Lâchez-nous le slip !

Lâchez-nous le slip !

En ce vendredi 5 juin, Journée mondiale de l’Environnement, France 2 nous offrit un moment de télévision édifiant. Je ne parle pas de la diffusion de « Home », le kaléidoscope de Yann Arthus-Bertrand sur le Terre et ses misères, mais de l’interview qui précéda cette grand-messe cathodique (10 millions de fidèles au rendez-vous avec, selon de mauvais perdants, une vague de conversions ayant conduit à l’avènement de la liste Europe Ecologie lors du scrutin européen du surlendemain).
Donc, après les badineries d’usage sur un tournage au superlatif – nombre de pays survolés (54) ; tonnes de CO2 compensées (1.500) ; heures de rushes accumulées (500) ; millions d’euros dépensés (12) ; stratégie de diffusion mondialisée (150 pays, 39 langues)… – le journaliste interpelle Arthus-Bertrand sur la morale implicite de son film. En gros, cela donne : « On ne peut pas conclure sans évoquer le message que vous portez suite aux constats alarmants que vous dressez de l’état de la Planète, à savoir la nécessité de la décroissance…» S’en suit une réponse argumentée sur base des éléments classiques : l’impact de notre production sur la Planète conjugué aux besoins croissants et légitimes des pays en développement impose que les sociétés les plus riches revoient leur standard de vie ; on peut vivre bien et même mieux en consommant moins ; etc. etc.

Pour François-Henri Pinault, milliardaire français héritier du groupe Printemps-Pinault-Redoute (19760 millions de chiffres d’affaires en 2007) et accessoirement producteur-mécène du film venu chaperonner sa danseuse sur le plateau, le propos dépasse les limites de l’économiquement correct. Il se saisit donc immédiatement de la bombe pour la désamorcer : « Aucune société humaine n’a jamais évolué en revenant en arrière. Il n’est pas question de consommer moins, mais de consommer autrement.» Sourire coincé du pauvre Yann, merci compassé du présentateur, emportez, c’est pesé.

Cet échange est l’illustration parfaite de la schizophrénie de notre société face à l’urgence environnementale (laquelle va bien au-delà de la question climatique). Si chacun s’accorde avec plus ou moins de conviction sur l’existence d’un problème, opérer le lien entre ce problème et nos comportements et, plus encore, accepter le fait que la solution passera impérativement par une profonde remise en cause desdits comportements relève de l’exception remarquable.

On croit, on veut croire ou on feint de croire qu’il suffira de changer les choses à la marge, qu’injecter du vert clair ou foncé dans le système suffira à le rendre viable, qu’on pourra éviter la catastrophe sans arrêter la mécanique qui y conduit. Malheureusement, c’est – selon la position que l’on occupe et la connaissance que l’on a des choses – soit un leurre, soit un mensonge. Certes, le message n’est pas populaire et il est plus aisé d’appeler à consommer « autrement » qu’à consommer « moins ». Mais en se préservant ainsi d’une confrontation à la réalité, on se place dans une position schizophrénique entre signal d’alarme catastrophiste et réaction minimaliste. Et comme « nous ne tenons la catastrophe pour possible qu’après qu’elle a eu lieu »[[Le philosophe Jean-Pierre Dupuy, in « L’Expansion », 1er juin 2007]], on est mal embarqués…

Si le danger existe réellement, dans les proportions que l’on annonce, il faut agir en conséquence, ne pas se contenter de mises en garde plus ou moins appuyées. Pour reprendre l’expression de Lester Brown[[Agroéconomiste et analyste environnemental américain, pionnier de la réflexion sur le développement durable, auteur du « Plan B – Pour un pacte écologique mondial » (Calmann-Levy, Paris, 2007)]] , on doit se mettre en « situation de guerre », mobiliser toutes les forces et les énergies en ce sens, articuler toute l’action politique autour de cette priorité absolue.

Sinon, on donne l’impression de faire beaucoup de bruit pour rien, de crier au loup sans qu’on en voit la queue et, tel Titeuf au comble du ras-le-bol, le citoyen finira par penser « Lâchez-nous le slip ! » .