L’Europe vit à crédit

L’Europe vit à crédit

Depuis le 27 septembre, l’humanité vit à crédit. L’empreinte écologique, soit les surfaces nécessaires pour répondre à nos besoins et absorber nos pollutions, a dépassé la capacité biologique de la planète d’y répondre. Si l’humanité vit à crédit depuis le 27 septembre, la Belgique vit à crédit depuis le 1er mars[[Living planet, 2007]]. L’empreinte écologique précise l’origine de notre dette environnementale soit 1,68 ha de terre de cultures par habitant, 0,59 ha destinés à l’alimentation du bétail et 0,33 ha de forêts. A cela, il faut encore ajouter 3,87 ha par habitant pour absorber nos émissions de gaz à effet de serre. Si l’empreinte écologique de l’Europe est meilleure, du fait d’une plus faible densité de population, elle dépasse sa biocapacité dès le mois de mai.

Cette notion d’empreinte n’est cependant pas directement liée à des échanges réels. Elle est basée sur une méthode de calcul complexe prenant en compte les niveaux de productivité moyens des écosystèmes forestier et agricole. L’empreinte et la biocapacité sont cependant beaucoup plus réalistes que l’approche traditionnelle qui appréhende notre dépendance en biomasse via notre balance des payements. Cette dernière est, par exemple, légèrement positive pour le secteur agroalimentaire de l’UE.

La réalité est cependant toute autre selon l’étude du Sustainable Europe Research Institute (SERI) réalisée pour le compte des Amis de la terre. L’approche est ici plus « terre à terre » et se base sur les balances d’importation / exportation de biomasse agricole et forestière des pays en intégrant leur productivité respective. Il en résulte donc une balance « surfacique » des importations et des exportations de matières premières venant de l’agriculture et des forêts. L’éclairage est saisissant puisqu’il démontre que nous importons massivement des surfaces agricoles des pays tiers pour répondre à nos besoins de matières premières issues de la biomasse. La différence avec la balance des payements réside essentiellement dans le fait que l’on importe des produits de faible valeur et que l’on exporte des produits à forte valeur ajoutée. Entre des importations de soja européenne d’une part et des exportations de viande et de fromage ( à base, l’un et l’autre du même soja importé), de vins et autres délicatesses, les conclusions sont assez logiques.

Mais ce qui inquiète, c’est à la fois l’ampleur de cette dépendance et sa croissance. L’Europe importait l’équivalent de 330 millions d’ha de surface des pays tiers en 2004, soit l’équivalent de 58 % de la surface des terres disponibles en Europe. Plus grave, de 1997 à 2004 cette dépendance a augmenté de 55 millions d’ha, soit près de 10 % des surfaces européennes disponibles. Au sein de l’Europe des 27, il va sans dire que notre pays à une balance « surfacique » très déficitaire, juste après Malte et les Pays-Bas. La Belgique importe l’équivalent de 9 fois ses surfaces productives. Cela n’a rien d’étonnant car nos besoins en surface par habitant sont parmi les plus importants d’Europe du fait de notre mode de vie, avec une forte densité de population et peu d’égard accordé aux zones agricoles et forestières en constante régression. A l’inverse, les seuls pays disposant des surfaces en suffisance sont la Suède, les Pays Baltes, la Bulgarie et à peu de chose près, la Roumanie et la Pologne. A l’exception de la Suède, ce classement révèle plutôt le niveau des besoins en surface productive beaucoup plus faible de ces pays, allant jusqu’à 0,6 ha par habitant pour la Pologne.

Cette étude du SERI est basée sur des données de 2004 afin de disposer de données validées au niveau international. Depuis, le développement des usages énergétiques de la biomasse n’ont probablement fait qu’accentuer le déficit de la balance surfacique de l’Europe, déjà en forte croissance depuis 1997. Cette croissance s’observe également aux États-Unis, dans une proportion plus importante encore. Outre l’utilisation importante de biocarburant à base de maïs, ils ont importé pendant cette période des produits de l’élevage d’Amérique du Sud, un élevage de très faible productivité et donc consommateur d’espace. A l’inverse, la crise qui a touché le Japon pendant cette période a permis d’améliorer nettement la balance surfacique ce pays.

Les concepts de l’empreinte écologique et de la balance surfacique permettent de confirmer la pression majeure de nos pays sur l’environnement et la biodiversité. Une pression qui s’exerce en Europe mais surtout dans le reste du monde, essentiellement par le biais de nos importations conséquentes de biomasse. Vu l’augmentation de nos besoins surfaciques entre 1997 et 2004, les pays européens et les États-Unis sont aussi les principaux moteurs d’émission de gaz à effets de serre par le biais des changements indirects d’affectation des sols, via la déforestation notamment. Il s’agit là d’un des effets largement démontrés du développement de la biomasse énergétique. Des États comme la Chine et l’Inde ont également augmenté leurs importations mais dans des proportions moindres et surtout avec des besoins surfaciques par habitant respectivement de 5 et 10 fois inférieurs à ceux du belge moyen.

Cet état de fait n’est pas une fatalité. Des pistes prometteuses offrent la possibilité de réduire nos importations de surface. Il reste qu’elles appellent à un changement de paradigme. Il faudrait en effet développer des politiques pour réduire nos besoins en investissant dans la lutte contre le gaspillage des calories alimentaires et l’amélioration de la productivité de nos sols, en s’inspirant de l’agro-écologie.

Réduire nos besoins

Environ 35 % des produits agricoles finissent sous forme de déchets à un stade de la filière, allant de la fourche à la fourchette. Au seul niveau de la consommation des particuliers, plus de 20 % des aliments achetés finissent à la poubelle[Plus précisément, 21 et 25 %, respectivement en France et au Royaume-Unis]]… Ces gaspillages représentent en Europe plus d’une centaine de millions d’hectares cultivés en pure perte : les réduire de moitié aurait un effet conséquent. Outre une réduction du gaspillage, la lutte contre le surpoids et l’obésité participe au même objectif de diminution de nos besoins. Or, le surpoids et l’obésité affectent respectivement 44 % et 12,7 % de la population belge[[ [Rapport Fédéral du Développement Durable 2009. ]]. L’Europe compte 30 % d’adultes en surpoids et le nombre d’enfants obèses y a doublé en cinq ans. La surconsommation de calories, de l’ordre de 30 % en Europe[ [http://www.geoscopies.net/geoscopie/themes/t130ali.php Consommation nécessaire = 2.400 calories/hab./jour et 3.500 calories/hab./jour consommation par habitant dans les pays « développé »]] , constitue un double gaspillage tant en termes de santé et de bien-être que de coûts pour la sécurité sociale et donc la collectivité. Enfin, la voie la plus importante consiste en une modification de notre régime alimentaire. Plus de 50 % des surfaces agricoles sont destinées à l’élevage dont une grande partie pour des productions que nous pourrions directement consommer. Remplacer 50 % des protéines animales dans notre alimentation (½ufs, viande, produits laitiers, ….) permettrait de réduire fortement nos besoins surfaciques, de l’ordre de 20 % des besoins actuels, et apporterait un bénéfice certain pour ceux qui en consomment déjà trop.

Améliorer la productivité de nos territoires

Mais les solutions ne s’arrêtent pas à la lutte contre le gaspillage et la modification de nos modes de consommation. Les solutions passent également par une augmentation de la productivité de notre territoire. La voie de l’intensification écologique, privilégiée par le secteur agricole, présente également des opportunités importantes à la seule condition de revenir à des modes de productions plus proches de l’agro-écologie que de continuer avec les recettes du siècle passé.

En effet, les marges en termes d’augmentation de la production sont réduites dans les agro-systèmes européens. Les évolutions récentes montrent que l’on approche d’un plateau de production. Ils faut donc modifier ces systèmes pour trouver un nouveau souffle. Le développement de l’agroforesterie peut y participer pleinement puisqu’il permet, sous nos latitudes, d’augmenter la productivité des écosystèmes de l’ordre de 20 % en combinant production sylvicole et agricole. Il reste qu’il y a des freins à lever : le foncier avec la rigidité du bail à ferme, l’absence de compétence et de moyens pour développer de tels investissements à grande échelle. Dans le même sens, la réintégration des légumineuses dans la sole européenne tant dans l’alimentation humaine qu’animale permettrait de réduire les besoins en énergie de l’agriculture et d’améliorer la productivité des sols. Mais il faudra revenir sur 40 ans de systèmes de production bâtis sur une énergie presque gratuite et des protéines importées bénéficiant de prix « cassés ». L’agro-écologie, constitue donc une réelle opportunité pour reconquérir de la « biocapacité » et réduire notre balance surfacique, mais dans une ampleur qui restera bien plus faible que le potentiel de réduction liés à une modification de nos besoins.

Ces voies ouvrent des perspectives intéressantes qui permettraient de réduire fortement nos importations de surfaces venant des pays extérieurs, voire d’atteindre une balance « surfacique » équilibrée. Enfin, reste une véritable épée de Damoclès. Nos besoins énergétique et le recours croissant à la biomasse d’origine agricole ou forestière. A titre d’exemple, le seul recours à la biomasse pour la production de plastiques impliquerait d’y allouer plus de 75 % des récoltes annuelles de céréales dans le monde. La PlantBottle™ n’est pas pour demain…

Lionel Delvaux

Anciennement: Nature & Ruralité