I love Farciennes

I love Farciennes

Indépendamment de son bien fondé ou, au contraire, de son caractère inacceptable, le refus par Philippe Henry du permis pour la construction du complexe Città Verde à Farciennes aura eu un mérite incontestable : amener dans la lumière un jeune homme formidable, un porteur de projet enflammé, un élu visionnaire. Mayeur de la commune flouée par l’ukase ministérielle, Hugues Bayet s’est en effet déployé sur le front médiatique pour exprimer toute la déception, la colère, l’amertume, la révolte que lui inspire la fatwa lancée par l’ayatollah Ecolo contre un projet devant marquer le renouveau de sa cité. Et franchement, je regrette d’avoir dû attendre ces tristes circonstances pour découvrir la fulgurance et la profondeur de la pensée politique de cette jeune pousse socialiste qui n’a d’ores et déjà plus rien à envier à ses barons tutélaires.

Pour celles et ceux qui rentreraient d’un séjour prolongé à l’étranger ou n’auraient d’autre source d’info que cette newsletter, un rapide rappel des faits et de leur contexte s’impose.

Donc, Philippe Henry, ministre wallon en charge de l’Environnement, de l’Aménagement du Territoire et de la Mobilité, a refusé d’octroyer le permis pour la construction à Farciennes d’un complexe de 60.000m2 baptisé Città Verde et devant accueillir quelque 40.000m2 de surfaces commerciales, essentiellement dédiées au « confort de la maison », ainsi que des appartements, un hôtel quatre étoiles, un complexe sportif, une crèche de 144 places et même une maison des jeunes, c’est dire si la dimension sociale de l’affaire n’avait pas été oubliée. Bien que les promoteurs aient tout fait pour donner une touche verde à leur projet, prévoyant une façade végétale favorisant son intégration dans le paysage et tout plein de panneaux photovoltaïques même plus subsidiables, celui-ci a été victime de la censure écolo-dogmatique. D’où le courroux du mayeur Bayet.

Il faut le comprendre : quand on a, comme lui, la responsabilité d’une des communes les plus pauvres de Belgique, gangrenée par l’insécurité et le chômage, voir passer sous son nez un investissement de 200 millions d’euros créateurs de 1.500 emplois, c’est le genre de couleuvre qu’on ne peut pas avaler sans hauts le c½ur. Alors, il extériorise ses aigreurs et continue à lutter pied à pied pour un projet dont très peu ont compris la réelle portée et les véritables enjeux. Car Città Verde n’est qu’une étape, capitale, certes, mais une étape, pas un aboutissement en soi. « Hugues Bayet veut croire que le projet ira de pair avec le développement d’activités sur les terrils : quad, équitation, parapente… » nous apprend ainsi « Le Vif » daté du 19 février. Et dans la foulée, le divin édile nous révèle l’objectif final : « L’aéroport de Charleroi se situe à moins de sept minutes. On pourrait se profiler comme destination pour les mini-trips : les gens passeraient le samedi au centre commercial, ils iraient voir Charleroi-Anderlecht le soir et, le dimanche, ils s’adonneraient à des loisirs d’extérieurs. » Alors, là, je dis : « … » En fait, non, je ne dis rien ; j’en reste sans voix.

Ceux que le gigantisme du projet perturbait et qui voulaient y déceler des opérations de blanchiment de fonds forcément suspects puisque d’origine italienne – ah, les salauds ! On n’est même plus dans la caricature, là ; on frise la xénophobie et l’insulte à Etat étranger -, ceux-là, donc, peuvent remballer leurs sous-entendus calomnieux : l’opération est des plus transparentes et s’inscrit dans une stratégie touristique aussi ambitieuse que novatrice. Rome, Florence, Venise, Madrid, Barcelone, Paris, Prague, Londres, Copenhague ou Stockholm, c’est vachement restrictif comme destination de week-end aéroporté. Et puis les gens en ont marre des vieilles pierres, aussi remarquables soient-elles. Il faut offrir quelque chose de différent et le mini-trip à Farciennes, c’est de l’inédit, du surprenant, du 100% dépaysement. Vraiment, là, respect : ça c’est de la vision prospective, de la stratégie fine, du projet politique ambitieux ! Et il faudrait accepter sans broncher de voir cette success-story en devenir étouffée dans l’½uf par un ministre novice sous l’influence de Khmers verts formés dans les officines de la pensée environnementale la plus radicale ? Jamais ! Et d’autant moins que tout était en place pour avancer vite et bien. Le 30 mai 2009, Monsieur Hugues entouré d’une belle brochette de personnalités carolos (Paul Magnette, Christian Dupond, Véronique Salvi…) avait même posé la première pierre du futur complexe. (Voir photo)

Précision utile pour qui s’étonnerait que l’on puisse poser la première pierre d’une construction ne disposant pas de toutes les autorisations nécessaires, l’action était « symbolique ». Et, excusez-moi, mais tout le monde a le droit de rêver. Ainsi, en ce qui me concerne, j’ai « symboliquement » triomphé de Pantani, Armstrong et Virenque au sommet du Mont Ventoux, j’ai offert à un public symbolique un riff de guitare tout aussi symbolique mais pourtant mémorable et je tairai d’autres trips qui pour être symboliques n’en méritent pas moins une certaine discrétion. Si quelques grands enfants ont envie de se retrouver et de partager un bon moment en jouant à « je pose la première pierre (symbolique) de mon super complexe (symbolique)», je vois mal de quel droit on les blâmerait…

Quoi qu’il en soit, étant obtus de l’intellect et dubitatif de nature, je me cogne à un certain nombre de questionnements et d’incompréhensions concernant les vertus attribuées à Città Verde.

Comment, par exemple, peut-on espérer sortir une commune de sa pauvreté en y installant un complexe commercial ? Dit autrement, par quel miracle psycho-sociologique le fait d’exposer sous les yeux d’une population paupérisée une myriade d’objets qu’elle n’a pas les moyens de s’offrir (pour autant qu’elle en ait l’envie) contribuera-t-il à son mieux-être ?
Evidemment, il y a ces 1.500 emplois créés. Enfin, 1.500, c’est une estimation haute. Refusons le défaitisme des oiseaux de mauvaise augure qui évoquent un solde nul et prenons une hypothèse de 750 postes nouveaux. Quelqu’un s’est-il posé la question de savoir si les profils recherchés correspondront à la main d’½uvre locale ? On peut douter qu’un ancien métallo se reconvertisse efficacement en personnel de vente au « Palais de la soie »…

Admettons – ce qui exige quand même une sacrée ouverture d’esprit – que l’hôtel quatre étoiles fera le plein de touristes en mini-trip au pays noir et de passagers de Brussels South Airport prêts à dépenser pour une nuitée à l’ombre des terrils plus que le coût de leur voyage low-cost… Quid des 90 logements proposés dans le complexe ? Qui peut raisonnablement croire qu’il suffira d’offrir du neuf confortable pour attirer à Farciennes une population plus favorisée ? Des quartiers entiers de Bruxelles témoignent de la difficulté de réintroduire la mixité sociale dans des zones stigmatisées comme « difficiles ». Soit les biens seront mis sur le marché à des prix relativement élevés et ils resteront vides car les classes disposant de revenus suffisants pour se les offrir préféreront aller habiter ailleurs. Soit les loyers seront bas et on ne fera alors que transposer dans ce nouvel espace les problèmes auxquels la ville est confrontée.

J’en reste donc avec toutes mes interrogations quant à la manière dont Città Verde pourrait améliorer la situation de Farciennes… La seule hypothèse que j’entrevois est liée aux revenus fiscaux générés par les commerces. Si tel est le cas, je le dis tout net : là, Hugues, tu me déçois ! La taxe sur les commerces, c’est bien, mais il y a moyen de faire mieux, beaucoup mieux.
Quand on ambitionne d’imposer Farciennes comme destination touristique, on ne peut pas jouer gagne-petit, il faut viser haut, le sommet. Je suggère donc de recentrer le projet sur les jeux de hasard. Un super-casino, cela aurait quand même plus de gueule que des boutiques de vaisselle, tapis plain, luminaires et salles de bain ! Et avec des taxes sur les machines à sous allant de 20 à 50% des mises, c’est le banco assuré. Vraiment, le casino, c’est LA solution. Tout le monde y gagnera.

La population locale y trouvera son compte car la sociologie atteste que plus on est pauvre, plus on confie au hasard ses espoirs de richesses. Les Farciennois ne seront donc plus contraints de traîner en regardant des babioles qu’ils n’achèteront jamais ; ils pourront devenir pleinement acteurs du développement régional. Et, de temps en temps, certains décrocheront même le jack-pot. Ça, c’est de l’ascenseur social efficace.

Pour renforcer l’attractivité internationale du projet tout en développant une synergie régionale, Franco Dragone devra être sollicité. Lui qui aime l’ambition, veut redonner du souffle à sa terre natale et n’hésite jamais lorsqu’il y un budget à prendre ne pourra qu’être enthousiasmé par ce Las Vegas-sur-Sambre. Il saura créer pour Farciennes un de ces shows qui ont fait sa réputation jusqu’aux confins du Nevada. Avec çà, on le tiendra, le mini-trip de rêves !

Et plus question que ce décideur amateur d’Henry joue les trouble-fêtes. Absence de concurrence à proximité (le Casino de Namur, c’est juste une cour de récréation pour les petits bourgeois locaux), les surfaces concernées auront été revues à la baisse (Don Morro, le promoteur made in Italia, comprendra la démarche), le trafic généré par la clientèle sera nettement moindre (moins de flux automobiles pour plus de flux financiers, c’est la formule gagnante !) : Monsieur le Ministre n’aura plus le moindre argument pour refuser le projet. Et nul doute que les autorités régionales comprendront la plus-value de cette initiative pour la Wallonie et accorderont sans hésiter leur visa à l’exploitation.

En fin de compte, l’histoire se répète : Las Vegas s’est en effet imposée comme capitale du jeu au moment de la grande dépression des années 30, alors que plusieurs des filons de cuivre et autres métaux exploités dans la région s’étaient épuisés et que les mines fermaient… Quelle formidable communion de destins ! Et quel exemple pour forcer un avenir radieux !

Maintenant que voilà posées les bases d’un réel projet porteur pour Farciennes et ses finances, il convient de s’interroger sur les mécanismes qui peuvent conduire le bourgmestre – dont je ne doute pas un instant (et c’est écrit sans aucune ironie…) qu’il ne pense qu’au bien de ses administrés – et beaucoup d’autres à voir dans Città Verde une plus-value pour la commune.

L’article du « Vif » évoqué plus haut révèle que la porte du bureau d’Hugues Bayet à la maison communale est ornée d’une affiche clamant « Le capitalisme nuit gravement à la santé ». Mais Città Verde, c’est le capitalisme dans toute sa vanité et son arrogance ! Des promoteurs vont investir 220 millions dans la construction d’un complexe dont ils revendront les divers éléments avec des plus-values qu’ils espèrent juteuses. Peu importe ce que deviendra ensuite leur « ½uvre », qu’elle prospère ou au contraire périclite au fil des ans, enfonçant toujours davantage Farciennes dans son marasme économique et social.

Hugues, mon gars, tu aimes Farciennes mais l’amour ne doit pas te rendre aveugle. La rédemption par le centre commercial… Le salut par la consommation… Tu es conscient de l’aberration du projet ? Tu te rends compte du décalage avec tes idéaux socialistes ?

Il n’y a pas de solutions miracles, camarade. Le renouveau ne passera pas par le pognon « facile » mais par un travail de fond conjuguant un accompagnement social serré et un redéploiement économique pensé sur le long terme, basé sur la création de valeur(s) – pas exclusivement économique – plutôt qu’ancré dans le consumérisme le plus artificiel.

« Quand je donne à manger aux pauvres, on me dit saint ; quand je demande pourquoi les pauvres ont faim, on me dit communiste » constatait l’évêque brésilien, dom Hélder Cãmara. Les laudateurs de Città Verde ne risquent pas pareil compliment (ah moins que ce ne fut une critique…?). Ils ont en effet totalement omis de se demander pourquoi Farciennes connaissait la crise et le chômage et, a fortiori, que faire pour l’en sortir réellement et durablement.

Extrait de nIEWs (n° 70, du 25/02 au 11/03 2010),

la Lettre d’information de la Fédération.

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