La finance : derrière l’abstraction, des noms

Qui a dit que la finance n’avait pas de visage ? Les dirigeants politiques disent s’y attaquer mais n’osent pourtant pas toucher à son centre névralgique. Et pour cause, le capitalisme réel voit défiler les plus grands noms de la politique internationale, qu’elle soit de gauche ou de droite, ceux-ci siégeant dans les conseils d’administration des grandes institutions financières et industrielles. D’un autre côté, ceux qui furent à l’origine de la débâcle financière ne se voient guère désavoués, mais au contraire recasés à la tête de commissions de sages appelant à une meilleure gouvernance de la finance. C’est ce que tend à démontrer Geoffrey Geuens, chargé de cours au département Arts et Sciences de la communication à l’Université de Liège, dans son ouvrage intitulé La finance imaginaire. Anatomie du capitalisme : des « marchés financiers » à l’oligarchie. Et que dire du traitement de l’information par nos médias, également englués dans les arcanes de la finance et de l’industrie…

Dans son ouvrage, l’universitaire Geuens démolit une série de lieux communs qui saturent aujourd’hui le débat public. En vertu de ceux-ci, la finance serait insaisissable, hors de portée du pouvoir. Pourtant, derrière la finance, entité certes abstraite, se cachent pas moins de 500 multinationales (groupes financiers, pour la plupart américains) qui à eux seuls détiennent le capital. Ceux-ci sont non seulement imbriqués les uns aux autres, mais également aux grands groupes industriels dont ils sont actionnaires. Au sein des conseils d’administration des groupes financiers, on retrouve d’ailleurs nombre de personnalités de Wall Street, lesquelles cumulent des mandats dans le monde financier et industriel.

La plupart des États ont justifié la prise de mesures d’austérité par des « on n’a pas le choix ». En agissant la sorte, ils ne font que ramper face aux exigences du milieu de la finance. Ce que l’on comprend aisément lorsque l’on décortique l’oligarchie financière, l’État apparaissant comme un acteur de poids du milieu de la finance. En effet, la confusion de genres prévaut également entre le monde politique et celui de la finance. Ce qu’attestaient déjà les documentaires « Inside Job » et « Les nouveaux chiens de garde », le premier dénonçant les relations nocives qui ont corrompu la politique, les autorités de régulation et le monde universitaire Outre-Atlantique, le second les collusions entre politiques, industriels et journalistes Outre-Quiévrain.

Suite à la crise financière, des comités consultatifs internationaux (Fortis, ING, …) ont émergé. Leur rôle ? Conseiller présidents et managers et les aider à trouver des marges. Les responsables politiques y sont d’ailleurs légion, plébiscités grâce à leur carnet d’adresses social. Et ceci n’épargne ni la droite ni la gauche. Citons l’exemple de Tony Blair qui s’est attelé de 1997 à 2007 à transformer l’État social britannique en État pénal avant de revêtir des habits de consultant, pour le compte du trust américain JP Morgan Chase et de Zurich Financial Services. L’exemple le plus emblématique reste néanmoins le Français Jacques de la Rosière qui fut mandaté par la Commission européenne pour établir un rapport sur la crise en 2008. En ligne de mire, la régulation du monde de la finance. Tâche pour la moins ambivalente pour l’ancien gouverneur de la Banque de France et patron du FMI qui, parallèlement, continue à conseiller le président de BNP Paribas et le trust financier BMB. Les conflits d’intérêts sont criants – surtout lorsque l’on sait que de la Rosière avait déjà failli à pareille tâche par le passé – mais la presse fera l’impasse sur ce « détail ».

Mais revenons-en à la gauche, et plus particulièrement à l’investiture de François Hollande qui lors de l’élection présidentielle a déclaré : « La finance, mon adversaire, n’a pas de visage, et elle ne se présente pas aux élections ». Il est certes plus facile de s’attaquer à une idéologie qu’aux véritables acteurs de la finance qui, pour certains, font partie de la garde rapprochée du Président français. Parmi ses premières mesures, Hollande a certes baissé le salaire des Ministres français de 30 % mais il a aussi nommé Emmannuel Macron pour piloter les questions économiques à l’Élysée. Or, celui-ci n’est autre qu’un ex associé-gérant chez Rothschild & Cie Banque. Mais il est loin d’être un cas isolé : Pierre Moscovici (directeur de campagne et vice-président du Cercle de l’Industrie) et Jean-Hervé Lorenzi (conseiller économique de François Hollande, professeur à l’Université Paris-Dauphine et administrateur de PBN Paribas Assurances, de la Cie financière Edmond de Rothschild et de l’institut Montaigne, think tank créé par Claude Bébéar (Axa)) côtoient eux aussi de très près la finance. Combattre les acteurs financiers signifierait pour Hollande s’attaquer aux privilèges de certains des siens.

Cette tendance prévaut malheureusement, comme le démontre Geoffrey Geuens dans son ouvrage, dans la plupart des pays occidentaux. Même les experts qui se sont vu confier des nobles causes n’échappent pas à la règle. Geuens nous apprend ainsi que Gro Harlem Brundtland, Première Ministre de Norvège et présidente de la rédaction du rapport qui porte son nom et balise les principes du développement durable, fut également conseillère chez PepsiCo. Le président du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), l’économiste indien Rajendra Pachauri, siège pour sa part dans le comité international de la puissante Deutsche Bank, au même titre que Francis Mer (Ministre français de l’Économie et des Finances du gouvernement Raffarin) et John Snow (ancien secrétaire au Trésor de Goerges W. Bush).

Les partis socialistes et sociaux-démocrates belges ne sont pas épargnés par Geuens. À l’instar de la droite, les allées et venues entre le politique et la finance ou la grande industrie, pour la plupart issus d’une même caste sociale, y sont en effet légion. L’universitaire belge cite notamment Luc Van den Bossche (sp.a) qui de la politique est passé par la présidence de Brussels Airport avant d’atterrir dans le groupe financier Optima Financial Planners, tout en exerçant des mandats chez Arinso International (informatique) et Maes (immobilier et construction) notamment. Jean-Luc Dehaene (CD&V), pour sa part, collectionne les mandats, politiques mais surtout auprès d’institutions financières et industrielles : AB Inbev, Umicore, Lotus, Thrombogenics ou encore Dexia. Notre actuel Vice-premier Ministre et Ministre de l’Économie, Johan Vande Lanotte a lui aussi essuyé certaines critiques, pour avoir été administrateur d’Electrawinds entre 2007 et 2010. Ces divers mandats, exercés par des politiques, n’ont d’ailleurs rien de secret, faisant l’objet d’une publication sur Cumuleo.be, le baromètre des mandats, fonctions et professions cumulés par les mandataires politiques en Belgique.

Ces reconversions posent clairement question à l’heure où l’austérité semble être l’unique alternative à une crise dont les citoyens payent doublement le prix. Il en est de même du discours sur l’austérité et la manière dont les journalistes la traitent (souvenons-nous de la couverture médiatique de la grève générale du 30 janvier dernier). Pourtant, bien que cela ne soit pas aussi manifeste qu’en France (cas de Dassault, propriétaire du Figaro) ou en Italie (Berlusconi et son empire médiatique), nous pouvons aussi douter de l’indépendance des quotidiens belges traditionnels, aux mains d’investisseurs privés ou de grandes fortunes belges qui, pour la plupart, ont des intérêts dans d’autres secteurs. N’oublions pas que, au sein de leurs conseils d’administration, siègent également des personnalités liées à d’influents groupes industriels et financiers. Ainsi, l’actuel président du conseil d’administration du groupe IPM (La Libre Belgique et La Dernière Heure) n’est autre qu’Axel Miller, ex-CEO de Dexia, exerçant par ailleurs des mandats auprès de Carmeuse, Spadel et D’Ieteren. Bernard Marchant, administrateur délégué du groupe Rossel (Le Soir), excerce lui aussi d’autres mandats. Et c’est sans compter que tous deux siègent également au comité de direction de la FEB, la Fédération des entreprises de Belgique…