La quadrature du cercle vicieux


Le coïtus interruptus ayant marqué la fin du Sommet de Copenhague sur les changements climatiques donne depuis lors prétexte à des interprétations contrastées. Classique indémodable de la langue de bois politique, la bouteille « à moitié pleine » ou « à moitié vide » constitue l’essentiel de commentaires tellement alambiqués qu’ils en deviennent hermétiques à quiconque ne possède pas une connaissance universitaire du sujet. Les uns décèlent dans la bandaison hésitante autour de l’objectif de limitation du réchauffement global sous les 2°C les prémisses de futurs orgasmes internationaux. Les autres considèrent au contraire que ces frémissements n’augurent en rien d’un accouplement entre des parties sans réelle attirance mutuelle. Et le public, lui, cherche à comprendre s’il doit se réjouir, s’inquiéter ou se désintéresser de l’affaire. Car après tout, cela faisait des mois sinon des années qu’on disait et répétait que le rendez-vous danois serait celui de la dernière chance, la négociation à ne pas rater sous peine de se trouver face à une situation devenue incontrôlable, un processus climatique irréversible et des conséquences dont la diversité et la multitude partageraient un même caractère dramatique. Et puis voilà, que Copenhague est passé, qu’on ne sait trop ce qui y a été ou non décidé, et que personne ne semble vraiment s’inquiéter… La dernière chance se voit accorder un sursis jusqu’en décembre 2010 au Sommet de Mexico. Où là, c’est sûr et certain, il ne faudra pas laisser rater la négociation sous peine de etc. etc. Comme si, compréhensive et conciliante face à nos atermoiements géopolitiques et nos blocages économico-existentialistes, la Nature allait adapter son agenda et ralentir ses phénomènes en cours ! Ces circonvolutions diplomatiques et leur caution scientifique apparaissent tellement ridicules qu’on peut légitimement se demander si leurs auteurs prennent leurs délires pour des réalités ou s’ils se foutent carrément du M/monde…

Arrêtons la comédie : le débat sur la bouteille à moitié vide ou a moitié pleine n’a pas ici le moindre sens car la bouteille est bel et bien vide. La montagne de Copenhague n’a même pas accouché d’une souris, elle a fait une fausse couche. L’« accord politique » conclu apparaît tellement rachitique que son appellation relève de l’usurpation d’identité. Les optimistes par nature, par fonction ou par nécessité ont beau s’efforcer de nous rallier à la philosophie du « mieux que rien », les faits s’avèrent implacables : hormis la volonté – ah, c’est beau, la volonté… Moi, par exemple, j’affirme ma volonté d’être riche et en bonne santé (je renonce à la beauté et à la célébrité car il faut savoir s’imposer des limites). Mon banquier et mon médecin sont priés d’en prendre bonne note et de cesser sans délai de me harceler, l’un avec mon découvert, l’autre avec ses ordonnances ! – hormis, donc la volonté, de limiter le niveau du réchauffement climatique global à 2°C par rapport à l’ère pré-industrielle, ces deux semaines de négociations débouchent sur le néant. Et se fixer un objectif sans définir un minimum de stratégie et de moyens permettant de l’atteindre descend sous le degré zéro de l’action politique. Accorder le moindre crédit à de telles déclarations, c’est entrer dans une logique amenant à saluer un gouvernement qui annoncerait vouloir supprimer le chômage, réduire les impôts, augmenter le revenu minimum, multiplier le nombre d’écoles et d’hôpitaux, offrir les soins de santé gratuits pour tous, proposer la semaine de travail de 25 heures sans perte de salaire et la retraite (dorée, tant qu’à faire) à 40 ans… sans proposer la moindre politique permettant de concrétiser son catalogue d’utopies. Dans le cas qui nous occupe, où l’urgence est proclamée et les catastrophes annoncées, cette légèreté s’apparente à de l’irresponsabilité, de l’incurie, de la non-assistance à planète et personnes en danger. Pour tout dire, le texte accouché au forceps ressemble fort à ces promesses sans lendemains que l’on concède à des enfants pour les calmer. Mais peut-on vraiment s’en étonner ?

Personne n’a jamais solutionné un problème sans s’attaquer à ses racines. Or, les niveaux de diminution des émissions de gaz à effet de serre indispensables pour limiter le réchauffement global – et, n’en déplaise aux discours politiquement corrects et soucieux de ne pas désespérer les foules, le plafond des 2°C à l’horizon 2100 semble d’ores et déjà devoir être dépassé – ces niveaux de réduction ne pourront être atteints sans une remise en cause des fondements même de notre modèle sociétal. Si de simples modifications de comportements et des avancées technologiques (énergies renouvelables, isolation des bâtiments…) suffiront pour engranger de premiers résultats, les étapes ultérieures imposeront aussi de sortir d’une économie construite sur le culte de la croissance. Ce discours, aucun responsable politique d’envergure n’a aujourd’hui le courage de le porter. Il est vrai que la promotion de la sobriété matérielle ne relève pas de l’électoralement rentable… On feint donc de croire que l’on pourra soigner le mal sans attaquer le virus. Et on s’étonne de l’échec !!! Celui-ci sera pourtant au rendez-vous aussi longtemps que l’on cherchera à résoudre la quadrature du cercle : consommer plus et produire plus en divisant nos émissions de gaz à effet de serre par 4. Car il ne s’agit pas ici d’idéologie mais de mathématique. Et la solution à l’équation qui nous est soumise n’est pas écologique mais philosophique.

Georges Monbiot, célèbre chroniqueur du quotidien anglais « The Guardian » a livré dans un de ses textes[[« What is progress ? », in The Guardian, 04/12/2007]] une analyse édifiante à cet égard. « Pour éviter un réchauffement global de 2°C, le GIEC suggère que le monde réduise, pour 2050, ses émissions à un niveau qui correspond à environ 15% du total des émissions en 2000. (…) Une réduction de 85% signifie, si le chiffre de population reste constant, que l’émission globale par tête devrait être réduite à 0,537 tonne pour 2050. Actuellement, le Royaume-Uni produit 9,6 tonnes par tête et les Etats-Unis 23,6 tonnes. Réduire ces quantités à 0,537 tonne signifie une diminution de 94,4% pour le Royaume-Uni et de 97,7% pour les Etats-Unis. » Monbiot considère que ces chiffres sont vraisemblablement sous-estimés. D’abord parce que la population va atteindre 8 à 9 milliards d’ici 2050. Ensuite, parce que « (…) l’impact de la réponse de la biosphère n’a pas été complètement considéré, (…) ces rétroactions pourraient compter pour 18% dans le réchauffement global. » Enfin, parce qu’il y a cette croissance, véritable moteur de nos sociétés : si sa moyenne mondiale est de 3% d’ici 2030, cela nous amènera à consommer jusqu’à cette échéance (soit en 20 ans) « l’équivalent de tout ce que nous avons consommé depuis que l’homme se tient sur ses deux pieds… ». Conclusion ? « Les vraies questions ne sont pas techniques ou économiques. La crise à laquelle nous faisons face requiert une profonde discussion philosophique, une réévaluation de ce que nous sommes et de ce que le progrès signifie. Débattre de ces matières ne fait de nous ni des saints ni des communistes; cela montre seulement que nous avons compris la science.»

Plus que d’une Conférence sur l’évolution du Climat, l’humanité aurait besoin d’un Yalta planétaire, d’un Bretton Woods sociétal, d’un Sommet international où toutes les cartes économiques, sociales et environnementales seraient mises sur la table pour définir une stratégie globale prenant en compte l’ensemble des enjeux. Confiner la question climatique à une Conférence spécifique, c’est en effet vouloir faire baisser la fièvre sans s’inquiéter de ce qui la génère, traiter le symptôme en ignorant le mal. Les remèdes pourront faire illusion quelque temps mais la gangrène continuera à miner le système et de nouvelles manifestations infectieuses apparaîtront et se succéderont inexorablement jusqu’à la mort inéluctable dudit système. La raréfaction des matières premières et la fin annoncée des énergies fossiles sont quelques-uns de ces dégénérescences qui, dans l’ombre des changements climatiques, oeuvrent activement à la fin annoncée de notre civilisation consumériste. En élargissant le champ de la réflexion, on pourrait y ajouter une paupérisation continue ici (où avoir un travail ne prémunit plus de la misère) et ailleurs (où, pour des dizaines de millions de personnes, l’existence ne s’exprime pas en terme de vie mais de survie), un chômage structurel et endémique, un contexte géopolitique qui passera de l’instable à l’explosif au rythme des révoltes de la faim, des guerres pour l’eau et le pétrole, de la pression démographique et des migrations économiques.

Soyons lucides : aussi vitale soit-elle, une telle grand messe n’est pas pour demain. Bien que notre modèle économique ait d’ores et déjà montré ses impasses, il continue de régner sans partage et continuera sans doute jusqu’à sa mort. Nous n’avons pas en effet d’alternative « clé en main » à lui substituer. Et tant l’énergie que les moyens investis pour le maintenir en vie empêchent matériellement et psychologiquement tout travail de fond sur cette autre voie à défricher, baliser, mettre en service. Par ailleurs, le système actuel bénéficie de la légitimité d’une existence plus que centenaire dont les apports indéniables occultent les dommages considérables. Alors, « la croissance » reste investie de ce pouvoir magique censé résoudre tous les maux (chômage, exclusion…), l’injection d’un gêne vert devant en outre la prémunir contre ses dérives passées. Et tant pis si une analyse rationnelle démontre que le progrès technologique conjugué à l’évolution démographique a définitivement découplé hausse du PIB et réduction du chômage, qu’en dépit d’un taux de croissance mondial allègrement positif depuis l’après-guerre, le nombre d’humains vivant sous le ciel de pauvreté n’a cessé d’augmenter de manière dramatique tandis que l’écart entre les plus riches et les moins nantis se creusait toujours davantage, que l’on a tendance à qualifier de « verte » toute production/consommation pauvre en carbone sans prendre en compte ses autres impacts environnementaux et ses consommations de ressources…

Contrairement aux apparences, établir et partager ces constats en période de v½ux ne relèvent nullement du sado-masochisme. Bien au contraire. A l’heure de se souhaiter une « Bonne année », il m’apparaît important de démontrer et affirmer que si nous voulons que les suivantes soient toujours « bonnes », non seulement pour nous mais aussi pour celles et ceux à qui nous laisserons cette Terre en héritage, nous devons dès aujourd’hui, chacun(e) à notre niveau, ½uvrer à changer le cours des choses. Il ne s’agit pas d’être catastrophiste ou chantre d’une quelconque régression de notre qualité de vie mais bien au contraire de devenir acteur d’une révolution sociétale qui surviendra soit avec nous, en douceur, soit contre nous, dans la douleur. Car, pour faire écho à deux personnalités tristement à l’honneur ces derniers jours : « Dans la vie, ce qui compte, c’est pas l’issue mais c’est le combat.. » (Mano Solo) et « Je suis révolté, donc je suis. » (Camus).

Economiste et père de l’écologie politique (mais aussi co-fondateur du « Nouvel Observateur » et écrivain dont la « Lettre à D »[[Editions Galilée, 2006 (ou en livre de poche : Gallimard, collection Folio, n° 4830]] est une des plus belles déclarations d’amours jamais couchées sur papier), André Gorz a signé quelque mois avant de mourir, en 2007, un texte (inachevé) analysant parfaitement les enjeux, la course en avant et vers l’abîme du capitalisme de la croissance infinie, le piège tout aussi dangereux de la croissance verte et les alternatives qui s’ouvrent devant nous.

« (…) L’imaginaire marchand et le règne de la marchandise empêchent d’imaginer une quelconque possibilité de sortir du capitalisme et empêchent par conséquent de vouloir en sortir. Aussi longtemps que nous restons prisonniers de l’imaginaire salarial et marchand, l’anticapitalisme et la référence à une société au-delà du capitalisme resteront abstraitement utopiques et les luttes sociales contre les politiques du capital resteront des luttes défensives qui, dans le meilleur des cas, pourront freiner un temps mais non pas empêcher l’intériorisation des conditions de vie.
La « restructuration écologique » ne peut qu’aggraver la crise du système. Il est impossible d’éviter une catastrophe climatique sans rompre radicalement avec les méthodes et la logique économique qui y mènent depuis 150 ans. Si on prolonge la tendance actuelle, le PIB mondial sera multiplié par un facteur 3 ou 4 d’ici à l’an 2050. Or selon le rapport du Conseil sur le climat de l’ONU, les émissions de CO2 devront diminuer de 85% jusqu’à cette date pour limiter le réchauffement climatique à 2°C au maximum. Au-delà de 2°, les conséquences seront irréversibles et non maîtrisables.
La décroissance est donc un impératif de survie. Mais elle suppose une autre économie, un autre style de vie, une autre civilisation, d’autres rapports sociaux. En leur absence, la décroissance risque d’être imposée à force de restrictions, rationnements, allocations de ressources caractéristiques d’un socialisme de guerre. La sortie du capitalisme s’impose donc d’une façon ou d’une autre. La reproduction du système se heurte à la fois à ses limites internes et aux limites externes engendrées par le pillage et la destruction d’une des deux « principales sources d’où jaillit toute richesse » : la terre. La sortie du capitalisme a déjà commencé sans être encore voulue consciemment. La question porte seulement sur la forme qu’elle va prendre et la cadence à laquelle elle va s’opérer.
L’instauration d’un socialisme de guerre, dictatorial, centralisateur, techno-bureautique serait la conclusion logique – on est tenté de dire « normale » – d’une civilisation capitaliste qui, dans le souci de valoriser des masses croissantes de capital, a procédé à ce que Marcuse appelle la « désublimation répressive » – c’est-à-dire la répression des « besoins supérieurs » pour créer méthodiquement des besoins croissants de consommation individuelle, sans s’occuper des conditions de leur satisfaction. Elle a éludé dès le début la question qui est à l’origine des sociétés : la question du rapport entre les besoins et les conditions qui rendent leur satisfaction possible, la question d’une façon de gérer des ressources limitées de manière qu’elles suffisent durablement à couvrir les besoins de tous ; et inversement la recherche d’un accord général sur ce qui suffira à chacun, de manière que les besoins correspondent aux ressources disponibles. Nous sommes donc arrivés à un point où les conditions n’existent plus qui permettraient la satisfaction des besoins que le capitalisme nous a donnés, inventés, imposés, persuadés d’avoir afin d’écouler des marchandises qu’il nous a enseigné à désirer.
Pour nous enseigner à y renoncer, l’écodictature semble à beaucoup être le chemin le plus court. Elle aurait la préférence de ceux qui tiennent le capitalisme et le marché pour seuls capables de créer et de distribuer des richesses ; et qui prévoient une reconstitution du capitalisme sur de nouvelles bases après que des catastrophes écologiques auront remis les compteurs à zéro en provoquant une annulation des dettes et des créances. Pourtant une tout autre voie de sortie s’ébauche.
(…)Produire ce que nous consommons et consommer ce que nous produisons est la voie royale de la sortie du marché. Elle nous permet de nous demander de quoi nous avons réellement besoin, en quantité et en qualité, et de redéfinir par concertation, compte tenu de l’environnement et des ressources à ménager, la norme du suffisant que l’économie de marché a tout fait pour abolir. L’autoréduction de la consommation, son autolimitation – le self-restraint – et la possibilité de recouvrer le pouvoir sur notre façon de vivre passent par là. (…) »

PS : Cette chronique n’a pas vocation à être aussi longue, les humeurs qu’elle héberge se veulent à la fois plus concises et épidermiques que la réflexion ci-dessus. Il s’agit moins de s’y lancer dans l’analyse que de titiller l’esprit critique et la conscience des lecteurs. Il m’apparaissait toutefois important et utile de profiter de l’échec de Copenhague pour aborder de manière plus approfondie les enjeux « cachés » de la question climatique. C’est fait. Dès sa prochaine livraison, « La Lorgnette » retrouvera son format et son ton habituels.

Extrait de nIEWs (n°67, du 14 au 18/01/2010)

la lettre d’information de la Fédération.

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