La ville est morte, vive la ville

La ville est morte, vive la ville

New York is dead forever… C’est le titre d’une opinion publiée dans le New York Post au mois d’août. L’auteur observe que tout ce qui rendait sa ville attractive est en train de disparaître : la proximité de l’emploi, de la culture, de la bouffe, des magasins et de l’éducation. Mais ce qui vaut pour New-York ne vaut il pas pour toutes les villes du globe et plus largement pour les « zones de centralité » ? La ville ne perd-elle pas depuis plusieurs années de son pouvoir d’attraction entre pollution et possibilité de télétravail ? Quoi qu’il en soit, la crise de la COVID n’a fait qu’amplifier ce phénomène et nous met face à un nouveau défi. Car un habitat dense de type urbain est une nécessité a priori indépassable dans un monde qui entend respecter les limites de la planète.

Vivre en ville, condition d’une société durable ?

Le sujet est sensible et va à l’encontre de pas mal d’idées reçues. Pour beaucoup, retourner à la campagne c’est cultiver son potager, vivre proche de la nature, et finalement, s’éloigner de la consommation de masse des grandes cités. C’est d’ailleurs parfois le cas. Mais en réalité, la plupart des retours « à la campagne » sont bien loin de cette image d’Epinal. A fortiori en Belgique, où l’on parlera d’ailleurs plus de « rurbanité » que de « ruralité ». En définitive, le « rurbain » déplacera un mode de vie d’urbain dans un nouveau paysage plus vert, ce qui s’accompagnera de l’augmentation de la taille du logement à chauffer, d’une multiplication des trajets et d’une dépendance accrue à la voiture individuelle sans que son style de vie ne s’accompagne nécessairement d’une plus grande sobriété. Une vie au vert qui me poussait d’ailleurs dans un titre quelque peu provocateur  à soutenir que le modèle de vie à la campagne «  à la wallonne » n’était rien de moins qu’un délit climatique

La densité de la ville permet de consommer moins d’énergie et de ressources par habitant. Pour les transports surtout : une étude de l’INSEE en France estimait ainsi qu’un habitant d’une zone urbaine consommait 2X mois d’énergie pour ses transports qu’un périurbain. Rien d’étonnant. A Bruxelles par exemple 54% des ménages ne disposent tout simplement plus de voiture et plus de 50% des trajets des bruxellois se font à pied en vélo ou en transport en commun. La densité permet la mise en place de transports en commun efficaces, de mobilités alternatives (cambio…) et la proximité (à distance piétonne ou cyclable) des services (école, magasin, … ). Une ville aménagée rend ses habitants voituro-indépendant… 

Autre poste de consommation important, le chauffage. Il dépend d’une part du niveau d’isolation du bâtiment mais aussi et surtout de la taille de celui-ci. Ici aussi, la ville est le lieu de la sobriété en termes de taille (une ville comme Liège compte un tiers d’appartements pour 2/3 de maisons unifamiliales), et de moindres surfaces à chauffer par habitant. Rajoutons que l’habitat dense nécessite également moins de routes, moins d’infrastructures (égouts, canalisations… ) par habitant…

Quand on parle de ville, on ne parle pas forcement de New York voire de Bruxelles mais plutôt d’une agglomération suffisamment densément peuplée en habitants, en emplois et en services. Difficile de fixer un seuil de densité magique qui permettrait l’organisation optimale d’une société moins consommatrice d’énergie et de ressources. Mais pour une région comme la Wallonie, en tous cas, 6 zones urbaines définies par l’IWEPS (Liège, Charleroi, Mons, Namur, Tournai, Verviers) pourraient sans doute prétendre atteindre cet idéal. Soulignons que la densité ne suffit pas, ce n’est qu’un des éléments nécessaires pour imaginer une organisation plus sobre de la société.

La ville prend (un nouveau) coup dans l’aile

Plus de sortie, plus de vie sociale et culturelle, plus de resto ou de café, plus de monde dans les rues, les magasins et les lieux de sociabilité fermés sans oublier une plus forte propagation de la COVID dans les zones denses … Beaucoup des éléments qui rendent la vie en ville attractive ont momentanément disparu durant les confinements. Ils ont pesés lourds pour tous les européens mais sans aucun doute plus en ville qu’ « à la campagne ». « Beaucoup d’amis envisagent de quitter Liège » me disait encore le weekend dernier une connaissance liégeoise quelque peu désespérée. « Surtout pour une ville comme Liège, à la sociabilité débordante, le fait de devoir chacun rester chez soit pèse lourd sur les épaules ». Ces désagréments s’ajoutent à ceux qui existaient déjà, expliquant l’exil des urbains constaté notamment à Bruxelles : prix de l’immobilier élevé, pollutions, bruit, manque d’espaces verts, trafic dense, (sentiment) d’insécurité dont celui plus récent lié au terrorisme. Mais la crise de la COVID et les confinements successifs ont clairement allongé cette liste.

D’autant que la crise sanitaire pourrait modifier durablement certains élément clés pour l’attractivité des villes :

  1. L’augmentation du télétravail suite au confinement risque également de diminuer l’attractivité des villes. Il est difficile d’avoir le recul suffisant sur ce phénomène. Peu de chiffres officiels si ce n’est dans des pays lointains comme le Québec. Et, au final, les experts s’empoignent pour savoir si le télétravail serait une bonne ou mauvaise nouvelle pour le climat (plus d’internet, de chauffage, et un incitant à étaler l’habitat). Quoi qu’il en soit, un acteur du marché de l’immobilier bureau bruxellois stipulait que “le choix des entreprises d’opter pour plus ou moins de télétravail pourrait avoir un impact très fort sur l’immobilier de bureaux à Bruxelles.” Il pourrait donc clairement y avoir de moins en moins d’emplois de bureau dans les zones urbaines. Or, des études menées dans une ville comme Paris montrent que la proximité du lieux de travail est ce qui retient bon nombre d’urbains en villes.
  2. Autre évolution que la crise Covid a accélérée, l’e-commerce a explosé questionnant le futur du commerce physique et le rôle de la ville comme lieux de commerce. L’étude menée par Comeos en avril 2020 montre que les conséquences sur les magasins physiques et sur les centres de ville ne sont pas encore si marquées ni claires. Ce qui est certain, c’est que beaucoup de villes avaient adopté depuis plusieurs années une stratégie de dynamisation de leur centre basée sur l’activité de commerce. On pense au piétonnier Bruxellois et que, une fois encore, la Covid semble mettre à mal cette stratégie. 
  3. Rajoutons que la durée des confinements rend le risque de faillite des lieux de sociabilités (cafés, restaurants…) et de vie culturelle plausible…

Sans qu’il n’y ait aucune certitude à ce stade, la Crise Covid pourrait donc dégrader des éléments clés de l’attractivité des villes et au final accélérer une tendance à l’exode urbain.

Réinventer la ville… encore une fois

Que peut-on tirer comme conclusion à ce stade ?

Comme point de départ, il semble difficile d’envisager une organisation de notre société sobre en ressources et en énergie qui ne densifie pas son occupation du territoire. La « ville (ou en tout cas l’habitat dense) est l’avenir de l’Homme ». En outre, le logement de demain existe déjà. On ne va pas abattre les bâtiments qui existent. Ce serait écologiquement, économiquement mais aussi d’un point de vue patrimonial totalement inenvisageable. Pour penser au logement de demain, nous devons donc partir du logement existant, avec ses centres urbains en crise mais aussi avec ses zones périurbaines éparpillées et étalées sur le territoire.

Il n’est pas encore temps de tirer des conclusions définitives alors que, au moment d’écrire ces lignes, nous entamons à peine un deuxième confinement et que la suite de cette pandémie demeure grandement incertaine. Mais il apparaît déjà évident que cette crise va nous obliger à repenser à nouveau la ville. Elle pourrait être sans doute de moins en moins un centre de travail et de commerce et davantage un lieu dédié au logement. Mais parallèlement elle risque de perdre certaine des raisons qui poussent les gens à vouloir y vivre… Il sera donc plus que jamais crucial de travailler sur tout ce qui rend une ville attractive et agréable pour ses habitants, sur les besoins de ceux qui l’habitent tous les jours. La ville va devoir maintenir et développer les services qu’elle rend à ses habitants (y compris l’enseignement, ou les services de santé), travailler plus que jamais sur la spéculation immobilière qui pousse les loyers à la hausse, elle va devoir lutter contre les pollutions (dont le bruit) et plus spécifiquement reprendre l’espace dédié à la voiture, soutenir tout ce qui fait une vie culturelle et communautaire riche, et enfin se verdir… Ce n’est pas seulement un enjeu pour la ville mais sans doute pour notre capacité collective à développer un modèle de société durable. Et ce sera sans doute plus vrai que jamais dans le monde d’après COVID.

Arnaud Collignon

Énergie & Territoire