La déforestation, un plat consistant au menu de Copenhague

La déforestation, un plat consistant au menu de Copenhague

La Réduction des Émissions dues à la Déforestation et à la Dégradation des forêts (REDD) dans les pays en développement constitue l’un des enjeux primordiaux de Copenhague. Le mécanisme REDD pose de nombreuses questions quant à son efficacité et surtout son éventuel impact sur l’ensemble des accords relatif au climat. Mais les enjeux qu’il soulève ne se limitent pas à la seule question climatique puisqu’il pourrait avoir des implications tant en termes de protection de la biodiversité que des populations indigènes vivant dans les forêts tropicales menacées par la déforestation.

S’attaquer à la déforestation, une nécessité

Si l’on veut limiter l’ampleur et les conséquences des changements climatiques en se donnant comme objectif une réduction des émissions de Gaz à Effets de Serre (GES) de 80 % en 2050, il n’est d’autre choix que de s’attaquer à toutes les sources d’émissions. Les émissions liées à la déforestation représentent 17,4 % des émissions de GES, un niveau supérieur aux émissions de l’ensemble du secteur du transport (13,1%). Or, seule la création de forêt fut reconnue en 1997 dans l’accord du protocole de Kyoto pour son rôle dans la capture du carbone alors que la réduction des émissions liées à la déforestation ne le fut pas, du fait notamment des difficultés techniques pour encadrer cette menace climatique.

La déforestation en quelques chiffres

30 % des terres de notre planète sont couvertes par des forêts. Entre 1990 et 2005, le monde a perdu 3 % de ces surfaces forestières, soit une diminution moyenne de 0,2 % par an selon les chiffres de la FAO. Entre 2000 et 2005, les pertes nettes annuelles ont atteint 7,3 millions d’hectares par an, soit 20.000 hectares par jour. Dix pays comptabilisent 80 % des forêts primaires dans le monde. Parmi eux, l’Indonésie, le Mexique, la Papouasie Nouvelle-Guinée et le Brésil affichent les pertes les plus importantes de forêts primaires.
Mais ces chiffres de la FAO sont, si l’on ose dire, l’arbre qui cache la forêt puisqu’ils ne tiennent pas compte des dégradations des forêts, notamment en terme de biodiversité. Plus de 5 millions d’hectares supplémentaires ont en effet été réaffectés à une production forestière intensive diminuant le stockage de carbone des forêts concernées.

La déforestation et ces causes

Avant de se pencher sur les mécanismes actuellement en discussion pour intégrer les émissions liées à la déforestation dans les accords internationaux sur le climat, il importe de connaitre les causes de cette déforestation. Etonnement, les références des Nations-Unies en la matière s’arrêtent à des données couvrant la périodes 1980-2000. Sur cette base, il ressort que les causes de la déforestation sont très différentes selon les régions. En Amérique Latine, les forêts sont détruites au profit de l’agriculture à grande échelle tandis qu’en Afrique elles le sont essentiellement au profit d’une agriculture de subsistance; l’Asie combine un peu des deux. C’est un peu court et il s’agit d’envisager les causes plus profondes. Derrière le développement de l’agriculture de subsistance, il y a une multitude de causes : pression démographique, pauvreté, inégalités foncières, non respect du droit des communauté locales. Et derrière le développement d’une agriculture à grande échelle se trouve des politiques publiques telle la création de routes, le développement des l’agricultures de rente et plus récemment des agrocarburants ainsi que des politiques publiques et foncières privilégiant l’agro-business. Plus en amont encore, il faut ajouter la demande en bois et en pâte à papier, en viande, en alimentation animale, en agrocarburants… des marchés des pays à hauts revenus.
La déforestation n’est donc que trop souvent motivée par l’approvisionnement de nos marchés solvable en agrocarburants (Brésil, Indonésie, Colombie, …), en soja (Argentine, Paraguay, Brésil), en crevettes de tout bord (Mangroves d’Afrique et d’Asie), … et par l’adoption par une nombre toujours plus grand de notre mode de consommation.

REDD – mécanique

La Réduction des Émissions dues à la Déforestation et à la Dégradation des forêts (REDD) est un mécanisme en discussion aux Nations-Unies dans le cadre de la convention sur les changements climatiques et qui vise à financer la réduction des émissions de carbone liées à la déforestation dans les pays en développement et émergents. Il s’agit, en d’autres termes, de donner une valeur financière au carbone stocké dans les forêts maintenues. Le financement de ces réductions d’émission se ferait alors par le biais des marchés du carbone ou par le biais d’un fonds multilatéral.

Des références

Financer les réductions d’émissions signifie qu’il faut d’abord projeter la déforestation à venir d’un pays, un exercice que seule madame soleil pourrait faire… Les causes de la déforestation étant multiples et extrêmement complexes, il n’est possible que de se baser sur des hypothèses simplistes. Faut-il considérer les bases historiques ou intégrer les pressions en cours ou à venir sur les ressources forestières ? C’est évidemment un enjeu crucial car le mécanisme ne vise pas à financer le stockage du carbone dans les forêts en place sous peine de n’avoir aucun effet sur la déforestation du fait de la dilution des montants octroyés. L’efficacité du système dépendra aussi de sa capacité à inclure effectivement dans le mécanisme les pays au sein desquels existe un risque de déforestation afin d’optimiser les ressources financières disponibles. Mais ce mécanisme pose aussi des questions d’équité. Le Costa Rica par exemple a protégé ses forêts sans attendre de financement et ceux qui n’ont fait aucun effort se verront demain octroyer des financements colossaux… Sans compte que l’utilisation de références historiques ou d’éléments contextuels poussera certains pays à renforcer les causes de la déforestation afin de bénéficier des aides pour la réduire…

Pour évaluer les réductions d’émissions

Le mécanisme REDD implique également l’évaluation régulière des émissions liées à la déforestation et donc de pouvoir mesurer le taux de déforestation et de dégradation des forêts pour le traduire en émission de GES. Un exercice qui s’avère là aussi particulièrement difficile car il faut prendre en compte la quantité de carbone aérien, de carbone souterrain ainsi que le carbone contenu dans l’humus des sols. D’une forêt à l’autre, les chiffres pourraient s’avérer très différents. La méthodologie doit encore être mise au point et adoptée et il va de soi qu’elle aura un impact important sur l’efficacité de REDD. Le différentiel entre les projections et la déforestation observée devrait mesurer l’impact des politiques mises en place justifiant le financement par le REDD et l’octroi éventuel des financements liés aux crédits carbone.

Admise au financement

Créer un mécanisme d’incitation économique destiné à rendre plus intéressant économiquement le maintien des forêts ou leur gestion durable suppose de disposer de fonds importants. Les estimations des Nations Unies tablent sur 1.000 milliards de $ annuels. Des fonds qui seront orientés vers la seule réduction des émissions et non le financement du maintien des forêts. Trois possibilités sont aujourd’hui en lice : l’utilisation d’un fonds multilatéral alimenté bénévolement, l’octroi de crédit REDD sur le marché du carbone et enfin, un mécanisme combinant ces deux options. Certains appellent à une mise en place progressive de REDD, aboutissant in fine à son intégration au marché du carbone.

REDD, le financement par le marché du carbone est inacceptable

Permettre l’achat de carbone forestier via les « compensations » serait un moyen détourné pour les pays industrialisés de ne pas investir dans les technologies propres et de remettre à plus tard l’établissement d’une économie sobre en carbone. Les forêts doivent être exclues du marché du carbone car il serait irresponsable de permettre des réduction d’effort dans les pays riches sous prétexte de financer des réductions dans les pays plus pauvres. C’est le mode de développement des pays riches qui doit être compatible avec le climat et les réductions nécessaires des émissions liées à la déforestation doivent être indépendantes de cet effort. Plus encore, il serait inadmissible de faire reposer les efforts climatiques sur un mécanisme qui laisse trop de place aux incertitudes. Le commerce de nos émissions domestiques contre la déforestation évitée pourrait être une stratégie perdante, dont les coûts seraient alors mesurés non pas en milliards d’Euros mais en conséquences irréversibles pour notre planète.

Ce mécanisme pourrait être adopté à Copenhague même s’il pose encore beaucoup de questions. Et si l’on revient à certaines des causes structurelles et croissantes de la déforestation, on se rend compte que cette politique n’atteindra jamais les effets escomptés et qu’elle se donne des objectifs inadéquats. Comment peut-on, d’un coté, limiter la pression sur la déforestation et de l’autre renforcer nos demandes en biomasse renouvelable, et ce, par le biais des mêmes politiques climatiques, voire des marchés du carbone. En remplaçant les ressources fossiles par de la biomasse renouvelable, les pays riches rendront bien réelle leur empreinte écologique désastreuse “en devenir” affectant dans une mesure bien supérieure encore notre pression sur les écosystèmes et notamment les forêts. Avec de telles incohérences, le marché du carbone s’emballera pour devenir totalement inefficace car la déforestation coûtera marginalement le prix que l’on donnera pour les énergies renouvelables… Quelles politiques met-on en place pour limiter et contrôler l’approvisionnement des marchés des pays à hauts revenus en bois, en pâte à papier, en viande, en alimentation animale, en agrocarburant etc ? Mais cela, c’est s’attaquer à notre mode de vie prédateur.

Aucune politique n’arrêtera les changements climatiques sans gérer la demande de produits en bois et agricoles. Pour cela, il faut organiser la transition vers une économie sobre en carbone basée sur les modèles de consommation durables qui ne contribuent pas au déboisement. Les politiques climatiques doivent pénaliser les produits à forte teneur en carbone, comme ceux issus de terres dégradées et converties, politiquement et économiquement non viables. Et pour cela, il faudrait inscrire dans les politiques climatiques une volonté réelle de limiter les surfaces qui sont destinées à assouvir nos modes de consommation insupportables par la planète. Rien n’empêche en effet de produire des agrocarburants si dans le même temps nous réduisons d’autant les surfaces nécessaires pour notre sur-consommation de viande, ce qui représente plus de 30 % des surfaces cultivées pour notre alimentation.

Mais sur ce point, Copenhague ne dit mot.

Extrait de nIEWs (n° 64, du 12 au 26 novembre)

la lettre d’information de la Fédération.

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Lionel Delvaux

Anciennement: Nature & Ruralité