La Belgique prochainement à court d’électricité ?

La Belgique prochainement à court d’électricité ?

La Belgique serait prochainement à court d’électricité: tel est le message largement diffusé le mois dernier suite à la publication d’un rapport de la Commission de Régulation et du Gaz (CREG) sur les capacités de production d’électricité dans notre pays[Consulter le rapport joint]]. Selon le « gendarme » des marchés de l’électricité et du gaz, récemment libéralisés, les capacités de production d’électricité seront insuffisantes dans les années à venir pour satisfaire la demande. Raison invoquée : le manque d’investissements dans de nouvelles capacités de production ces dernières années. Le point.

Les défenseurs de l’atome se seront vite saisi de l’argument pour réaffirmer qu’il ne sera pas possible de se passer du nucléaire. Omettant de considérer que ce sont justement les incertitudes entretenues ces dernières années autour de la loi de sortie du nucléaire qui ont freiné les nouveaux investissements : les investisseurs ont horreur des incertitudes. Et occultant le fait que ces centrales nucléaires, amorties anticipativement aux frais de petits consommateurs[[Greenpeace a mené une action à ce sujet fin octobre, à l’occasion de la diffusion d’un [petit film.]], confèrent un avantage de taille à ses exploitants face à l’entrée de nouveaux entrants sur le marché. Confirmer la loi de sortie du nucléaire constitue donc justement un moyen très efficace de favoriser les nouveaux investissements, en particulier dans les sources d’énergie renouvelables et la cogénération.

De nombreux projets de production d’électricité non pris en compte dans le rapport

En sachant que la puissance totale actuelle du parc électrique belge s’élève à environ 15 000 MW, les déficits estimés par la CREG pour les prochaines années, avec ou sans la prise en compte de possibilités d’importation structurelle, sont les suivants[[Ce tableau intègre donc les effets de la fermeture prévue des premiers réacteurs (qui selon la loi interviendra en 2015), les fermetures suivantes n’ayant lieu qu’entre 2022 et 2025.]] :

Déficits estimés par la CREG (MW)
2008 2009 2010 2011 2012 2013 2014 2015
Avec importation 400 0 0 400 460 1200 1600 3200
Sans importation 2000 1600 1200 1600 2000 2560 2880 4480

A y regarder de plus près, et en étant bien entendu convaincu qu’il est capital de suivre de près l’évolution des capacités de production pour s’assurer que la demande puisse être satisfaite, l’alarmisme des conclusions du rapport peut surprendre. La CREG précise en effet : « Parmi les autorisations de production accordées par le Ministre, deux projets n’ont pas été prises en compte dans les simulations, faute d’informations concrètes sur leur degré d’avancement : le projet de T-Power et le projet de Marcinelle Energie, qui représentent une capacité d’environ 900 MW (…).Par ailleurs, des données publiées par Platts répertorient rien que pour la Belgique et ses voisins directs (France, Allemagne et Pays-Bas), 41.000 MW d’investissements. De plus, cette liste n’inclut pas des projets dont la CREG a entendu parler pour la Belgique et qui correspondent à une capacité installée supplémentaire de 3.500 MW. »
Etonnamment, et sans réelle justification, la CREG n’a donc pas pris en compte l’ensemble des projets de nouvelles centrales dans ses simulations. Si l’on tient compte des projets qui n’ont pas été considérés par la CREG, et que l’on ne rejette pas à court terme la possibilité d’importer structurellement de l’électricité, il semble donc plus que raisonnable de tempérer les discours catastrophistes prononcés par certains.

Une approche conservatrice

Mais ce qui interpellera probablement le plus lecteur attentif du rapport de la CREG, ce sont les recommandations de l’auteur pour pallier au manque d’investissements. D’une part le maintien en service des « vieilles unités thermiques » (lisez : « centrales au charbon »), ce qui nous rappelle froidement que les enjeux climatiques ne font visiblement pas partie des considérations prioritaires de la CREG. D’autre part, la mise en ½uvre de mesures au niveau de l’exploitation du réseau afin d’augmenter les importations nettes.
Pas un mot, donc, sur la maîtrise des consommations. La presse, qui a abondamment traité le sujet, ne se sera pas montrée plus inspirée à ce propos.
Pourtant, une maîtrise des consommations d’énergie d’une manière générale, et de l’électricité en particulier, apparaît aujourd’hui plus que jamais incontournable pour de nombreuses raisons. Les impacts négatifs, voire parfois catastrophiques, de notre surconsommation d’énergie ne sont plus à rappeler : réchauffement global, dépendance au pétrole dont les réserves s‘amenuisent, pollution de l’air, tensions géopolitiques, non respect des droits de l’homme dans de nombreux pays, etc. En outre, une telle diminution entraînera auprès des consommateurs une réduction évidente de la facture énergétique. Et garantira à nos entreprises une amélioration de leur compétitivité.
Ce constat illustre à quel point la croissance des consommations d’énergie est très souvent considérée comme inéluctable lorsque nos responsables sont amenés à prendre des décisions en termes d’approvisionnement en énergie. Ainsi, le présent rapport de la CREG table sur une augmentation moyenne de la demande d’électricité de 1% par an. Soit une augmentation de 8% sur la période considérée dans le tableau ci-dessus.

Leçons du passé….

La CREG ne tient donc visiblement pas compte des leçons du passé, puisqu’une surestimation des consommations futures fut presque systématiquement observée lorsqu’on comparait la consommation réelle avec les prévisions réalisées quelques années auparavant.
A titre d’exemple, lorsqu’il fallu définir en 1995 quelles nouvelles installations électriques s’avéreraient nécessaires, le Programme national d’équipement en moyens de production et de transport d’énergie électrique 1995-2005, élaboré par le Comité de Contrôle de l’Électricité et du Gaz (CCEG), s’est appuyé sur divers scénarios de consommation :
La projection « tendancielle » s’apparentait à un scénario « Business as usual (BAU) », sans mise en ½uvre de politique particulière, prévoyait une croissance annuelle des consommations de 2,7%.
Le scénario « pilotage de la demande » semblait plus ambitieux : il tablait sur l’adhésion de tous les acteurs de la société pour exploiter les potentiels de maîtrise de la demande et limiter la croissance à 1,8% par an.
Une dizaine d’années après l’élaboration de ces scénarios, il est aujourd’hui possible d’en tirer des enseignements. En 2004, on a pu constater que l’électricité effectivement appelée (ou, en d’autres mots, la demande d’électricité) au cours de la période 1995-2004 a sensiblement suivi le scénario « demande pilotée » de 1995. Et ce n’est pas grâce à une véritable politique de maîtrise de la consommation d’énergie où « chacun dans son rôle traditionnel, s’est impliqué pour transformer le potentiel en économie bien réelle », comme le prévoyait ce scénario, mais plutôt parce que la projection tendancielle de l’époque était surestimée.
Malheureusement, il ne revient pas à la CREG (jusqu’il y a peu responsable de la planification des moyens de production) d’impulser une politique de maîtrise de la consommation. La planification des moyens de production s’aligne donc grossièrement sur un faisceau de scénarios BAU. Dès lors, doit-on s’étonner que la politique énergétique du pays se limite à adapter (légèrement) la demande à l’offre planifiée ?
Gageons que le SPF Energie et Economie, aujourd’hui chargé de la planification des moyens de production, intégrera cette composante lorsqu’elle remettra son prochain rapport dans les prochains mois. Ne serait-il pas raisonnable de planifier les moyens de production (et de transport) d’électricité après avoir au préalable fixé un objectif contraignant de maîtrise de la consommation d’électricité ?
Un objectif de maîtrise de la consommation est malheureusement inexistant dans notre pays, alors que c’est le cas au niveau européen (réduction des consommations d’énergie de 20% d’ici 2020) et que les Etats membres sont tenus en vertu d’une directive[[Directive 2006/32/CE du Parlement européen et du Conseil du 5 avril 2006 relative à l’efficacité énergétique dans les utilisations finales et aux services énergétiques et abrogeant la directive 93/76/CEE du Conseil. ]] d’élaborer des plans annuels de réduction des consommations. Mais la Belgique fut récemment pointée du doigt à ce sujet, figurant à nouveau parmi les mauvais élèves de la classe européenne.

L’augmentation des consommations d’énergie n’est pourtant pas inéluctable

L’augmentation des consommations d’électricité est loin d’être une évolution sur laquelle nous n’avons pas d’emprise. Il est donc regrettable que les autorités se résignent à considérer l’augmentation des consommations d’électricité (et d’énergie d’une manière générale) comme un postulat de base. La mise en place d’une politique de maîtrise des consommations est tout à fait possible, comme le démontre par exemple l’expérience de l’intercommunale limbourgeoise Interelectra. Celle-ci est en effet parvenue, dans le cadre des anciens fonds « URE », à faire baisser la consommation résidentielle d’électricité de 7% entre 1996 et 2001 alors que la moyenne belge évoluait dans le même temps à la hausse de 5%. En outre, le rapport annuel 2005 de la Commission de régulation de l’énergie et du gaz (CREG) révèle une diminution de 0,6% de l’électricité appelée entre 2004 et 2005 en Belgique. Et à l’échelon européen, la production d’électricité de EU-25 a elle-aussi légèrement diminué entre 2004 et 2005 (-0,2% selon Eurostat).
A quand une véritable politique de maîtrise des consommations d’énergie et en particulier d’électricité ? Les Régions, compétentes en la matière, doivent saisir l’opportunité de la directive relative à l’efficacité énergétique dans les utilisations finales et aux services énergétiques, récemment entrée en vigueur, pour mettre en place un plan ambitieux de maîtrise des consommations. Et opérer une rupture par rapport aux politique menées jusqu’à aujourd’hui, consistant à « continuer comme avant » en prenant des décisions à la marge. L’actualité nous le rappelle pourtant chaque jour : une véritable révolution énergétique est nécessaire.

Inter-Environnement Wallonie

La voix du mouvement environnemental