La lutte contre la pauvreté, une vaste hypocrisie ?

La lutte contre la pauvreté, une vaste hypocrisie ?

Toutes les grandes instances internationales, dont l’Union européenne, se targuent de lutter contre la pauvreté avec des moyens importants.
Qu’y a-t-il derrière cette rhétorique? Les moyens utilisés sont-ils réellement efficaces? S’attaque-t-on aux véritables causes de cette pauvreté?
Le point avec Francine Mestrum, Docteur en Sciences sociales.

Dans le cadre du cycle de conférences « Croissance, consommation, progrès, … et après ? » coorganisé par IEW, le CNCD, le CRIOC et H7P[[Heraclite & Seven Pillars]], nous avons eu le plaisir d’accueillir Francine Mestrum, Docteureen Sciences sociales (ULB, Gand, Anvers).

Spécialisée dans la recherche dans les domaines de la pauvreté, du développement et des organisations internationales[Mondialisation et pauvreté – De l’utilité de la pauvreté dans le nouvel ordre mondial]], Francine Mestrum dresse un constat très critique des politiques de lutte contre la pauvreté, en particulier celles menées et défendues par les organisations internationales telles que la [Banque Mondiale, le Fond Monétaire International (FMI) et l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Le constat dressé par Francine Mestrum est triple.

1/ En dépit des bonnes paroles prêchées par les institutions internationales qui se targuent de lutter contre la pauvreté, l’aide au développement reste encore une promesse. On pourrait même se demander si les pays du Sud bénéficient, in fine, réellement de cette aide, vu les effets pervers – fuite des cerveaux, dette sociale, emprunte écologique, déforestation, rapatriement des bénéfices des multinationales pour ne citer qu’eux – qu’elle induit. Est-il par ailleurs acceptable que ceux-ci doivent produire pour exporter afin de satisfaire l’appétit insatiable des pays du Nord et importer à ceux-ci ce dont ils ont besoin ?

2/ Le concept-même du développement est en constante mutation. Initialement considéré comme une industrialisation, un projet national de changement et d’émancipation[[«Le développement économique aurait dû provoquer la modernisation de l’appareil de production et du marché intérieur. Le développement social aurait dû mettre fin aux sociétés duales avec une poignée de riches et des masses pauvres. Le développement politique aurait progressivement démocratisé les institutions. Ces processus parallèles seraient le résultat des efforts combinés des pays riches et des masses pauvres afin d’arriver à une distribution équitable du commerce et de la production et à une distribution de la croissance et/ou des revenus.» (Mestrum, 2005)]], l’aide au développement s’apparente désormais à la lutte contre la pauvreté. En dépit des critiques que l’on peut émettre à son égard, le développement national, au même titre que l’économie du développement, n’a aujourd’hui plus lieu d’être. A la place, on parle de “développement humain”, de pauvreté. Comme si l’économie faisait partie intégrante de la nature…

3/ Il y a clairement conceptualisation de la pauvreté, conceptualisation qui s’avère parfaitement compatible avec la politique néolibérale de la Banque Mondiale. La lutte contre la pauvreté ? Oui, la Banque Mondiale s’en vante mais avant tout pour «donner un ‘visage humain’ à la mondialisation néolibérale»[[MESTRUM, F. (2005), Une action mondiale contre la pauvreté ? Analyse critique des Objectifs du Millénaire.]], non pas tant pour y aider réellement les pauvres. En agissant de la sorte, l’instance internationale tend au contraire à avoir un contrôle total sur les pays pauvres.

Les objectifs poursuivis par les politiques de lutte contre la pauvreté sont donc loin d’être ambitieux. Illustration. Considérons les Objectifs du Millénaire pour le développement par le biais desquels les Etats membres onusiens se sont engagés à réduire de moitié la pauvreté extrême d’ici 2015. Par pauvreté extrême, la Banque mondiale entend ceux et celles qui vivent avec moins d’1 dollar par jour. Ce qui est la réalité quotidienne d’un milliard d’êtres humains. Or, dans le même temps, comme nous le rappelle Kofi Annan, nous laissons mourir 500 millions de personnes, au rythme de 20.000 par jour.

Pistes de solution

Face à ces constats, Francine Mestrum invite à repenser fondamentalement le système actuel de coopération au développement :

1/ Par la constitution d’un fonds à grande échelle, fruit des recettes issues d’un système fiscal imposant par exemple les transactions des spéculations, les activités préjudiciables à l’environnement et les sociétés. Consolidé, ce “Fonds mondial de développement” «pourrait mettre fin aux politiques arbitraires de la coopération bilatérale et se charger d’une redistribution véritable du Nord vers le Sud»[[MESTRUM, F. (2007), Les objectifs du millénaire : besoin de développement et d’une croissance en faveur des pauvres, Civil Society Development Forum, Geneva 28-30 June 2007]].

2/ En octroyant aux pays pauvres un minimum d’autonomie politique afin qu’ils puissent définir eux-mêmes leurs priorités de développement, en vertu de leurs propres besoins. Le développement n’a en effet de sens que «s’il est produit par la société, si les gens peuvent eux-mêmes décider de leur modernité».