La Lorraine française sous la loupe

La Lorraine française sous la loupe

Comprendre comment les choses se passent chez soi, et a fortiori, décider de l’organisation interne desdites choses gagne, c’est bien connu mais peu pratiqué, à s’inspirer de ce qui se fait hors de chez soi. C’est vrai dans (presque) tous les domaines, et certainement en matière d’aménagement du territoire. Aussi, après nous être penché, dans l’opus précédent, sur le territoire du Grand-Duché du Luxembourg, penchons-nous, dans celui-ci, sur le territoire de la région française la Lorraine.

On aime évoquer, au sud de la Wallonie, la Lorraine belge. Mais qu’en est-il de la Lorraine originale ? Comment organise-t-elle son territoire ? Et quelles perspectives territoriales se donne-t-elle au travers de sa planologie ? Autant de questions intéressantes au moment où les discussions sur le Schéma de Développement de l’Espace Régional (SDER) prennent de plus en plus de place dans le débat public wallon.
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Le territoire lorrain (23.547 km2) est presque moitié plus grand que le territoire wallon (16.844 km2) tandis que la Wallonie (3.561.000 habitants) est quasi moitié plus peuplée que la Lorraine (2.350.000 habitants).

La Lorraine française, ce sont quatre départements – la Meurthe-et-Moselle, la Meuse, la Moselle et les Vosges – et 2.337 communes – neuf fois plus qu’en Wallonie, ce qui constitue une particularité institutionnelle bien française. La Lorraine compte même six communes sans habitants, différents villages qui ont été détruits pendant la bataille de Verdun durant la guerre de 14-18 : Beaumont-en-Verdunois, Bezonvaux, Cumières-le-Mort-Homme, Fleury-devant-Douaumont, Haumont-près-Samogneux, Louvemont-Côte-du-Poivre.

Quand on s’intéresse à la Lorraine, on prend d’emblée conscience de la saillance de la question militaire. Car au-delà de l’anecdote institutionnelle, c’est une bonne partie du territoire lorrain qui a été conçue dans une optique stratégique. La Lorraine a en effet historiquement constitué pour la France un territoire aux marges, qui, du “Pré Carré de Vauban” au no-man’s land institutionnalisé du plateau lorrain, en passant par la Ligne Maginot, a vu son organisation dédiée à la défense. D’où des faciès territoriaux assez spectaculaires aujourd’hui, à commencer par ses 840.000 ha de forêts, soit un taux de boisement de 36 %, et des espaces frontaliers très sauvages, laissés quasi vierges de toute construction, en tous cas en direction de l’Allemagne, pour éviter d’offrir à l’ennemi potentiel des positions militaires (région de Bitche par exemple).

Son territoire est aussi historiquement structuré par ses cours d’eau majeurs : la Meuse à l’ouest et, surtout, à l’est, la Moselle avec son affluent, la Meurthe. Ses grandes villes s’y sont développées : Verdun pour la Meuse, et Epinal, Nancy, Metz, Thionville pour la Moselle et la Meurthe. Une constante très claire relative au réseau urbain lorrain consiste en une rivalité très forte entre Nancy (434.000 habitants pour l’aire urbaine) et Metz (389.000 habitants pour l’aire urbaine), les deux plus grandes villes de la région, distantes de 45 kilomètres. Par delà les siècles et les convulsions de l’histoire, aucune n’a jamais su damer le pion à l’autre, les deux villes continuant à se partager, au moins symboliquement, la prééminence régionale.Ce qui aboutit parfois à des décisions aussi équilibrées qu’étonnantes, en tout cas en matière d’aménagement du territoire, dans des variations lorraines de compromis à la belge.
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Reste que l’urbanisation s’est intensifiée assez massivement entre le 19ème siècle et aujourd’hui. A la faveur de la révolution industrielle, la richesse minière de la Lorraine en a fait un des principaux pôles de développement français. Le passage de 1870 à 1914 du département de la Moselle (Metz, Thionville) dans le giron allemand a accéléré ce processus. Ce qui donne aujourd’hui une région très inégalement habitée. L’essentiel de la population régionale se concentre, dans l’agglomération nancéenne, dans la vallée de l’acier (de Metz à Thionville, en passant par Amnéville, Gandrange, Uckange, Florange), dans la conurbation transfrontalière franco-allemande Forbach-Sarrebruck et dans les communes frontalières du Grand Duché du Luxembourg Longwy ou Audun-le-Tiche, le reste relevant du “désert français”.

La cinquantaine de kilomètres de frontières partagées entre la Lorraine et la Wallonie rassemble deux faciès territoriaux très distincts : le territoire à l’est est intégré, très urbanisé, en voie de désindustrialisation avancée et situé dans l’aire d’attractivité du Grand Duché du Luxembourg, entre Athus et Longwy ; le territoire à l’ouest est beaucoup plus rural et peu habité, entre Virton et Montmédy, mais la coopération transfrontalière y est assez forte, avec l’initiative de la Lorraine Gaumaise.

La grande prospérité industrielle de la Lorraine s’est interrompue fin du 20ème siècle. La crise, qui continue de marquer profondément l’ensemble du bassin, a débuté dans les années 1960, quand le minerai de fer local, la minette lorraine, est devenue moins compétitive. D’abord, des restructurations successives ont conduit à l’abandon des usines dont la stratégie était fondée sur la proximité du minerai de fer, dont l’extraction, fut définitivement arrêtée en 1993. Ensuite, la restructuration plus globale à l’international du secteur a conduit à l’abandon progressif des autres usines, qui avaient été modernisées quelques années plus tôt.

De drame social en drame social, les derniers “Florange et Gandrange” étant encore dans tous les esprits, c’est toute la région Lorraine qui cherche depuis à ré-orienter son développement. Ceci s’opère dans le contexte lorrain très spécifique : métropole régionale à deux têtes et grande proximité avec un espace économiquement très attractif, le Grand Duché du Luxembourg. Car c’est bien ces deux aspects là qui semblent structurer le plus l’aménagement du territoire local. Pour le meilleur ou pour le pire… Officiellement, une autre réalité inquiète les édiles locaux : il s’agit de la stagnation voire de la baisse démographique observée ces dernières années, à la faveur de l’embourbement économique.
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Dans ces circontances, la Région de Lorraine a acté le principe de deux axes de développement à soutenir, pour mieux structurer et améliorer la cohérence spatiale du territoire :

 un axe nord-sud allant de Thionville à Epinal, ouvert au nord vers le Grand Duché du Luxembourg et la Grande Région – la coopération transfrontalière organisée autour du Grand Duché dite aussi Grande Région Métropolitaine Polycentrique Transfrontalière (RMPT) – et ouvert au sud en direction de la Franche-Comté et de la vallée du Rhône (Lyon ,Marseille) ;

 un axe est-ouest allant du lac de Madine en Meuse jusqu’au sillon lorrain, avec une ouverture vers la Champagne-Ardenne et Paris à l’ouest et une ouverture vers Sarrebruck et Strasbourg à l’est.

Le premier axe est institutionnalisé par la formation du pôle métropolitain du Sillon Lorrain en octobre 2011. Cet axe représente un axe fort et historique du développement régional : Epinal, Nancy, Metz, Thionville. Pour mieux équilibrer le territoire et lui apporter l’ensemble des fonctions métropolitaines, il a semblé essentiel de le compléter par un axe est-ouest, qui est aujourd’hui moins marqué territorialement malgré le lien existant évident avec Paris.

Cet axe est-ouest, aujourd’hui plus virtuel que cartographié, passerait entre Nancy et Metz, exprimant par une bizarrerie de l’aménagement du territoire, l’impossibilité pour les deux villes de s’entendre sur laquelle des deux se retrouverait au croisement des deux grands axes de développement. Plutôt que d’y voir l’une des deux, on a préféré qu’aucune n’y soit. Des débats qui rappellent ceux des années 1970 autour de l’autoroute A4 Paris Strasbourg, dont le tracé passe par Metz et non par Nancy. Ce qui s’est fait contre toute logique économique et historique affirment les édiles nancéens.

Au croisement des deux grands axes de développement se situe l’Espace Central où convergent les infrastructures et équipements de transports, à commencer par le TGV Est, qui a l’ambition de connecter Paris à Strasbourg en 2016. Son tronçon lorrain a été inauguré en 2007. Il traverse donc la Région par l’Espace Central, au nord de Nancy, au sud de Metz. Ce qui fait qu’en l’état la gare TGV en Lorraine centrale n’est donc ni à Metz ni à Nancy, deux villes non desservies, mais à Louvigny, une commune qui n’est pas connectée pour le moment au réseau ferré lorrain…

L’organisation de l’Espace Central est primordiale pour la métropole lorraine et toute la Région. Il constitue aussi un enjeu important pour intégrer l’ensemble de la Lorraine à la Grande Région Métropolitaine Polycentrique Transfrontalière (RMPT), censée valoriser, à partir de son réseau de villes petites et moyennes, l’ensemble des espaces régionaux qui la composent : Lorraine, Luxembourg, Wallonie et Communauté germanophone de Belgique, Sarre et Rhénanie-Palatinat.

C’est pourquoi pour la Région Lorraine s’il est nécessaire de poursuivre un soutien aux projets structurants du Sillon Lorrain, il est tout autant nécessaire de renforcer un engagement sur l’axe ouest-est :

 sur les franges frontalières grand-ducale et allemande, en poursuivant son soutien à la restructuration post-industrielle de ces territoires, par sa politique “Après-Mines” ou encore au travers de son implication dans les projets Alzette-Belval (voir l’article Belval, la reconversion heureuse d’un site sidérurgique) et Sarrebruck-Moselle Est

 sur l’Espace Central à travers une action volontariste en faveur du développement économique et touristique de ce territoire pour tenter de renforcer sa position par rapport aux infrastructures de transport : réaménagement de la base de loisir de Madine, création de la zone d’aménagement concerté de Bouxières Lesménils.

Si ces deux axes composent le squelette de la structure territoriale de la Lorraine, ils visent néanmoins un développement équilibré de l’ensemble du territoire, pour irriguer l’entièreté de l’espace lorrain. C’est pourquoi la Région Lorraine entend donner une nouvelle impulsion à sa politique territoriale sur l’ensemble de son territoire :

 démarche de contractualisation amorcée en 2011 sur 21 territoires identifiés à l’échelle des bassins de vie, en concertation avec les acteurs locaux ;

 recherche d’un développement harmonieux entre l’urbain et le rural (métropolisation et développement équilibré et maillé du milieu rural) dans le respect de l’environnement et de la solidarité des territoires ;

 “inter-territorialité” et solidarité, plutôt que compétition, entre les territoires ;

 territorialisation des actions de la Région, en fonction de la spécificité des territoires et de leur fragilité : Vosges, bassin houiller, sites de restructurations militaires.

L’enjeu fondamental est de construire une région forte de ses territoires et de leurs diversités, avec l’ambition d’étendre son influence dans le Grand Est, et dans la Grande Région. Car il est bien question de cela aujourd’hui. La Lorraine penche de plus en plus du côté du Grand Duché du Luxembourg. Les emplois, que le Grand Duché offre aux plus de 60.000 Lorrains qui tous les jours passent la frontière, constitue d’ailleurs en l’état l’unique véritable compensation au chaos de l’après sidérurgie, mais une bien maigre compensation vu les besoins lorrains.

En outre, la Lorraine attend autre chose de cette dynamique. Oui, que le Grand Duché devienne – il l’est dans les faits incontestablement – le centre d’une Grande Région intégrée par delà les frontières. Non, que cela se passe uniquement au profit de celui-ci, en offrant ici et là quelques emplois et quelques logements dortoirs (Longwy, Audun-le-Tiche) pour travailleurs luxembourgeois. Ce développement doit se matérialiser physiquement et économiquement dans les régions voisines. En Lorraine, il y aurait ainsi par exemple de la place à loisir pour développer des petits frères à Belval. En Wallonie aussi, d’ailleurs. La Grande Région a du travail.

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