La « génération automobile » bientôt à la retraite ?

La « génération automobile » bientôt à la retraite ?

La question peut surprendre, ou même prêter à sourire, tant la tendance à la croissance de l’usage de la voiture a été – jusque récemment – d’une constance telle qu’on serait tenté d’y voir une loi de la nature. Hormis l’un ou l’autre accident de l’histoire, ne parcourt-on pas de plus en plus de kilomètres chaque année depuis l’invention de l’automobile ? Et pourtant il se passe quelque chose : dans un nombre important de pays industrialisés, les chiffres montrent une stagnation, voire un recul de l’usage de la voiture ces dernières années. Et ce changement semble s’être enclenché avant le début de la crise économique qui nous touche depuis 2009.

Le cas des États-Unis est emblématique : après avoir touché un sommet en juin 2005, le trafic par personne[[C’est-à-dire le trafic total divisé par la population totale.]] a diminué de manière continue depuis lors. Les niveaux actuels redeviennent comparables à la situation des années 1990.

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Source : advisorperspectives.com

Ce type de tendance se retrouve à des degrés divers dans de nombreux pays industrialisés, tels que la France[La situation en France est analysée plus en détail dans l’article suivant : [Renversons l’autotalitarisme ! ]], le Royaume-Uni, le Japon, la Corée du Sud…

La possibilité qu’un maximum soit atteint, tant pour la possession individuelle de voitures que pour les distances parcourues, a donné lieu au concept de « peak car ». Récemment, l’influent magazine The Economist y a consacré une analyse fouillée[Seeing the back of the car – In the rich world, people seem to be driving less than they used to, The Economist, 22 septembre 2012. [http://www.economist.com/node/21563280 ]], dont nous tirons quelques éléments.

Des facteurs conjoncturels, comme la crise économique et le prix élevé des carburants ont un impact direct sur les volumes de transport. Mais on aurait tort de s’arrêter là dans l’analyse : d’autres facteurs, sociologiques notamment, sont aussi à l’œuvre et permettent de comprendre les évolutions observées dans les pays industrialisés, et appuient l’hypothèse d’une tendance lourde.

Si les seniors sont plus nombreux à conduire que par le passé, les jeunes, au contraire, ne semblent plus aussi attirés par l’automobilité que les générations précédentes. Ils repoussent à plus tard l’obtention du permis de conduire et, globalement, se déplacent moins en voiture que leurs aînés au même âge. Pendant longtemps, la voiture a été vue le moyen d’accéder à la liberté, à l’indépendance, à la socialisation adulte. Aujourd’hui, ces aspirations sont en partie comblées par d’autres moyens. Internet et les réseaux sociaux ont pris la place de certains déplacement motorisés, et plus fondamentalement encore, ont fait tomber la voiture de son piédestal dans l’imaginaire de la génération montante. C’est devenu un peu ringard de faire rutiler sa voiture le dimanche.

Parallèlement, la vie urbaine continue à progresser dans les pays de l’OCDE. Avec le déploiement de transports publics performants, l’augmentation de l’usage du vélo et l’apparition de l’autopartage sous ses multiples formes, la ville est particulièrement propice à la diminution des déplacements automobiles.

The Economist souligne que la plupart des projections officielles concernant la mobilité continuent de tabler sur une croissance du trafic par personne, mais qu’elles pourraient bien s’avérer fausses[Il existe heureusement des contre-exemples, comme en France où l’Ademe vient d’établir un nouveau scénario bas carbone à l’horizon 2050. Ce scénario table sur une diminution de 20% de la mobilité par personne entre 2030 et 2050 et une diminution d’un tiers du parc de voitures. Entre 2010 et 2030, l’Ademe table sur une stabilisation de la mobilité individuelle, mais prévoit un report modal. D’autre part, le volume total de marchandises transportées attendu en 2050 est identique à celui de 2010. Ce scénario est consultable [ici.
Le « peak car » a également occupé une bonne partie des discussions d’une récente table ronde de l’International Transport Forum ]]
. Et d’ajouter que si les décideurs prennent conscience que l’usage de la voiture ne va plus croître, ils peuvent se focaliser sur l’amélioration de la qualité de vie et la qualité des aménagements, plutôt que de courir après l’accroissement de la capacité du réseau.

En Belgique, l’évolution ne montre pas (encore ?) de diminution de la mobilité automobile par personne, même si la part des transports en commun et du vélo n’a cessé d’augmenter cette dernière décennie au dépend de la voiture. Un effet de saturation semble cependant se profiler, comme en témoigne la figure suivante.

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Source : http://www.bitre.gov.au/publications/2012/report_128.aspx

Les constructeurs automobiles ne s’y sont pas trompés et misent sur le remplacement des véhicules, plus que sur la croissance du marché dans les pays industrialisés. Ils est à ce titre significatif que le vélo ait fait son retour au Salon de l’Auto 2013 après une trop longue absence. Pour les constructeurs, l’avenir de l’automobile est dans les pays émergents.

La situation en effet est bien différente dans les pays émergents où des populations impressionnantes accèdent à une aisance matérielle leur permettant d’accéder à la mobilité automobile individuelle. On estime ainsi par exemple que plus de milles nouvelles voitures viennent s’ajouter chaque jour à la circulation pékinoise. De fortes croissances sont également observées en Inde ou au Brésil. Les pays hors OCDE présentent déjà des taux de motorisation supérieurs à ceux qu’avaient les pays de l’OCDE au même niveau de revenus.

Cependant, il n’est pas écrit que ces pays suivront à l’identique l’exemple occidental. Après avoir connu le pire embouteillage de l’histoire, la Chine vient de se prendre de plein fouet le plus haut niveau de pollution aux particules fines jamais enregistré à Pékin. Les aménagements et investissements nécessaires pour permettre à plus de voitures de rouler sur les routes semblent sans limites – de nouvelles infrastructures sont aussitôt saturées – et entrent en concurrence avec les aménagements et investissements nécessaires pour se doter de systèmes de transport public performants.

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« L’Inde a-t-elle vraiment l’air d’avoir besoin de plus de voitures ? » demande ironiquement le journal en ligne Quartz[Is the threat of “peak car” turning makers of cars into “enablers of mobility”?, Quartz, 17 janvier 2013. [http://qz.com/44233/is-the-threat-of-peak-car-turning-makers-of-cars-into-enablers-of-mobility/]].

A bien y réfléchir, il est risqué de prédire telle ou telle tendance pour l’évolution à long terme de l’utilisation de la voiture individuelle dans les pays émergents. L’automobilité extrême, dont nous sommes peut-être en train de timidement commencer à sortir, ne semble en tous cas pas généralisable à l’ensemble de l’humanité.

Noé Lecocq

Climat & Mobilité