La sojatisation du monde

Le soja est la première source de protéines végétales pour l’alimentation animale des élevages hors sols.  Pour satisfaire une demande croissante, en Europe et en Asie, l’Amérique du Sud est en voie de sojatisation rapide avec des conséquences dramatiques : déforestation massive, expulsion des populations indigènes,  ruine des petits paysans, pollution des sols et atteinte à la santé. 

Soja toute !
A l’échelle mondiale, l’augmentation exponentielle de la production du soja est directement liée à celle de la demande pour alimenter le cheptel européen et surtout les nouveaux marchés asiatiques. Plus de soja, donc plus de terres à cultiver. L’Amérique du Sud, riche d’espaces vierges, répond massivement mais aveuglément à l’appel. Ce nouvel Eldorado du soja se concentre principalement au Brésil, en Argentine, au Paraguay et en Bolivie où les cultures vivrières et les forêts primaires cèdent la place à des  millions d’hectares de soja. Au point qu’on parle désormais de sojatisation des campagnes et de l’économie. Le soja y est cultivé à très large échelle, souvent en monoculture, et est destiné à l’exportation à 75 % pour le Brésil et la Bolivie et à près de 100 % pour l’Argentine et le Paraguay ! 

Bidoche toute !
Dans l’Union européenne, c’est la situation inverse. Depuis l’avènement de la politique agricole commune (PAC), l’Europe connaît une dépendance extérieure considérable en oléo-protéagineux.  Pour l’alimentation animale, cette dépendance s’élève aujourd’hui à 80 % . Ainsi, l’Europe importe plus de 20 millions de tonnes de protéines végétales (presqu’exclusivement du soja) chaque année. Une dépendance imposée par les accords internationaux sur le commerce agricole (GATT et actuellement l’OMC) et la volonté politique de promouvoir une agriculture ouverte, compétitive au niveau mondial.
En Asie, la Chine et l’Inde, pays consommateurs de viande émergeants, sont les nouveaux moteurs du « système soja ».

Environnement et climat paient cash !
Le Brésil cultivait, en 1991, près de 10 millions d’hectare de soja. 10 ans plus tard cette superficie a doublé et ne cesse de s’étendre. Aujourd’hui, ce sont 25 000 km2 qui sont annuellement déboisés au profit du soja. A l’échelle de la planète, la déforestation injecte près de six milliards de tonnes de dioxyde de carbone dans l’atmosphère chaque année, en grande partie pour produire ces précieuses protéines végétales. Outre la biodiversité et les changements climatique, l’environnement paye un lourd tribu à l’extension de la monoculture de soja :érosion sur des sols fragiles, pollutions des cours d’eau,…  Autant de maux qui prennent dans ces contrées une ampleur et une allure peu communes. 

Paupérisation massive, profits concentrés indécents
Comme la culture du soja est très industrialisée, le besoin de main-d’œuvre est excessivement bas : plus de 30 fois moindre que pour les productions vivrières. Les paysans locaux et les peuples indigènes, bien souvent exclus du marché de la propriété, sont expropriés quand leur terre ne leur a pas tout simplement été volée, reléguant des milliers de paysans dans les bidonvilles périurbain.  Certains propriétés dépassent les 100.000 hectares…. La culture du soja est actuellement particulièrement profitable et sa production est concentrée aux mains de quelques uns et de sociétés d’investissement.
Cette concentration s’accentue encore en amont et en aval puisque les semences (très souvent transgéniques) et les pesticides sont produits par quelques transnationales et, en aval, le marché du soja est partagé par quatre grandes multinationales qui assurent son négoce et son commerce au niveau mondial.

Dépendance destructrice de l’Europe
Tout cela pour alimenter l’Europe en protéines dont ont besoin ses élevages industriels, concentrés dans les zones côtières pour bénéficier de ces protéines bon marché acheminées par bateau.  Une politique dont les « fruits » les plus visibles chez nous sont la dissociation de l’agriculture et de l’élevage et la spécialisation des exploitations et des territoires. Avec des conséquences environnementales et sociales connues : pollution des eaux souterraines et de surface dans les zones spécialisées en élevage (Flandre, Bretagne, Pays-Bas, partiellement en Wallonie…), dégradation des sols dans les régions spécialisées en cultures due au déficit de matières organiques et à la simplification des systèmes de rotation, participation de l’agriculture au réchauffement climatique (élevages intensifs, recours plus important aux engrais minéraux,  …), diminution de l’activité agricole, abandon de territoire, effets sans précédent sur les paysages, érosion continue de la biodiversité… 

Des alternatives existent …
Pourtant l’Europe sait et pourrait produire des protéines végétales et leur production améliorerait grandement l’impact environnemental de son agriculture. L’introduction des cultures de légumineuses dans les rotations augmenterait fortement la fertilité des sols et réduirait la pression des ravageurs, des maladies et des mauvaises herbes. Autant de traitements phytosanitaires et d’engrais dont nous pourrions nous passer au profit de la biodiversité et d’une réduction de la production par l’agriculture de gaz à effet de serre. Une production qui aurait permis d’éviter tous les problèmes de pollution que nous connaissons aujourd’hui suite à la concentration des élevages. Une production qui éviterait la production de surplus de lait en poudre, de sucre, de céréales ou de viande dont les effets sur l’agricultures des pays du sud sont aussi la paupérisation des agriculteurs, soit la majorité de la population mondiale….
Il s’agit, pour défendre ce modèle selon le principe de souveraineté alimentaire, de soutenir la production d’oléoprotéagineux en Europe par des prix agricoles protégés. Cela passe par l’utilisation de droits de douanes et de quotas pour se protéger des importations de soja produit dans des conditions inacceptables afin de garantir l’accès des populations agricoles à la terre et aux semences. C’est également reconnaître le droit pour chaque pays de définir ce qui est produit sur son territoire, la façon dont c’est produit, et ce qui y rentre. En conséquence, ce modèle exige aussi que nous limitions nos propres exportations. 

La souveraineté alimentaire : un droit à conquérir
S’il existe aujourd’hui quelques filières respectant déjà les principes d’une agriculture durable et de la souveraineté alimentaire, leur développement ne tient qu’à l’engagement de quelques agriculteurs et consom’acteurs. Un engagement nécessaire mais qui doit rapidement se traduire par une réorientation de la politique agricole commune. Cette année, la campagne du CNCD aura pour thème la « souveraineté alimentaire ».  Ses objectifs sont de sensibiliser l’opinion publique autour des revendications de la souveraineté alimentaire et de faire pression sur les responsables politiques belges et européens pour que des politiques de régulation permettent à l’agriculture de répondre aux attentes des citoyens et des producteurs.
En France, un collectif d’association a lancé une campagne plus spécifiquement sur le thème du soja dont les deux objectifs principaux sont de mettre un terme au financement de l’expansion de la culture du soja en Amérique latine et d’obtenir d’entreprises de la filière soja qu’elles prennent mieux en compte l’impact social et écologique de la culture du soja.

La campagne cncd : http://www.cncd.be/pages/acteurs_res_pla_souv.cfm
La campagne française : http://www.sojacontrelavie.org/index2.php

Lionel Delvaux

Anciennement: Nature & Ruralité