Le goût du politique

Le goût du politique

Ah, bon dieu, que ça fait du bien ! A l’heure où le discours politique et la crédibilité de ceux qui le portent semblent devoir se jauger à l’aune de leur engagement volontariste mais néanmoins contrit dans des « plans de rigueur » et « politiques d’austérité » au service de « l’assainissement des finances publiques », entendre des responsables de partis défendre un vrai projet de société, un programme qui n’incite pas à la résignation mais à l’enthousiasme, ça re-booste l’engagement. Ecouter Jean-Luc Mélenchon et Cécile Duflot[[Respectivement candidat du Front de gauche à l’élection présidentielle française et secrétaire nationale d’Europe Ecologie – Les Verts]] argumenter et débattre constitue ainsi des moments forts qui (re)donnent le goût du politique. Il y a en effet derrière leurs mots une conviction communicative et des choix clairs quant au modèle économique, social et environnemental, in fine quant au monde, dans lequel nous souhaitons vivre. Ces deux-là ne s’enferment pas dans un rôle de gestionnaire de crises sur lesquelles personne n’aurait prise. Ils considèrent au contraire que rien de ce que nous subissons n’est inéluctable… pour autant que nous osions une rupture radicale avec le système sur lequel nous avons basé notre développement et dans lequel se sont épanouis les virus qui nous frappent.

pastequemoyen.jpg Après le règne du « politiquement correct », nous sommes aujourd’hui confrontés à la tyrannie du « politiquement responsable » : quiconque exerce – ou aspire à exercer – une responsabilité politique se doit d’afficher la mine doloriste du cycliste souffrant d’hémorroïdes et d’appeler la population aux sacrifices sur le ton docte mais compatissant du médecin annonçant à un patient qu’il souffre du cancer. L’attitude ne peut qu’être à l’image de la situation : grave. François Hollande offre l’illustration la plus caricaturale de cette situation. Raide comme le membre d’un hardeur en action, la bouche figée à l’horizontale pour s’éviter un sourire, le geste outrancièrement posé, il lutte en permanence contre son naturel cabotin pour apparaître sérieux mais in fine semble surtout souffrir de constipation chronique. Dans ce contexte, l’enthousiasme n’a pas sa place et les « solutions » remplacent les projets. Sauf chez Mélenchon et Duflot dont les interventions constituent autant d’oasis rafraîchissantes plantées dans le désert idéologique.

On m’objectera qu’il est aisé de porter des discours de rupture – irréalistes, forcément irréalistes – lorsque les chances d’accéder au pouvoir et donc de devoir mettre en ½uvre le programme présenté sont équivalentes à celle de devenir centenaire pour un enfant naissant en Angola (espérance de vie : 38,2 ans). Ce à quoi je répondrai que la critique relève du procès d’intention et de l’analyse partisane tant il est vrai que seule le banc d’essai de la réalité peut permettre de disqualifier les projets politiques portés par l’un et l’autre ; or, aucun de ces programmes n’a jamais reçu la chance d’être appliqué et de montrer ce qu’il valait… ou pas.

L’enthousiasme contre la résignation, le projet de société contre la gestion des problèmes : voilà ce qui est aujourd’hui en jeu. Et le couple « résignation – gestion » s’impose largement partout en Europe, ce qui ne devrait pas manquer de nous inquiéter. Une société ne saurait en effet vivre résignée et sans projet ; encore moins subir l’austérité et la rigueur qu’on lui impose sans autre perspective que l’assainissement des finances publiques. Les sacrifices exigés doivent avoir un sens, une finalité enviable sans quoi ils deviendront vite inacceptables.

L’exemple de la Grèce s’avère de ce point de vue édifiant. Les ajustements structurels répétés imposés à la population lui apparaissent d’autant plus intolérables qu’ils émanent d’instances extérieures au pays et qu’ils ne lui offrent aucune perspective d’avenir. Il ne s’agit pas de se préparer à vivre mieux autrement mais bien d’éponger la dette du pays, laquelle n’est qu’une abstraction pour la majorité des citoyens. Comment, dans ces conditions, accepter de voir ses revenus diminuer d’un quart voire de moitié ? Comment accepter de passer quasi sans transition d’un statut plus ou moins aisé à la précarité voire la misère (le droit au chômage est limité à un an) ? Comment accepter que la faim devienne une préoccupation permanente ?

Aujourd’hui, en Grèce, les « soupes populaires » se multiplient et deviennent le rendez-vous obligé de milliers de « nouveaux » pauvres. Des agriculteurs rejoignent la capitale pour distribuer gratuitement des tonnes d’oignons et de pommes de terre dans une ambiance d’émeute. Les instituteurs relatent des cas de plus en plus fréquents d’enfants tombant d’inanition pendant les cours. L’antenne athénienne de Médecins du Monde ouverte il y a quelques années pour faire face à un afflux soudain et massif d’immigrés sans ressources a changé de vocation : « Depuis un an, ce sont les Grecs qui viennent nous voir. Des gens de la classe moyenne qui, en perdant leurs droits sociaux, n’ont plus droit à l’hôpital public. Et depuis six mois, nous distribuons aussi de la nourriture comme dans les pays du tiers-monde. »[[“La misère au temps du diktat économique”, article de Maria Malagardis in “Libération”, 30 janvier 2012]] Comment accepter tout cela si on n’y trouve aucun sens ?

Si l’enthousiasme autour d’un projet de société peut donner le goût du politique, la résignation à une gestion de crise risque fort d’engendrer, elle, le dégoût de ce politique. Un dégoût dont se délecteront les partis qui surfent sur le désarroi des électeurs et qui ont fait du rejet de « l’establishment » leur fond de commerce, des partis qui, s’ils n’ont pas de projets, ne manquent pas de boucs émissaires à proposer à la vindicte populaire.

Avec des propositions aussi excitantes et fondamentales que la suppression du défilé militaire du 14 juillet, l’instauration de jours fériés pour les Juifs à l’occasion du Kippour et les Musulmans lors de l’Aïd-el-kébir, le déboulonnement de Jeanne d’Arc de son piédestal d’héroïne nationale, la candidate Eva Joly n’a sans doute pas contribué à l’adhésion massive au projet de son mouvement si brillamment défendu par Cécile Duflot. Il n’en reste pas moins vrai que, selon les sondages, ce projet et celui du candidat Mélenchon recueillent à eux deux quelque 10% des intentions de votes. Dans le même temps, prêt d’un électeur sur quatre, semble prêt à se rallier aux thèses du Front National… A force de s’entendre répéter depuis des décennies qu’il n’y a pas d’alternative crédible au système dominant, le bon peuple a parfaitement intégré le message. En conséquence de quoi, quand il ne veut plus dudit système, moins idyllique qu’on ne lui a vendu et qu’il a accepté de le croire, il pense n’avoir d’autre choix que de se fâcher tout noir en votant pour le parti du rejet. Qui sème le vent, récolte la tempête…

Allez, à la prochaine. Et d’ici là, n’oubliez pas : « Celui qui voit un problème et ne fait rien fait partie du problème. » (Gandhi)