Just do it !

Just do it !

Elles l’ont fait ! Peu importe que le geste résulte d’un accès de lucidité ou d’un coup de folie, du sursaut des consciences ou d’un moment d’absence, l’Histoire retiendra (…ou pas) que le jeudi 21 novembre au matin, lassées d’être les figurantes impuissantes du scénario pitoyable qui se jouait au Sommet sur le Climat de Varsovie, les ONG ont décidé de quitter la scène.

Certes, ce qu’on en vit donna l’impression d’une révolte policée dont les acteurs semblaient les premiers surpris de leur audace. Le spectacle des délégations quittant le théâtre des négociations sourire aux lèvres et slogans polis en mains ne reflétait guère l’importance des enjeux et la colère des protestataires. L’existence même de cette réaction constitue toutefois un événement inédit, une « première » que l’on se doit de saluer. Après des années où ils furent gavés de couleuvres, servirent de dindons à des farces indigestes et virent leurs revendications étrillées par les spadassins de la dictature économique sans jamais broncher, les porteurs de l’intérêt commun, défenseurs de l’environnement, de l’équité, de solidarités intra- et internationales ont enfin ressenti un haut-le-cœur et le besoin de dire « trop is te veel ! ». Cela n’a l’air de rien mais c’est énorme.

Souvenez-vous : même après l’échec cuisant du Sommet « décisif », « capital » et « de la dernière chance » de Copenhague, les acteurs non gouvernementaux s’astreignaient à une méthode Coué positiviste, psalmodiant leur désir de « mesures ambitieuses » lors du prochain grand raout annuel des Nations désunies sur le climat. Pas question de désespérer Billancourt[[Formule due à Jean-Paul Sartre signifiant qu’il ne faut pas forcément dire la vérité (en l’occurrence aux ouvriers) de peur de les démoraliser. « Billancourt » est une usine Renault qui fut longtemps la plus grande concentration ouvrière en France.]] en affirmant ou même laissant entendre que l’on s’enfonce sans cesse davantage dans le sable mouvant du réchauffement, que l’on est près d’avoir le bec dedans et que ces hypothétiques « mesures ambitieuses » ne permettront même plus de nous en extirper.
L’approche avait sa logique: on peine à mobiliser les foules avec la perspective de résultats dans la lutte climatique, évitons de les démotiver davantage encore avec un discours actant l’immobilisme et ses conséquences de plus en plus inexorables. Reste à voir si cette négation de la réalité des faits n’a pas in fine alimenté le fatalisme ambiant. Autrement dit, le recul du changement climatique dans la hiérarchie des préoccupations du public ne viendrait-elle pas de cette évocation à l’envi de « l’urgence d’agir», du « rendez-vous de la dernière chance » systématiquement suivie d’un constat d’échec (ou à tout le moins d’insuffisance) puis de l’appel toujours répété à faire plus l’année suivante lors d’un nouveau rendez-vous de la dernière chance… On annonce l’apocalypse si rien ne bouge mais lorsque le statu-quo survient, il n’apparaît jamais catastrophique et une nouvelle « dernière chance » est systématiquement évoquée : difficile de prendre longtemps un tel discours au sérieux.

Dans ce contexte, la sortie des ONG à Varsovie marque une étape importante : pour la première fois, elles ont clairement pris attitude ; pour la première fois, elles ont manifesté sans équivoque que la tournure des négociations n’était pas acceptable ; pour la première fois, elles ont affirmé haut et fort que les résultats engrangés ou non dans un Sommet n’étaient pas indifférents et que l’enjeu valait davantage qu’un communiqué de presse pour « déplorer le manque d’engagements », « saluer une avancée malheureusement insuffisante » ou « donner rendez-vous l’an prochain pour un Sommet qui ne pourra plus cette fois éluder ses responsabilités ».
Pour la première fois, on a eu la sensation que quelque chose d’effectif se passait, qu’il y avait (un peu) de colère et de révolte, que le seuil de l’intolérable était atteint. Le sentiment d’être engagé dans un combat capital a enfin pointé le bout de son enthousiasme.

A l’opposé de cette analyse, le Secrétaire d’Etat à l’Environnement, Melchior Wathelet, a estimé qu’ « en partant, les ONG laissent le champ libre aux climato-sceptiques. (…) Je partage leur frustration mais je n’aime pas la manière dont ils ont décidé de protester. On est beaucoup plus efficace en discutant, en protestant, en venant avec des arguments, qu’en appliquant la politique de la chaise vide. Cette position accrédite et renforce la thèse de ceux qui disent qu’il reste deux ans et qu’on a le temps. Partir, c’est renforcer les arguments de ceux qui veulent postposer le débat. »[[« L’Echo », vendredi 22 novembre 2013]] Ce disant, Monsieur Wathelet semblait avoir oublié que la politique de la chaise occupée et de la discussion argumentée mise en œuvre par les ONG à Montréal en 2005, Nairobi en 2006, Bali en 2007, Poznam en 2008, Copenhague en 2009, Cancun en 2010, Durban en 2011 et Doha en 2012 (soit dit en passant, en voyant la liste des escales, on peut comprendre que certains soient prêts à tout faire – c’est-à-dire rien – pour prolonger le Mondo-trip…) n’avait pas vraiment généré d’avancées significatives ni évité que le débat – et plus encore les décisions – soient systématiquement postposées. Le principal pour ne pas dire le seul engagement enregistré au cours de ces années fut celui de décider… plus tard.
Quitte à être instrumentalisé dans des négociations stériles, autant faire savoir que l’on n’est pas dupe et qu’on en a marre, non ?

Mais le Secrétaire d’Etat ne dut pas vivre bien longtemps avec sa désapprobation ; le coup de sang des ONG fut de courte durée et leur retour au positivisme ne tarda pas. Si dans leur communiqué de fin de Sommet, les organisations belges constatent bien que « une fois de plus, les décisions nécessaires pour une transition juste vers une économie bas-carbone ne seront pas prises », elle enchaînent en effet en reprenant leur credo optimiste copié-collé des communiqués sortis les années précédentes : « Nous voulons cependant rester constructifs par rapport au processus UNFCCC et regarder vers l’avenir. 2015, c’est demain. L’année prochaine sera une année cruciale pour la préparation du futur accord. Il faudra nécessairement faire plus et mieux. (…) Les ONG et syndicats membres de la délégation belge seront présents à la prochaine conférence climat, à Lima (Pérou), pour tenir nos décideurs belges et européens responsables d’un futur durable et juste. » Je ne résiste pas à la tentation de conclure : « Amen. »

On me dira : « Mais que veux-tu dire ou faire d’autre ? »

Eh bien, justement : si, pour une fois, les « ONG et syndicats membres de la délégation belge » faisaient l’impasse sur la prochaine conférence et ne se rendaient pas à Lima? Mieux : si elles s’activaient à rallier leurs alter-egos internationales à cette position afin que l’ensemble de la société civile boycotte ce Sommet Climat en donnant à la démarche un maximum d’écho médiatique et politique?

Peut-être cela s’avèrera-t-il vain et sans effet …mais peut-être pas. Jean Monet disait : « Les hommes n’acceptent le changement que dans la nécessité et ils ne voient la nécessité que dans la crise. » Si la crise climatique apparaît trop lointaine ou trop abstraite aux yeux des décideurs, peut-être une crise de la représentation citoyenne leur parlera-t-elle davantage. Ce coup d’éclat pourrait servir de déclic à une prise de conscience et surtout de responsabilités. Qui sait ?

Une chose est sûre: vu l’impact de la présence des ONG lors des réunions précédentes, il n’y a strictement rien à perdre dans l’aventure (sinon un beau voyage). Tout est par contre à gagner. A commencer par quelques (symboliques) tonnes de CO2, le panache et le sentiment d’avoir tenté l’impossible pour changer le cours des choses.

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