La crise belge analysée sous l’angle de la stratégie du choc

La crise belge analysée sous l’angle de la stratégie du choc

La finance n’a jamais autant gouverné le monde. En atteste notamment le comportement des agences de notation, toutes à l’affût de la moindre “faiblesse économique” d’un pays et dictant à tour de bras des cures d’austérité dont les impacts sociaux et environnementaux s(er)ont graves. Le citoyen lambda semble l’accepter sans broncher. Certes, on observe quelques mouvements de grogne du côté de certaines ONG, de la gauche radicale ou d’organisations syndicales. Néanmoins, la tendance générale est à l’acceptation aveugle. Ce type d’acceptation n’est pourtant pas anodin. Il serait guidé par ce que Naomi Klein appelle la “Stratégie du choc”. Explication…

La théorie du choc

La Stratégie du choc, la montée du capitalisme désastre”, tel est l’intitulé d’un essai socio-politique altermondialiste publié en 2007 par la journaliste canadienne Naomi Klein. Selon celle-ci, le coup d’État de Pinochet au Chili en 1973, le massacre de la place Tian’anmen en 1989, les attentats du 11 septembre, la guerre en Irak, le tsunami, le cyclone Katrina et la crise financière entre autres seraient sous tendus par une même et unique logique. Tirant sciemment parti des crises et désastres, les tenants de l’ultralibéralisme en profiteraient pour imposer davantage encore la théorie du marché.

Chacun de ces événements est lié à l’avènement de ce que Naomi Klein appelle le “capitalisme du désastre”. S’appuyant sur ses propres recherches exploratoires de l’histoire économique, et plus singulièrement sur “la manière dont les crises ont préparé le chemin de la révolution économique droitière tout autour du globe”, la journaliste définit son “capitalisme de désastre” ainsi : “une crise frappe, la panique se répand et les idéologues colmatent la brèche en réorganisant rapidement les sociétés dans l’intérêt des entreprises les plus importantes”. En période de crise (économique, naturelle, etc.), les individus sont souvent fragilisés, en état de choc et dès lors plus enclins à accepter des réformes économiques douloureuses, et ce à leurs dépens.

Cette “man½uvre” trouve en réalité son origine dans les théories du célèbre économiste Milton Friedman, grand défenseur de l’ultralibéralisme. D’après ce Prix Nobel d’économie, “un nouveau gouvernement jouit d’une période de six à neuf mois au cours de laquelle il peut opérer des changements fondamentaux. S’il n’en profite pas pour agir avec détermination, une telle occasion ne se représentera plus.” De plus, en 1976 déjà, il soulignait : “seule une crise, réelle ou supposée, peut produire des changements”. Par “changements”, il est évident que notre économiste de renommée internationale sous-entend une logique de marché implacable, laissant une place royale à la privatisation et la déréglementation générale. Pour développer sa théorie, Friedman s’est basé sur les études sur le lavage de cerveau et le conditionnement réalisées dans les milieux psychiatriques dans les années cinquante.

Publié en 2007, la Stratégie du choc prend tout son sens aujourd’hui, alors que la zone Euro fait face à une crise importante. La mise en avant de l’endettement de la Grèce pour justifier de sévères restrictions budgétaires en est un exemple parlant. Un air de déjà vu en somme puisque l’Asie, sujette dans les années 1990 à une crise financière, dû se soumettre aux injonctions du Fonds Monétaire International (FMI). Résultats ? 24 millions de chômeurs et traites d’humains en hausse pour subvenir aux besoins les plus élémentaires.

Des effets dévastateurs

La cure d’austérité (encore trop faible aux yeux de l’Europe) que le gouvernement papillon, l’agence de notation Standard and Poor’s aux fesses, a prescrite dans sa déclaration de politique gouvernementale aura incontestablement des effets indésirables. Et ceux-ci se manifesteront tant sur le plan social que sur le plan environnemental.

Sur le plan social, comme l’indique notamment le Réseau pour la Justice Fiscale (RJF), ce seront une fois de plus les plus faibles – jeunes, femmes, chômeurs et autres pensionnés – qui trinqueront. Pourtant, ils ne sont, rappelons-le, aucunement responsables de la crise. Ceci est d’autant plus révoltant que, malgré les mesures budgétaires prises par le fédéral, les riches peuvent toujours échapper à l’impôt. Pourtant, avec un peu de courage politique, il eût été possible de prélever un impôt progressif sur les patrimoines dépassant le million d’euros, habitation personnelle non comprise. Appliqué sur les 10 personnes les plus riches du Royaume, un tel impôt aurait pu procurer aux caisses de l’État quelque 32 milliards d’euros !

Plus globalement, le gouvernement Di Rupo a raté une belle occasion de réformer véritablement notre système fiscal qui d’une part, est de moins en moins juste et d’autre part, ne concoure pas à la préservation de l’environnement. Outre l’introduction d’un impôt progressif sur la fortune, la CSC appelait, dans une récente note intitulé “Non à l’austérité ! Oui à une taxation juste de tous les revenus“, à revoir l’imposition des sociétés, à encourager une fiscalité verte et sociale, à doter l’administration fiscale de moyens nécessaires pour être efficace (e.a. lutter contre la fraude fiscale) et à augmenter la combativité fiscale européenne et internationale (et ainsi amoindrir la concurrence fiscale qui prévaut entre États-membres).

La crise que nous vivons actuellement constitue une opportunité pour amorcer de réels changements en termes de transition économique. Certes, “la déclaration de politique générale vise la transition vers un modèle économique durable, le gouvernement étant vu comme le moteur de cette transition. La durabilité est présentée comme un cadre pour la politique énergétique, le climat, la production et consommation, les normes de produit, la mobilité, … En soi, il s’agit d’un bon point de départ pour quelques-uns des principaux défis auxquels nous faisons face. Nous constatons cependant que le gouvernement a raté toutes les opportunités de se saisir des instruments qui auraient pu rendre effective cette politique”[[Extrait de l’Analyse de la Déclaration de Politique Générale du mouvement environnemental belge, décembre 2011.]]. Ainsi, la fiscalité environnementale – et ce malgré les révisions budgétaires opérées – reste le parent pauvre de cette déclaration. Pourtant, tant le terrain économique qu’environnemental était propice à une profonde réforme de notre système fiscal, au profit d’enjeux environnementaux et sociaux. Le gouvernement a raté une belle occasion de mettre un terme à des subventions néfastes, comme les subsides dommageables à l’environnement dont le régime des voitures de société en est un illustre exemple. En lieu et place, la majorité papillon supprime des subsides encourageant des comportements vertueux, en l’occurrence les investissements économiseurs d’énergie alors que notre pays brille par sa piètre performance énergétique immobilière.