La « Vision Intégrale », solution pour l’avenir ?

La « Vision Intégrale », solution pour l’avenir ?

Mais pourquoi diable avons-nous si difficile, nous, citoyens occidentaux, à changer nos habitudes en matière de consommation, déplacements, etc. alors que tous les indicateurs vont dans le même sens : accroissement de la température et changements climatiques, pollutions diverses et variées, raréfaction des ressources, etc. etc. Et ce, d’autant plus qu’une majorité d’entre nous, à en croire de nombreuses études, semble préoccupée par un environnement sain…
Un tel dira que c’est parce que les gens ne savent pas comment faire, qu’ils n’ont pas les informations ou l’argent pour faire autrement, ou encore que la science n’a pas apporté son lot de solutions. Tel autre dira que les autorités publiques ne mettent pas en place de mesures suffisamment progressistes et contraignantes. Ou que c’est lié à notre culture occidentale, trop matérialiste et individualiste. Ou encore que c’est parce que les gens ne respectent pas la nature, parce qu’ils n’ont pas assez d’empathie pour les autres, parce qu’ils ont besoin de consommer pour se sentir bien,…

Selon la « Vision intégrale », ils ont tous raison !

La vision intégrale, kékséksa ?

Ken Wilber, philosophe américain plutôt méconnu en Europe, surnommé par certains « l’Einstein de la conscience », est à la base de la théorie de la Vision intégrale. Celui-ci aurait trouvé le dénominateur commun à un grand nombre de systèmes de connaissance. Après plusieurs années passées à étudier deux cent modèles hiérarchiques, il a découvert qu’ils obéissaient tous à quatre classes majeures (ou quadrants) qui décrivent toutes les facettes de la réalité : intérieure, extérieure, individuelle et collective (figure 1). Tous les individus (de l’atome à l’humain) ont des réalités intérieures (des expériences subjectives) et extérieures (différents comportements et composantes physiologiques). Ces individus ne sont jamais seuls mais sont membres de groupes, qui ont aussi des réalités intérieures (cultures,…) et extérieures (système socio-économique). Tout évènement, discipline, être humain, objet, organisation, etc. peut être vu à partir de ces quatre perspectives.

I Le soi et la conscience II Cerveau et organisme
Individuel-Intérieur Individuel-Extérieur
Expériences personnelles Comportements
Subjectif Objectif
III Culture et vision du monde IV Système social et environnement
Collectif-Intérieur Collectif-Extérieur
Cultures Systèmes
Inter-subjectif Inter-objectif

Figure 1: Certains aspects des 4 quadrants (Source: S. Esbjörn-Hargens, Integral Ecology An Ecology of Perspectives, vol 1, n°1, 2005)

Le premier quadrant individuel-intérieur représente « ce que JE pense, ce que JE ressens » et décrit les influences psychologiques, la réalité subjective et interne de l’individu, les émotions et expériences personnelles des gens. Il traite des aspects psychologiques, de l’estime de soi, de la conscience des individus, des valeurs personnelles, des croyances religieuses ou spirituelles, du degré d’attention pour les autres ou pour l’environnement. Les exemples d’outils de transformation sont ceux de développement personnel, la psychothérapie, la prière, le développement de la spiritualité, la méditation,…

Le second quadrant « individuel-extérieur » correspond à « ce que JE fais » et concerne les influences comportementales, la réalité objective et externe de l’individu. Il traite des comportements concrets des gens en tenant compte de leurs capacités physiques, cognitives et financières. Les exemples de champs d’applications sont la consommation responsable, les médicaments, les études comportementales,…

Le troisième quadrant « collectif-intérieur » qui correspond à « ce que NOUS pensons » reprend la dimension culturelle et la vision du monde partagée par un groupe (ou la conscience ressentie et partagée à l’intérieur d’un groupe). Il traite des valeurs, des normes culturelles, des symboles au sein d’un groupe donné, la perception collective de l’environnement et de la pollution au sein du groupe,… Les exemples d’outils de transformations sont les outils participatifs, les programmes type agenda 21 local au sein d’une commune, les thérapies de groupe, les villes en transition,…

Le quatrième quadrant « collectif-externe » représentant « Ce que NOUS faisons » reprend les systèmes sociétaux et l’environnement au sens large. Il traite des structures politiques, économiques, technologiques, informationnelles, éducationnelles, des stratégies, de la gestion des ressources naturelles,… Les exemples d’outils sont l’élaboration de politiques publiques, la définition de normes, de subsides, les protestations organisées,…

L’inclusion des 4 quadrants est obligatoire si l’on veut être aussi intégral que possible. Aucune de ces dimensions n’apporte une meilleure ou une mauvaise réponse à un problème donné. Les réponses et les solutions sont complémentaires. La Vision intégrale suppose aussi qu’il n’est pas possible de comprendre une des réalités (donc un des quadrants) à la lumière des autres quadrants.

Et la protection de l’environnement dans tout cela ?

La Vision intégrale peut être appliquée à tout y compris à l’écologie et aux enjeux environnementaux. L’écologie intégrale est investiguée depuis la fin des années nonante par Sean Esbjörn-Hargens, théoricien de la Vision intégrale, et M E Zimmerman, philosophe de l’environnement.

Selon, Esbjorn-Hargens, les définitions de « l’écologie » les plus communément admises[[Par exemple, selon wikipedia, L’écologie, du grec οίκος : “oikos” (maison) ; et λόγος : “logos” (discours, sciences, connaissances), est l’étude scientifique des interactions qui déterminent la distribution et l’abondance des organismes vivants. Ainsi, l’écologie est une science biologique qui étudie deux grands ensembles : celui des êtres vivants (biocénose) et le milieu physique (biotope), le tout formant l’écosystème (mot inventé par Tansley). L’écologie étudie les flux d’énergie et de matières (réseaux trophiques) circulant dans un écosystème L’écosystème désigne une communauté biotique et son environnement abiotique]] et les disciplines majeures les plus connues de l’écologie[[S. Esbjörn-Hargens en recensent 6: écologie des paysages, des écosystèmes, écologie physiologique, comportementale, écologie des populations, synécologie.]] ne tiennent compte que des réalités extérieures des individus et des systèmes. Autrement dit, ces disciplines sont toutes capables d’élaborer des affirmations scientifiquement valables mais ne tiennent pas compte d’une réalité plus large incluant les quadrants intérieures. A l’inverse l’écologie intégrale tient compte de ces réalités subjectives (figure 2).

Individuel-Intérieur (expérience) Individuel-Extérieur (comportement)
Somatique  Scientifique (chimie; physiologique, biologique,…)
psychologique comportemental
thérapeutique médical
esthétique représentationnel
spirituel
Collectif-Intérieur (culture) Collectif-Extérieur (systèmes)
culturel historique
linguistique social
philosophique économique
éthique technologique
religieux écologique
ésotérique géographique

Figure 2: les 4 domaines de l’écologie intégrale et leur approches respectives (source: ibid)

De façon générale, les projets visant à la protection de l’environnement utilisent surtout des outils issus de la partie droite du schéma, à savoir la partie extérieure. Ils s’occupent essentiellement de la pérennité de l’environnement extérieur avec des outils scientifiques et politiques. Exemple: pour lutter contre les changements climatiques, isolons nos maisons et ajustons les réglementations pour favoriser les transports en commun.

Selon la Vision intégrale, ces démarches sont de toute évidence indispensables mais « sans une croissance et un développement dans les domaines intérieurs vers des niveaux de valeurs et de conscience mondecentriques [par opposition à une vision centré sur soi ou sur sa seule communauté], l’environnement reste gravement en danger[[Ken Wilber, Le livre de la Vision Intégral. Relier épanouissement personnel et développement durable, Dunod, 2008]] ».
Concrètement, par exemple, le 1er quadrant nous enseigne que le retour à une plus grande spiritualité est essentiel. La spiritualité est le domaine de l’esprit, de l’intuition, de l’interrogation sur le sens et la place de l’homme dans l’univers. S’inspirer des traditions spirituelles qu’elles soient religieuses ou non, est riches d’enseignements pour nous aider à grandir dans notre humanité et évoluer vers des niveaux de consciences centré sur le monde et …in fine, sauver notre planète.
Pour conclure, la Vision intégrale nous paraît être un formidable outil pour réfléchir et mettre en oeuvre tout projet, initiative dans quelque domaine que ce soit, et en particulier dans le domaine de l’écologie et la protection de l’environnement.

En savoir plus:

Ken Wilber, Le livre de la Vision Intégrale. Relier épanouissement personnel et développement durable, Dunod, 2008

S. Esbjörn-Hargens, Integral Ecology An Ecology of Perspectives ; AQAL Journal, Vol.1, n°1, 2005

VODO Duurzame Ontwikkeling. voor dummy’s (2008)

Anne Thibaut

Alimentation durable & Société