La question climatique ne nous concerne plus… (Enfin, presque)

Ah, ils étaient heureux, les militants environnementaux, au soir de la « Vague pour le Climat » qui a vu quelque 15.000 personnes déferler – enfin, plutôt « ruisseler » tant l’hétérogénéité du rassemblement nuisit gravement à son dynamisme – dans les rues de Bruxelles. Ils affichaient la fierté jubilatoire et un brin niaise du puceau goûtant aux plaisirs de la chair après des mois voire des années de douloureuse (ré)pression hormonale.

C’est qu’ils en avaient rêvé de ce grand jour… 15.000 personnes ! Jamais la cause écologique n’avait rassemblé autant de monde dans notre pays. C’était le couronnement de plusieurs décennies de combat austère, de prêches dans le désert, de mises en garde snobées et d’appels à l’action ignorés. Ce 5 décembre 2009, syndicats, mouvements de jeunesse, organisations nord-sud, altermondialistes et « simples » citoyens se retrouvaient aux côtés des convaincus de la première heure, les quelques centaines d’environnementalistes ayant depuis longtemps conscience de l’enjeu climatique. Le message avait enfin percolé. La société civile se l’était approprié.
Le même phénomène se reproduisit à Copenhague lors de la marche organisée en marge de la Conférence des Nations Unis sur les changements climatiques. 30.000 selon la police, 100.000 selon les organisateurs, peu importe le nombre exact des manifestants. Ce qui prime, c’est leur diversité, la même qu’à Bruxelles renforcée par une mouvance anti-capitaliste déjà présente chez nous mais décuplée dans la capitale danoise.

La sentence peut paraître paradoxale mais cette mobilisation à large échelle confortée par la place que les médias accordent désormais à la question climatique devrait de facto marquer la fin du combat environnemental sur le sujet. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas de prôner ici l’abandon total du dossier et le désintérêt absolu par rapport à un enjeu qui est (très, très) loin d’être réglé. Un suivi attentif et un lobbying sans concessions resteront de mise. Mais le combat contre le « Réchauffement global » ne devrait plus accaparer les énergies comme il l’a fait jusqu’à présent. Le temps de la sensibilisation et de la conscientisation est passé ; la balle se retrouve aujourd’hui dans le camp des politiques et là, il faut savoir être modeste, le poids des environnementalistes pèse peu dans la balance des décisions… Mieux vaut dès lors qu’ils se recentrent sur un rôle dans lequel ils excellent, celui d’agitateurs de consciences et d’avant-garde éclairée.

On l’a vu avec la question climatique mais ce fut également le cas avec la lutte contre les pesticides, la dénonciation de la bétonisation effrénée ou la mise en cause des agrocarburants: le mouvement environnemental démontre une formidable capacité à « anticiper » les problèmes à venir. Parce qu’il prend le temps de lever la tête du guidon, qu’il s’efforce de regarder au-delà du lendemain ou du surlendemain, parce qu’il n’a d’autre intérêt que la défense et la préservation du patrimoine collectif, il sert souvent d’éclaireur prévenant des pièges et dangers qui guettent au détour de nos choix. Cette situation amenant à « avoir raison avant tout le monde » n’est pas toujours facile à vivre. Elle implique d’être parfois considérés comme des hurluberlus déconnectés de la réalité, des peines à jouir refusant les avancées de la technologie voire des nostalgiques de la lampe à huile et de la carriole à chevaux… La disproportion des forces en présence peut générer un sentiment d’inutilité et de lassitude, l’impression désespérante de se battre contre des moulins à vent. Qu’importe. Ce rôle d’empêcheur de consumer en paix s’avère fondamental et doit continuer à être pleinement investi.

Alors, même s’il serait sans doute plus valorisant de continuer à s’impliquer corps et âme dans la question climatique, histoire de récolter les fruits pratiques, politiques et médiatiques du long et pénible travail accompli dans l’ombre, il convient aujourd’hui de passer à autre chose, de se concentrer sur l’enjeu qui, demain, prendra le relais – ou complètera – la lutte contre le réchauffement global. Et cet enjeu, est d’ores et déjà identifié : la décroissance.

La partie ne va pas être simple. Mettre cette question sur la table à l’heure où la crise économique et ses conséquences sociales hantent le quotidien du public s’apparentera pour beaucoup à de la provocation. Appelé à se prononcer sur la question lors d’une interview diffusée sur Arte (le 6 juin dernier), Daniel Cohn-Bendit a ainsi taxé les promoteurs de la décroissance de « cinglés ». C’est clair et concis à défaut d’être étayé et convaincant. Dans un autre style, l’essayiste Pascal Bruckner c’est lui aussi lâché dans « M », le supplément du « Monde » en date du 6 mai 2009 : « La dépression actuelle est, pour beaucoup, l’occasion de remettre en musique le vieil idéal ascétique. Entendez la longue cohorte des cafards, des bigots, à droite et à gauche, qui nous prêchent du “il est temps de se serrer la ceinture, de revenir à la lampe à huile et à la carriole à cheval.” » (…) « L’avarice (dont l’étymologie est la même qu’avidité) est devenue, en ce début de siècle, une vertu civique, en quoi nos activistes verts et autres décroissants se tiennent sous la coupe d’un ethos utilitariste qui les obsède. » (…) « Rien de plus laid, de plus tordu que l’éloge de la pauvreté mené par certains doctrinaires, comme si elle était par elle-même dotée d’une vertu suprême. » (…) « Le goût des aises n’est pas obscène ou ramollissant, il est émancipateur (…) le consumérisme va de pair avec la passion d’être soi, et la technique, contrairement à ce que croient les passéistes, n’est nullement artificielle, elle est devenue une seconde nature, une extension de notre système nerveux qui agrandit chacun de nous. » Outrancier et prêtant à une analyse subjective statut de vérité scientifique, ce propos n’en comporte pas moins une part de vérité qui explique à elle seule la complexité de la démarche à entreprendre : « (…) le consumérisme va de pair avec la passion d’être soi (…) » On ne peut effectivement nier que nous vivons dans une société où l’affirmation de soi passe par la consommation, souvent effrénée et ostentatoire L’importance sociale aujourd’hui accordée à la voiture en constitue une illustration édifiante.

Le travail à mener s’annonce donc ardu car il implique une remise en question d’un mode de vie et d’un système de valeurs intégrés par le plus grand nombre. C’est pourtant une priorité absolue. Car quand le Monde se sera enfin mis d’accord sur des mesures de lutte contre les émissions de gaz à effet de serre qui étouffent la Planète, il devra s’interroger sur la viabilité de son modèle économique basé sur des productions et consommation infinies au sein d’un univers fini… Indépendamment du CO2 et autres gaz qui nous perturbent l’atmosphère, nous ne pourrons en effet continuer à puiser indéfiniment dans l’héritage de la Terre : ressources et matières premières vont inexorablement se tarir et lorsque la prédiction se muera en évidence, il sera trop tard pour changer le cours des choses. L’« équation du nénuphar » développée, entre autres, par Albert Jacquard rend parfaitement compte de cette distorsion du temps et de l’urgence : « Imaginons un nénuphar planté dans un grand lac qui aurait la propriété héréditaire de produire, chaque jour, un autre nénuphar. Au bout de trente jours, la totalité du lac est couverte et l’espèce meurt étouffée, privée d’espace et de nourriture. Question : Au bout de combien de jours les nénuphars vont-ils couvrir la moitié du lac ? Réponse : non pas 15 jours, comme on pourrait le penser un peu hâtivement, mais bien 29 jours, c’est-à-dire la veille, puisque le double est obtenu chaque jour. Si nous étions l’un de ces nénuphars, à quel moment aurions-nous conscience que l’on s’apprête à manquer d’espace ? Au bout du 24ème jour, 97% de la surface du lac est encore disponible et nous n’imaginons probablement pas la catastrophe qui se prépare et pourtant nous sommes à moins d’une semaine de l’extinction de l’espèce…Et si un nénuphar particulièrement vigilant commençait à s’inquiéter le 27ème jour et lançait un programme de recherche de nouveaux espaces, et que le 29ème jour, trois nouveaux lacs étaient découverts, quadruplant ainsi l’espace disponible ? Et bien, l’espèce disparaîtrait au bout du … 32ème jour. » Il appartient dès lors au mouvement environnemental de jouer les poissons pilotes sur cette question comme il l’a fait sur la question climatique.

Extrait de nIEWs n°66 (du 17/12/2009 au 14/01/2010),
la lettre d’information de la Fédération.
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