Le Doha dans l’oeil

Le Doha dans l’oeil

Amies lectrices, camarades lecteurs, je voudrais bien mais je ne peux point vous cacher le désarroi qui m’habite et grandit depuis quelques semaines pour atteindre ces jours-ci son paroxysme. En effet, la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques – « conférence de Doha » pour les intimes – touche à sa fin et ma boîte mail reste désespérément vide de tout appel à manifester afin d’exprimer à nos décideurs la nécessité et ma volonté d’un accord fort et volontaire à la hauteur des enjeux… C’est quoi, ce bordel ?

Depuis 2006, j’ai tout fait pour la cause. J’étais place de Brouckère pour encourager Benoît Lutgen et Evelyne Huytebroeck, alors ministres régionaux de l’environnement, venus faire du cuistax électrogène pour symboliser l’énergie qu’ils mettraient à défendre le climat (avec le recul, force est de constater que le concept était quelque peu foireux puisque, sur cette base, on ne pouvait plus escompter quoi que ce soit des négociations après avoir assisté à la séance de pédalage). J’ai défilé du Midi au Monts des Arts, du Midi à la Monnaie, du Luxembourg au Cinquantenaire, du Nord au Mont des Arts, du Nord au Midi. Le rendez-vous était devenu un incontournable de mes fins d’années et je l’avais déjà inscrit à mon agenda pour ce début décembre. J’avais d’ailleurs revu mes classiques en prévision et j’étais prêt à beugler pour faire entendre ma voix par-delà les mers et les déserts : « Act… Now ! »« Allez Barrack, allez Barrack, allez ! »« Président, montre-nous tes couilles, président, montre-nous ton cul… » Euh… Non, désolé : celle-là, c’était pour d’autres retrouvailles annuelles.

Bref, j’étais chaud comme un jeune marié membre de « Abstinence is Sexy » le soir de ses noces et bouillant comme un pot-au-feu en fin de cuisson mais, tel sœur Anne et l’autre gus parti siffler là-haut sur la colline, j’ai attendu, attendu, rien n’est jamais venu. D’où, désolé de me répéter, mon interrogation : C’est quoi, ce bordel ??

Voilà que des alliés plus qu’improbables (Pricewaterhouse Coopers, la Banque Mondiale…) sortent des rapports annonçant un niveau de réchauffement global à faire pleurer le Bon dieu (de 4 à 6°C d’ici 2100 soit bien au-delà des 2°C fatidiques à partir desquels la machinerie terrestre s’emballera), voilà que des études attestent d’une fonte accélérée de la calotte glaciaire et d’une montée des océans plus rapide que prévue, voilà que les phénomènes climatiques extrêmes se multiplient aux quatre coins du globe, voilà que détracteurs et événements donnent raison à nos revendications et on abandonne la rue, sinon le combat. Pour la troisième fois : C’est quoi, ce bordel ???

Cette désertion m’apparaît d’autant plus incompréhensible qu’on avait du grain à moudre au moulin des interpellations. Organiser un sommet sur les changements climatiques et espérer – enfin, non, on n’espère plus… Je reprends. Organiser un sommet sur les changements climatiques censés accoucher d’engagements à réduire les émissions mondiales de CO2 dans un pays qui organisera la Coupe du monde de football dans des stades climatisés, c’est ou se foutre de la gueule du monde, ou aller dénoncer l’absurdité au cœur même de celle-ci mais, dans un cas comme dans l’autre, il y avait de quoi ruer dans les brancards.

Je me permets d’ouvrir ici une parenthèse (pour inciter Hamad bin Khalifa Al Thani, l’émir du Quatar, ainsi que ses princes et cheikhs en charge du sport et de l’image de marque de déposer un dossier de candidature en vue des Jeux olympiques d’hiver. Si on considère que la neige est devenue de plus en plus aléatoire en montagne alors que les pétrodollars garantissent sa présence fut-ce au cœur du désert, ils ont toutes leurs chances de décrocher la timballe. Je ferme la parenthèse).

Donc, une petite manifestation aurait eu plus de sens que jamais. Et qu’on ne me dise pas que la mobilisation a eu lieu en septembre avec « Sing for the Climate » et ses chorales citoyennes. C’était juste un amuse-bouche, une mise en voix. En 2009, se trémousser sur la plage d’Ostende un samedi d’août aux ryhtmes du « Magnificient » de U2 n’a pas empêché de se retrouver dans les rues de Bruxelles en décembre. Certes, cela n’a rien changé au fiasco de Copenhague mais, au moins, on avait fait semblant de croire qu’une autre issue était possible. Tandis que là, rien. Niets. Nichts. Nothing. Nada. Niente. κάτι. ничего. 无. Keutchi. Que dalle. Walou. Macache.

C’est vrai que, soyons honnêtes, le climat, tout le monde s’en fout. Et pas seulement parce qu’il y a d’autres crises à gérer. Aussi et surtout parce que l’enjeu dépasse les préoccupations et davantage encore l’entendement du plus grand nombre. Deux, trois, quatre, cinq ou six degrés de plus, qu’est-ce que ça change ? Qu’il y ait des sécheresses en Afrique, cela relève de la logique des choses, non ? Et qui a vu qu’on pouvait quelque chose contre les cyclones, les coups de vent ou les inondations ? Quant aux réfugiés, qu’ils soient climatiques, politiques ou économiques, on les a de toute manière sur les bras alors, à quoi bon s’exciter ? Le Bengladesh sous eau ? Bah, ça ne va pas se faire du jour au lendemain, les entreprises auront le temps de se mettre en sécurité, notre approvisionnement n’est pas menacé. Si les choses étaient aussi graves que d’aucuns cherchent à le faire, nos responsables agiraient en conséquence ; même les animaux assurent leur survie quand ils sentent un danger… Or, à part ceux du Tuvalu et de deux ou trois autres régions en plein réflexe nimbyste, les dirigeants d’ici et d’ailleurs ne sont pas à proprement parler en état d’alerte pré-apocalyptique ! Alors, rastreins valè.

Face à l’indifférence quasi généralisée, il était sans doute trop tentant d’éviter le couac de la rue. D’autant plus que, pour la première fois depuis des lustres, personne ne semble rien attendre de cette conférence. Lors des éditions précédentes, on n’espérait pas grand chose mais on faisait au moins semblant d’y croire et cela donnait un sens à la mobilisation. Cette fois, l’échec semble acté et accepté. Pire : parler d’échec paraît même outrancier tant l’enjeu fait défaut. C’est à se demander pourquoi on n’a pas passé un tour – ou deux – puisque rien de concret ne devrait sortir de ces négociations internationales avant 2015 voire 2020… Une échéance à laquelle toute mesure sera sans doute devenue aussi désespérée et inutile que de s’agripper au manche à balai d’un avion parti en vrille mais l’important est de ne pas désespérer l’avenir.

La situation étant ce qu’elle est, comme je veux éviter de radoter et afficher une sénilité précoce en vous resservant jusqu’à l’envi les mêmes plaintes et constats, je m’engage aujourd’hui à bannir la question climatique dans cette chronique aussi longtemps qu’elle n’aura pas connu un rebondissement majeur. Avant de tirer le rideau, je vais juste me permettre de valoriser mes heures de vaine répétition en scandant une ultime fois les hits de la Coalition Climat.

«Allez Melchior, allez Melchior, allez…»
«Allez, Barrack, allez Barrack allez…»
«Allez, Hun Jintao, allez Hun Jintao, allez…»

«Act… now !»

«We need to build, a better future,
And we need to start it now ! »

Allez, à la prochaine. Et d’ici là, n’oubliez pas : « On ne pile pas le mil avec une banane mûre. » (Proverbe africain)