Inondations : quand on fait le lit de la prochaine catastrophe

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Une « Opinion » parue dans La Libre du 14/07/2022.

Il y a un an, la Wallonie vivait des inondations catastrophiques. Dans les semaines qui ont suivi, un consortium d’associations a publié le manifeste NO NATURE NO FUTURE, dix solutions basées sur la nature pour rendre notre territoire plus résilient face aux inondations. Un an plus tard, quel bilan tirer des chantiers en cours ? Prenons-nous réellement la voie de la résilience ?

La crise sociale est toujours bien prégnante. Beaucoup n’ont pas encore pu réintégrer leur maison (pour celles et ceux qui en ont encore une) et de très nombreuses familles sont confrontées à d’importants travaux, à la perte, au dénuement.

Les inondations ont été l’occasion d’observer les effets dévastateurs d’une politique de minéralisation des berges de cours d’eau au trajet rectifié de manière artificielle. Brusque érosion des berges, dépôts de sables, graviers et autres sédiments dans le lit majeur, diversité d’écoulement de l’eau créant des variations en largeur, profondeur et vitesse de courant. A force de vouloir contenir les rivières, on avait oublié cette dynamique, on l’avait écrasée en construisant dans le lit majeur. La nature a repris ses droits, violemment, subitement.

Les habitats naturels brusquement recréés par la montée des eaux ont, pour la plupart, été détruits dès le lendemain des inondations. Les engins de chantier se sont activés sans relâche dans et au bord des rivières, pour curer les lits, reboucher les anses d’érosion et les nouveaux bras secondaires, rectifier et enrocher les berges. Mais la force de ces machines n’est-elle pas illusoire face aux forces de la nature ?  Afin de sécuriser les abords des cours d’eaux, ce sont les vieilles recettes qui ont été appliquées : l’objectif étant que l’eau s’écoule le plus rapidement possible, il fallait lui reconstruire un cheminement le plus rectiligne possible, sans rugosité. 

Si cela pouvait se justifier dans l’urgence, pour protéger les habitations et autres implantations humaines, mais il n’était, par contre, pas utile de procéder de la sorte dans les tronçons non urbanisés. 

Au fil du temps, nos rivières ont été corsetées. Pour en simplifier le cours, on a comblé les méandres, ces lacets typiques des rivières naturelles. On a bâti dans les prairies inondables, sur les sources. Et ce sont ces aménagements, canalisation, digues, rectifications, urbanisations dans le lit majeur qui accentuent le risque d’inondation et les dégâts qui en découlent. 

Continuer à agir de la sorte, c’est tourner le dos au processus de l’écosystème « rivière » et amplifier les effets des dérèglements climatiques. En curant la rivière, on abaisse le niveau de son lit, on élimine les obstacles, et on accélère ainsi l’écoulement de l’eau. Augmenter le débit augmente également le risque d’inondation. Ce faisant, les échanges avec la nappe phréatique et avec la zone hyporhéique baissent drastiquement. Cette zone hyporhéique, c’est une « rivière sous la rivière », qui agit comme une zone tampon toute l’année. En hiver, elle alimente la nappe phréatique ; en été, elle ré-alimente la rivière et maintient un niveau d’eau minimum.

Une rivière naturelle abrite de nombreux habitats humides liés au cours d’eau, comme les bras morts et secondaires, les mares, les prairies humides qui occupent le lit majeur. Tous ensembles, ils agissent comme une immense et complexe zone-tampon pour absorber l’eau en excédent et maintenir des zones humides ainsi que des îlots de fraîcheur.

Une approche écologique, basée sur la renaturation de nos cours d’eau et milieux humides annexes, se réfléchit à l’échelle d’un bassin versant dans son entier, ce qui dépasse de très loin les limites d’une seule commune. 

L’enjeu d’aujourd’hui et de demain n’est pas d’évacuer rapidement l’eau (on a vu ce que ça a donné…), mais au contraire de ralentir l’eau, tout au long de son parcours, de l’amont à l’aval. Il faut lui permettre de s’étendre et de s’épancher dans des aires naturelles qui pourront, à l’occasion, contribuer à absorber le trop-plein ou se laisser inonder sans risques pour les humains. Le lit majeur de nos rivières est en partie occupé par l’urbanisation, mais il reste encore des poches naturelles, des prairies entre autres, qu’il faut à tout prix maintenir et restaurer. Il va falloir aussi revoir nos pratiques plus largement, comme l’artificialisation des sols, l’urbanisation, le drainage des terres agricoles et la compaction des sols forestiers.

Dans cette optique, on peut saluer le récent appel à projet « Résilience Biodiversité-Climat » lancé par la Ministre Tellier, ainsi que la volonté affichée dans la rédaction du Masterplan Vesdre de tenir compte des fonctions écologiques d’une rivière plus naturelle et de sa capacité à atténuer les effets catastrophiques des inondations.

Anne-Laure Geboes

Biodiversité