La sobriété comme boussole

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Souvent, dans les débats, les enjeux environnementaux et sociaux sont mis en opposition. Et le reproche est parfois adressé aux écologistes de ne pas s’occuper des gens. Cela revient à penser que l’être humain vit coupé de l’environnement et que l’habitabilité de la planète concernerait tous les autres êtres vivants sauf l’espèce humaine.

Nous sommes les héritiers et héritières d’une pensée moderne qui oppose nature et culture et qui pense l’être humain en dehors de l’écosystème planétaire et des autres êtres vivants qui le partagent avec nous. La « nature » n’apparaît plus aux êtres humains que sous forme de matières premières ou d’objets à mettre en forme, susceptibles d’être insérés dans l’économie. Nous nous sommes coupés du monde. Mais dès lors que nous décentrons notre rapport anthropo-centré au monde et que nous acceptons que nous sommes dépendants des conditions géographiques, météorologiques, biologiques, sociales, culturelles, affectives pour assurer notre survie, nous comprenons que la dimension écologique est intrinsèque à toute réflexion sur la condition humaine.

Prendre soin du monde, de la nature, des autres espèces avec lesquelles nous partageons notre espace de vie est la condition sine qua non à la préservation des « intérêts » humains, de notre bien-être actuel et de notre survie future.

« Une philosophie de l’habitation de la Terre s’appuie sur une conception globale, et non atomiste, de l’écologie. Celle-ci ne se réduit pas à la question des ressources mais elle concerne aussi la subjectivité, c’est-à-dire notre manière d’appréhender notre rapport à la nature et aux autres vivants. Ainsi, c’est en partant de l’humain, en changeant ses représentations, ses manières d’être et d’agir, que l’on peut espérer protéger les écosystèmes, les autres espèces et promouvoir un modèle de développement plus soutenable et plus juste. »1

Vers un souci éthique du monde

La compréhension des enjeux environnementaux, la prise de conscience de notre vulnérabilité, de l’interdépendance des écosystèmes planétaires, de la finitude de notre planète, peut nous amener à nous soucier du monde. Le souci peut mener au soin, c’est-à-dire à développer de la considération, du respect et de l’empathie envers les autres, tous les vivants, humains et non humains. Cette attitude de « prendre soin » permet de repenser le lien entre les vivants, d’engager une transformation de soi et d’élargir sa considération morale : l’horizon de ses pensées et de ses actes devient alors le monde commun et pas seulement son bien-être ou celui de ses proches.

« C’est en étant confronté à ses limites et en comprenant la communauté de destin qui l’unit aux autres vivants que l’individu ressent le désir de transmettre un monde habitable et peut alors développer des vertus indispensables à la transition écologique, comme la sobriété, la coopération, la bienveillance, la générosité, la justice et le courage.»2

Un changement de récit

Nous vivons pour travailler, être « productif », performant. Nous  maximisons le moindre temps libre disponible (à travers différentes activités devenue synonymes de loisirs : voyage, city-trip, shopping, etc.) Nous avons l’illusion d’être « indépendant.e.s », « libres » de nos décisions et de nos gestes. Dans un monde en accélération permanente, tant du point de vue social que technique, dans un monde déconnecté des rythmes saisonniers, coupé du vivant, qui a aboli le rapport au temps lent, nos modes de vie nous rendent pourtant de plus en plus fragiles (burn-out, COVID, solitude, etc.). Une critique de nos modes de vie « modernes » s’avère vitale.

Si élargir son rapport au monde est un premier pas, un second est indispensable pour faire sienne la sobriété. Il implique de prendre de la distance par rapport aux sirènes de la société de production et de consommation de masse, à l’illusion d’abondance illimitée, à l’accessibilité immédiate du monde, à la définition des libertés individuelles, à la notion de propriété, de biens communs… (Voir le texte d’Alain Geerts sur la publicité) Notre modèle sociétal occidental de développement repose sur l’accroissement, « c’est-à-dire dynamiquement, [les sociétés modernes] sont structurellement et institutionnellement contraintes de rendre toujours plus de monde disponible, de le mettre à portée par la technique, l’économie et la politique : de rendre des matières premières utilisables, d’explorer des marchés, d’activer des potentiels sociaux et psychiques, d’élargir les possibilités techniques, d’approfondir les connaissances, d’améliorer les dispositifs de contrôle, etc.»3 Mais est-ce vraiment le goût d’obtenir encore plus qui motive notre quête ou bien « la peur d’avoir de moins en moins »4 ?

Du logement à la propriété

La vie urbaine est particulièrement symbolique de notre rapport déconnecté au monde : les milieux naturels et vivants sont rares dans ces espaces (plus rares encore, sous une forme « sauvage »), les modes de vie sont alimentés par des objets dont la production est délocalisée de leur lieu de consommation, y compris sur le plan gastronomique et il y règne une ambiance d’abondance qui n’invite certainement pas à la sobriété.

« Le contrôle des espaces et des milieux vivants s’effectue à la faveur d’une urbanisation croissante, à la fois par le biais des villes elles-mêmes à partir de leur centre historique, mais aussi par celui d’une conquête des zones périurbaines puis rurales. Autour de 55% de la population mondiale vit aujourd’hui dans des villes. »5

Les villes deviennent nos paysages de vie et le chez soi – quand on a le privilège d’avoir au-dessus de soi un toit décent – devient l’ultime refuge. L’accès à la propriété privée est vu comme un progrès et bientôt les rêves de maisons individuelles avec jardin et emplacement de parking se multiplient, favorisant l’étalement urbain. Les sols s’artificialisent, la nature « sauvage » est mise à distance et les jardins reproduisent une image domestiquée de la vie végétale naturelle. Les ressources naturelles sont extraites en masse, l’énergie abondamment consommée et le mythe de la brique dans le ventre des Belges prospère. Si le droit à l’accès à un logement décent est fondamental, que dire de l’accumulation de propriétés secondaires, de la spéculation immobilière (particulièrement marquée dans la construction de bureaux, de commerces6, etc. qui resteront inoccupés), des logements laissés vacants? N’avons-nous pas été leurré.e.s par un sentiment d’abondance de ressources, d’espace et d’énergie ?

Une nouvelle éthique qui « inviterait précisément à un rapport aux objets du monde qui ne s’effectue pas sous mode de prédation et de l’appropriation polluante mais de l’émerveillement, du respect des limites, de la gratitude et de la préservation des interdépendances »7 est-elle possible ?  

Les vertus sont des boussoles

Changer nos modes de vie, de pensées, de relation au monde vivant est un processus. Si les crises sont des opportunités pour conserver ce à quoi nous tenons et se délester des erreurs, pour envisager les transformations indispensables et prendre un nouveau départ, il est utile de guider les questionnements éthiques qui nous attendent, dès aujourd’hui et pour les années à venir, à l’aide de boussoles, les vertus.

« Pour Aristote, la vertu, qu’elle soit morale, comme le courage ou la tempérance, ou intellectuelle, comme la prudence ou la sagesse, est une disposition (hexis) qui explique que nous soyons et agissions de telle ou telle manière et que nous ayons du plaisir à faire une action bonne. »8

Penser la sobriété comme un évitement des excès et des privations, comme un équilibre entre le trop plein et le trop peu, une recherche du juste milieu, accompagnée de la vertu de justice et de juste partage des biens, permet d’amorcer les réflexions portées par mes collègues Arthur et Noé.

« La sobriété est indissociable de la justice et des autres dispositions morales qui fondent un rapport harmonieux à soi, aux autres et à la nature. Elle fait ainsi le lien entre le souci de soi et le souci du monde. »9

La sobriété  peut, parmi d’autres vertus, nous aider à discerner commet dépasser les attitudes prédatrices de la société occidentale et créer un nouveau récit, différent de celui qui constitue actuellement le nôtre et qui intégrerait le respect du vivant, le partage des ressources, dans les limites de la planète.


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  1. Corine Pelluchon, Réparons le monde, humains, animaux, nature, Rivages Poche, 2020, p.174
  2. Idem, p.225
  3. Hartmut Rosa, Rendre le monde indisponible, La Découverte, 2020, p.17
  4. Idem, p.16
  5. Manuel de la grande transition, Collectif Fortes, Les liens qui libèrent, 2020, p.313
  6. « Ramenée à l’ensemble de la population wallonne, la surface commerciale totale acceptée de 2000 à 2008 représente une augmentation de 524 m² par 1.000 habitants. Ceci correspond à un accroissement de près d’un tiers de la surface de vente existante en Wallonie, taux à confronter à celui de la croissance démographique pour la même période (+3,86 %) »
  7. Manuel de la grande transition, Collectif Fortes, Les liens qui libèrent, 2020, p.327
  8. Corine Pelluchon, Réparons le monde, humains, animaux, nature, Rivages Poche, 2020, p.180
  9. Idem, p228