L’empire du goulash

L’empire du goulash

Le goulash (ou « la goulache » ou « la soupe de goulash », du hongrois Gulyásleves [ˈgujaːʃlɛvɛʃ]) est, à l’origine, une soupe hongroise très répandue en Europe centrale, surtout dans la plaine des Carpates. Le goulash fait partie d’une famille de plats paysans, avec le paprikás et le pörkölt, qui ont intégré la gastronomie bourgeoise au cours du XIXe siècle. De nombreuses langues d’Europe occidentale désignent d’ailleurs confusément ces trois plats sous le terme unique de « goulash ». Ce nom signifie littéralement « soupe du bouvier »[[Personne qui garde et conduit les b½ufs]] puisqu’en en hongrois, bouvier se dit gulyás. On en trouve des variantes en Autriche : gulasch auf Wiener Art ; en Allemagne : gulasch ; en République Tchèque et Slovaquie : gulᨠ; en Roumanie : gulaş ; etc. Si la préparation varie, les ingrédients de base restent une viande (b½uf, veau, porc, cheval, agneau ou mouton), des légumes (carotte, tomate, chou-navet, poivron, etc.) et des aromates (oignon, poivre, sel et l’inévitable paprika). Il a donc une couleur rouge très reconnaissable. Il peut se préparer dans un chaudron ou dans un faitout.[[Source: Wikipedia]]

Bon, j’arrête de titiller les nerfs de celles et ceux d’entre vous pour lesquels cette chronique à trop souvent tendance à s’éloigner de son sujet balisé : non, je ne vais pas pousser la dérive jusqu’à vous infliger une critique gastronomique, une recette ou un exposé sur la tradition culinaire austro-hongroise ; ces lignes sont uniquement là pour vous taquiner. Et il va vous falloir me supporter quelques paragraphes de plus pour savoir ce que le goulash vient faire dans ce titre…

Fin de l’intermède. Je reprends le cours normal de ma réflexion.

L’empire du goulash

Des marxistes au gouvernement ; des urnes qui accouchent de partis dangereux pour la démocratie ; des félons et des renégats ½uvrant à l’ombre de chaque parti : je ne sais pas comment vous vivez les choses mais, pour moi, la scène politique belge offre depuis quelques semaines un spectacle mariant le trash et le dérisoire, le pathétique du fond et la vanité de la forme.

Tout a commencé avec la sortie du sieur Luc Bertrand, patron du Holding Ackermans & Van Haerens, la plus importante société de portefeuille du royaume. Sur base d’une vision pour le moins particulière de l’économie politique, ce brave homme qualifia Elio Di Rupo de « Marxiste » (ce qui, dans sa bouche, à valeur d’injure – NDR), l’accusant de mener avec son gouvernement papillon une politique non pas socialiste mais bien… communiste !
Si vous n’en croyez pas vos yeux, vous pouvez relire à voix haute pour passer le relais à vos oreilles car je vous jure que je ne suis plus ici dans le registre de la plaisanterie : pour de Heer Bertrand – et une partie non négligeable du patronat flamand – qui s’empressa d’embrayer sur son propos, notre pays est aux mains de marxistes, le chef de cellule Elio n’étant pas le seul adepte du « Capital » aux commandes de l’Etat.

A priori, c’est le genre de déclaration que le ridicule devrait tuer instantanément. A priori seulement. Il se trouva en effet d’éminents responsables politiques libéraux – pardon, « réformateurs » – pour renchérir et considérer, qu’effectivement, des gens qui chantent « L’Internationale » le poing brandi méritent le pedigree communiste. Ce qui conduit à y regarder de plus près : n’y aurait-il pas, en fin de compte, dans cette équipe Di Rupo quelques cocos suspects ? La barbe éternellement ébauchée de Paul Magnette ne constituerait-elle pas un hommage discret mais assumé au père Karl et à son ami Friedrich ? Et derrière cette petite Laurette à l’apparence si fragile mais au verbe si fort, ne distinguerait-on pas les mânnes de Rosa Luxembourg ? Quant à la propension du Premier ministre à se faire appeler « Elio », ne serait-elle pas la résurgence de cette pratique coutumière des « camarades » de se désigner par leur prénom ? Et que pourrait bien cacher ce look de militant zapatiste que l’on décèle sous les abords débonnaire du Président de la Chambre ?

Trêve de plaisanterie : dénoncer le caractère communiste de la politique du gouvernement fédéral, c’est aussi crédible que de fustiger le féminisme de l’islamisme. M(arx) et M(ahomet) en auraient l’un et l’autre la barbe qui se hérisse s’ils entendaient cela ! Mais qu’importe la crédibilité du propos ; l’important, c’est qu’il frappe les esprits et marque les mémoires. Et si ce fut le cas ici, c’est que le qualificatif employé (r)éveille de vieilles peurs dans une société idéologiquement stérilisée. Gauche et droite, ce n’est pas (encore ?) totalement kif-kif mais il y a aujourd’hui moins de nuances entre des politiques socialiste et libérale que de divergences entre la doctrine communiste et son avatar social-démocrate. Dans ce contexte de consensus fade, évoquer une figure connotée « révolutionnaire » ne peut que créer un choc… même si pas grand monde ne sait encore quels messages et valeurs portaient ladite figure.

Quelque temps plus tard, ce fut au tour du ministre wallon de l’Economie, le socialiste Jean-Claude Marcourt, d’y aller de son attaque en qualifiant le PTB, le Parti du travail de Belgique, de « stalinien » et « dangereux pour la démocratie ».

Libre à Monsieur Marcourt comme à quiconque de penser ce qu’il veut de qui que ce soit… pour autant que lui comme les autres sachent clairement de quoi il parle. Or, on est très loin du compte. Appeler à expliciter son propos, notamment dans l’émission « Connexions » sur La Première[[Vendredi 19 octobre 2012]], le Ministre livra ainsi un salmigondis politico-historique, intégrant communisme, marxisme, léninisme et stalinisme dans une même soupe enrichie de figures haïes : Staline encore et toujours mais aussi Mao, Pol Pot et Enver Hodja, les pourtant très goûteux Kim Il-sung et Kim Jong-il étant, eux, inexplicablement oubliés. On se situait à un tel niveau de confusion politico-historique que je m’attendais à l’entendre inviter les auditeurs à (re)lire « L’empire du goulash ».

On peut certes considérer que tout ça, c’est la même clique, des méchants pas beaux et qui puent, berk ! La vérité est toutefois un peu moins simpliste. Et l’honnêteté intellectuelle la plus élémentaire voudrait que l’on évite de confondre et même d’associer des courants de pensée et des régimes qui ont plus de points de divergence que de convergence et, surtout, ne partagent pas les mêmes responsabilités devant l’Histoire. Le stalinisme fut un régime de terreur abject, injustifiable, impardonnable, condamnable sans la moindre réserve. Le communisme et le marxisme sont des idéologies politiques que rien, sinon la volonté de les salir, n’autorise de confondre avec cette tyrannie criminelle.

Par-delà le débat sur le caractère avéré, supposé ou fantasmé « stalinien » du PTB, ce qui me dérange ici, c’est le gloubi-boulga idéologique que l’on déverse impunément dans les esprits. Car il n’y eut personne pour remettre de l’ordre dans les idées et les anathèmes, rappeler ce que je viens d’énoncer et préciser, par exemple, que le stalinisme était nationaliste alors que le marxisme est viscéralement internationaliste ; que Staline glorifiait le travail, initiant notamment le stakhanovisme, alors que Marx y voyait une aliénation de l’individu ; que l’un était pour une répartition différenciée des revenus alors que l’autre prônait l’égalitarisme, etc. Que reste-t-il dès lors d’utile dans l’esprits des lecteurs et auditeurs pour les aider à comprendre, juger, se positionner ? Que gardent-t-ils de ces échanges sinon des mots et des phrases dénués de sens qui participent in fine à conforter la pensée unique dominante ?

Entre ces deux épisodes grand-guignolesques, les élections communales déclinèrent une série d’épisodes tragi-comiques dont le moins que l’on puisse écrire est qu’ils ne contribuèrent pas, eux non plus, à la clarification des lignes.

Je passerai rapidement et pudiquement sur ces scènes de liesse d’inspiration footballistique où on exhulte en levant sa chope et en braillant « On a gagné ! » alors que la situation à laquelle ces gagnants vont s’attaquer devrait, me semble-t-il, plutôt les inciter à l’humilité et à garder leurs « Hourra » pour leurs (éventuelles) victoires futures contre le chômage, la pollution, la pauvreté, l’insécurité, etc. etc. Difficile, par contre, de ne pas s’arrêter sur les marchandages d’épiciers et les petites trahisons entre amis qui ont émaillés la constitution des nouvelles majorités.

Peu me chaut de savoir qui a fait un enfant dans le dos de qui ; la nature du message envoyé aux citoyens via ces man½uvres plus ou moins opaques m’apparaît par contre essentielle. Le renvoi dans l’opposition de partis au pouvoir sortant renforcé du scrutin est une chose dont on n’a déjà quasiment tout dit ; l’hétérocléité incohérente des coalitions constituées en est une autre qui reste à expliquer.

Essayez en effet d’apporter une réponse satisfaisante aux incompréhensions d’un jeune plein d’utopies qui, ayant voté pour la première fois après avoir décortiqué le programme de chaque parti pour motiver son choix, découvre, effaré, que le parti X qu’il a soutenu et dont il était convaincu de l’incompatibilité idéologique avec Y s’est associé avec celui-ci afin de prendre la place de W qui semblait pourtant partager ses valeurs. Une situation d’autant plus aberrante à ses yeux que dans la commune voisine de droite, Y a effectivement été décrété partenaire non grata par X alors que dans la voisine de gauche, Y s’est uni avec W après séparation non-amiable d’avec X ! Essayez. Et si vous ne réussissez pas, ne vous étonnez pas qu’au prochain, ce jeune vote… PTB (ou s’abstienne, ou finisse par apporter sa voix à Monsieur Duchmol, « toujours là quand on a un problème et je me fous de savoir s’il est rouge, bleu, vert, orange ou arc-en-ciel »).

Alors que nous disposons aujourd’hui d’un accès quasi illimité à la connaissance qui devrait contribuer à faire de nous des citoyens plus critiques et responsables, la surinformation et le zapping permanent ont brouillé nos repères, nous enfermant de facto dans une forme de passivité intellectuelle consentie. Les flots médiatiques nous submergent de vérités et contre-vérités qui semblent toutes avoir la même valeur. Il n’y a plus de temps pour l’analyse, le décryptage et l’explication ; l’ère est au commentaire dont la pertinence importe moins que l’extravagance. Et tout cela forme un kaléidoscope dont on ne perçoit plus la spécificité et l’importance des divers éléments…

Le recours à des termes comme « marxiste » ou « stalinien » pour fustiger un adversaire politique est symptomatique d’une société où une idéologie plus que dominante entend instaurer sa pensée unique. Aux Etats-Unis, toujours en avance sur nous, il n’est même plus besoin d’aller chercher si loin sur sa gauche l’insulte assassine : « socialiste » y fait pleinement l’affaire. L’impunité avec laquelle on assimile aujourd’hui dans une même opprobre des concepts aussi divergents que « marxisme » et « stalinisme » attestent que nous sommes une fois de plus bien partis pour imiter l’exemple américain.

Là, j’imagine celles et ceux évoqués dans mon préambule arriver à ébullition en fulminant « Et qu’est que cela a à voir avec l’environnement…. ?!?». Eh bien, je l’expliquerai la prochaine fois !

D’ici là, n’oubliez pas : « On ne pile pas le mil avec une banane mûre. » (Proverbe africain)