Le coup de pied de Lasne

Le coup de pied de Lasne

La chronique impertinente de la Pastèque Masquée.

Réflexions et digressions sur l’environnement et le monde tel qu’il va. Des propos qui n’engagent bien sûr que leur auteur.

Le hasard fait parfois mal les choses. Ainsi, alors que je parcourais un de ces matins ma livraison quotidienne d’infos, mon regard s’arrêta sur un article sobrement titré « Communes les plus chères, notre classement »[[Le Soir Immo, 24 mai 2012]]. Il n’y avait là, a priori, rien de bien excitant, ce sujet peuplant avec quelques autres spécimens de la même espèce (« Où habitent nos hommes politiques » ; « Le vrai salaire des grands patrons » ; « Comment retrouver un ventre plat avant l’été » ; « Internet et pornographie : protégeons nos enfants » ; « La santé des Belges » ; « Le moral des Belges » ; « La vie sexuelle des Belges » ; « Le guide des études et professions » ; etc.) le parc de marronniers[[En journalisme, un marronnier est un sujet d’une importance très relative mais traité de manière récurrente.]] dans lequel la presse se plaît à folâtrer mais où l’esprit s’avachit plus qu’il ne s’enrichit. Néanmoins, comme le zappeur ne peut s’empêcher de visionner « juste pour voir » la pire daube télévisuelle, je ne pus m’abstenir de jeter un ½il sur la chose et y découvris, sans surprise, que « en Wallonie, Lasne devance La Hulpe et Waterloo tandis qu’à Bruxelles, Uccle arrive en tête », le texte précisant que « à elle seule, la commune la plus huppée du pays regroupe les prix moyens les plus élevés en 2011 pour trois des quatre grandes catégories communément admises quand on parle d’immobilier : les villas, les maisons unifamiliales et les terrains à bâtir », le grand chelem lui échappant non pas en raison d’une contre-performance mais bien de son absence dans la quatrième catégorie, celle des appartements (« ils sont quasiment inexistants »). Le temps de noter l’exotisme des prix moyens affichés – 316.051 euros le terrain à bâtir ; 368.613 euros la maison ; 628.850 euros la villa – et je poursuivis ma mise à jour médiatique en me lançant dans la lecture du dernier numéro de « La Lettre des CCATM », excellente publication d’Inter-Environnement Wallonie[[La Lettre des CCATM, n°67, mai/juin 2012]]. Et là, après quelques pages, bardaf : voilà que je me recogne à la réalité lasnoise ! l

Cette fois, c’est une interrogation qui accroche ma curiosité, « S’unir pour acheter un paysage ? ». Acheter un paysage… Voilà un concept qu’il est étrange! Je plonge donc dans l’article pour constater rapidement que je suis en territoire connu. Il s’agit de la présentation du projet d’associations locales souhaitant mettre un frein voire un terme à l’urbanisation irraisonnée de la commune où « on construit de plus en plus, sur des parcelles de plus en plus vastes », au détriment de la préservation des paysages, de la biodiversité et de la « continuité des couloirs de circulation pour les espèces animales et végétales ». Il faut dire que le règlement communal d’urbanisme du patelin ne favorise guère un usage parcimonieux du sol : une superficie minimale est imposée pour chaque parcelle constructible selon un barème allant de 8 ares (dans les périmètres de villages et hameaux) à 40 ares (dans les périmètre de villages et hameaux à densité limitée) avec une moyenne de 20 ares pour les autres cas de figure ; sur cette parcelle, un seul logement est autorisé – « toutefois, un logement de service peut-être autorisé dans un volume secondaire ou complémentaire » – et la construction ne peut occuper qu’entre 10 et 15% de la surface totale. Autant dire que les habitants du coin ne risque pas de souffrir de la promiscuité… ni d’une mixité sociale non désirée ! Bref : on construit de plus en plus, sur des parcelles de plus en plus vastes et « Lasne scie la branche sur laquelle elle est assise, car la dilapidation des espaces va, à terme, vider la commune de toute qualité. (…) Si l’urbanisation ne lève pas le pied, bientôt, nul ne pourra plus s’y promener, homme ou bête, parce que les quelques rues et routes inter-villages seront complètement bordées de propriétés bâties. » Une situation à laquelle Lasne Nature et Lasne Environnement entendent s’opposer en… achetant les terrains situés dans une zone à haute valeur paysagère et qui sont l’objet d’un projet immobilier.

L’évocation de cette initiative par la presse, il y a plus d’un an[[Le Soir, édition Brabant wallon, 20 avril 2011]], m’avait déjà interpellé. La lassitude de l’indignation chronique et la crainte de la critique mal comprise avaient toutefois dilué mon envie spontanée d’y réagir. Mais la piqure de rappel que le hasard m’imposa avec cette confrontation quasi simultanée à deux facettes de l’opulence lasnoise a réveillé mes pulsions. Alors, tant pis si je passe pour éternel râleur, un sapeur de bonnes intentions voire, pour reprendre les termes d’un porteur du projet cité dans « La Lettre des CCATM », un de ces « aquoibonistes, (les) sceptiques et autres pessimistes » que l’initiative « renvoie à leur médiocrité et à leur paresse », cette fois, je vais les laisser s’exprimer librement.

Il est bien évidemment hors de question de critiquer l’ambition d’agir ou de nier le souci de bien faire des deux associations concernées mais je ne peux m’empêcher de voir dans leur projet une démarche teintée d’un nymbisme et d’un repli sur soi potentiellement dangereux. Je m’explique.

« Ce qui nous importe, dans cet usage extrêmement peu parcimonieux du sol, ce n’est pas l’image de marque de Lasne, c’est, bien au-delà, la capacité d’un lieu paysager à se rendre accessible à chaque citoyen, qu’il habite ou non la commune » lis-je. Certes. Mais, hormis le fait que l’argument de la défense du bien commun sert tous ceux qui s’opposent à ce qui porte (ou semble porter) atteinte à leur cadre de vie – ici un lotissement, là des éoliennes, ailleurs des logements sociaux –, je peine à croire que les seuls bénéficiaires de l’opération ne seront pas les résidents du village et de l’upper BW. Je connais en effet peu d’originaires de Molenbeek ou de Gilly qui font de Lasne une de leurs destinations privilégiées. (Non, Kevin, je ne stigmatise pas.) Et en tout cas, certainement pas pour aller y admirer les ouvertures paysagères ! (Non, Fouad, je n’insinue rien.)

On m’objectera qu’il ne s’agit pas ici de débattre d’intégration sociale mais bien d’un projet à visée environnementale et c’est vrai. Sauf que, fidèle à la sainte Trinité du Développement Durable, je me refuse à considérer quoi que ce soit sous le seul angle de l’environnement. Et lorsque l’on passe l’initiative lasnoise au filtre économique et social, eh bien, ce n’est pas jojo. Car derrière ses réelles et louables bonnes intentions, elle participe de facto à un renforcement de la dualisation d’une société qui se distingue déjà tristement en la matière.

« Tenter de modifier le zonage par la voie classique serait de toute façon totalement impensable : la commune n’est pas demandeuse pour une révision du plan de secteur. Il faut donc se débrouiller autrement » argumente un des promoteurs du projet lasnois. Peut-être. Sans doute. Certainement. Mais quand cet « autrement » devient de nature financière, on subordonne ce qui relève de l’intérêt collectif au pouvoir de l’argent. Et c’est inacceptable.

En s’engageant dans cette voie, on va vers une région (un pays, un continent et, in fine, une planète) partagée entre des territoires « écrins » préservés grâce aux ressources (pas uniquement fiduciaires) de leurs habitants et d’autres voués au statut de « poubelles » pour cause de misère (pas exclusivement économique) de leur population. Aux uns la qualité de vie, aux autres l’existence médiocre ; ici l’air (relativement) pur et les paysages préservés, là les pollutions et la laideur ambiante. Car ne nous leurrons pas, il n’est pas près d’arriver le temps où on se mobilisera à Lasne (ou à La Hulpe, Uccle, Laethem-Saint-Martin, Braaschat, le cas évoqué ici n’étant qu’emblématique d’une situation beaucoup plus globale) pour investir dans la préservation – enfin, il faudrait commencer par la réhabilitation – du cadre de vie de Charleroi (ou Seraing, Saint-Josse, Doel…). L’environnement risque dès lors de devenir un des (f)acteurs du processus de dichotomisation qui affecte notre modèle sociétal.

Aujourd’hui déjà, le cercle vicieux de la ghettoïsation est à l’½uvre. Des quartiers voire des villes entières sont désertés par la middle-class pour cause de laideur environnementale et deviennent le refuge de la misère sociale. Dans le même temps, et cela s’inscrit dans la même spirale, on voit apparaître des parcs résidentiels sécurisés pour retraités ou jeunes familles aisés où l’on se retrouve « entre soi » dans un cadre idyllique et soigneusement entretenu. Plus seulement aux Etats-Unis, des milices privées ou « citoyennes » (sic) se substituent aux forces de l’ordre pour garantir la quiétude du cocon dans lequel certains on choisi de s’isoler. Est-ce la société modèle dont nous rêvons pour demain ? C’est pourtant celle qui nous attend si nous n‘y prenons pas garde et si nous nous réfugions dans les remèdes individuels plutôt que de travailler à la mise en ½uvre des solutions collectives.

Allez, à la prochaine. Et d’ici là, n’oubliez pas : « Celui qui voit un problème et ne fait rien fait partie du problème. » (Gandhi)