Raj Patel et Jason W. Moore accordée au magazine américain « Dissent » en décembre 2017. Disponible sur www.dissentmagazine.org

[8Interview de Raj Panel accordée au magazine « Usbek & Rica » en septembre 2018. Disponible sur www.uzbeketrica.com



 
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