Le libéralisme, future victime du climat ?

Le libéralisme, future victime du climat ?

S’adapter ou disparaître… voilà une injonction bien libérale. Mais en ces temps perturbés, l’idéologie libérale est-elle capable de s’adapter aux évolutions du monde réel, ou serait-elle au contraire vouée à disparaître ?

L’adaptation des courants idéologiques qui animent nos sociétés démocratiques au cadre physique dans lequel se développe l’activité humaine n’est pas un enjeu mineur. On sait depuis longtemps que la Terre est ronde – Ératosthène en a calculé le diamètre il y a plus de 22 siècles. Mais les conséquences de la rotondité de la Terre sont loin d’être pleinement intégrées à la pensée politique aujourd’hui encore. Une planète ronde est finie, par définition. Et cette finitude est lourde de conséquences…
Les changements climatiques, et la nécessaire limitation des émissions de gaz à effet de serre, sont ainsi une expression particulièrement marquante du caractère fini de notre planète. Il y en a d’autres, comme la finitude des ressources naturelles – dont la fin du pétrole facile à exploiter – la dégradation des milieux aquatiques et terrestres incapables d’absorber des pollutions trop importantes, ainsi que la perte de biodiversité et les nuisances pour la santé humaine qui résultent de ces pollutions. Le sol et son usage est aujourd’hui un enjeu majeur à l’échelle planétaire. La Terre est unique, la Terre est finie.

Après une longue histoire d’extension ininterrompue du territoire sur lequel les sociétés humaines se sont construites, période caractérisée par des logiques de croissance matérielle, de productivisme et d’accumulation sans limites, la perspective humaine a ainsi radicalement changé.

Ce changement est récent. Ce changement est fondamental.

Le questionnement qui en résulte concerne tous les courants de pensées. La gauche productiviste, notamment, voit certains de ses fondements balayés. Longtemps dans le déni, elle connaît depuis quelques années l’émergence de nouveaux concepts tels que l’« éco-socialisme ».

Mais le courant pour lequel l’adaptation semble aujourd’hui la plus difficile est la droite libérale, si l’on se réfère à la constatation que la grande majorité des discours « anti-limites » – niant d’une façon ou d’une autre les conséquences de la finitude terrestre – sont issus de milieux libéraux. Il en va ainsi des discours prétendant que les ressources naturelles sont illimitées, qui se basent sur une vision quasi-magique de la technologie. Il en va ainsi des discours climatosceptiques, qui tentent d’insuffler le doute sur la réalité du problème climatique ou nient la gravité des dégradations de l’environnement. (Notons qu’il existe des climatosceptiques qui appartiennent à d’autres courants idéologiques, et aussi, fort heureusement, que tous les libéraux ne sont pas climatosceptiques, loin de là).

Cette difficulté est particulièrement bien incarnée par les deux penseurs libéraux belges que sont Corentin de Salle et Drieu Godefridi. Partageant certaines orientations idéologiques, ils avaient fondé ensemble en 2003 l’Institut Hayek, un think tank libéral diffusant, entre autres, des thèses climatosceptiques.

Corentin de Salle défend la vision d’une « croissance illimitée » grâce au capitalisme, « l’une des créations les plus grandioses de l’histoire humaine ». Il voit le réchauffement global comme « une théorie contestée basée sur des données probablement falsifiées » qui accrédite « des politiques interventionnistes et liberticides dans tous les secteurs » 1.

Abondant en ce sens, Drieu Godefridi voit dans le GIEC une sorte de machination contre le capitalisme. Pour ce climatosceptique, la chose est entendue : la « thèse fondamentale du GIEC » est que « le capitalisme en dernière analyse doit être supprimé sous peine de mettre en péril la survie même de l’humanité » 2. Et de dénoncer ce qu’il appelle le « réchauffisme » – la conclusion que l’homme est responsable du réchauffement climatique – comme « la plus grande imposture intellectuelle de la science moderne » 3.

Nier le problème climatique, tirer sur les messagers que sont le GIEC (Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat) et la science du climat, telle semble être la stratégie de ces libéraux décomplexés pour (tenter de) préserver leur idéologie. Mais ce faisant, ne démontrent-ils pas au contraire son inadéquation au monde réel, et la nécessité – à tout le moins – d’une sérieuse mise à jour ?

Comme pour les autres courants politiques, il est urgent que ceux qui se réclament de l’idéal libéral s’attellent à repenser leur cadre conceptuel en intégrant pleinement la réalité des changements climatiques et de la finitude terrestre. « Quelle place pour la liberté individuelle dans un monde fini ? » : Voilà une question qui devrait stimuler, et non tétaniser les philosophes libéraux.

  1. Corentin de Salle, Verrouillage climatique, L’Echo 18 décembre 2009
    Le lien ci-dessus ayant depuis été désactivé, voici une version archivée
  2. L’imposture du GIEC, séminaire de Drieu Godefridi à l’Institut Turgot le 17 avril 2012
  3. Drieu Godefridi, Le GIEC est mort, vive le débat !, 2 février 2010

Noé Lecocq

Climat & Mobilité

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