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Le mépris (De quoi la crise grecque est-elle le nom ?)
La Pastèque  •  2 juillet 2015  •  Fiscalité  •  Société / Alternatives

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Oublions un instant l’enjeu. Abandonnons quelques minutes les a priori épidermiques, partis pris idéologiques et analyses académiques. Renonçons momentanément à tout jugement de fond pour (tenter de) répondre aussi sereinement et objectivement que possible à cette question formelle mais néanmoins essentielle : les Grecs méritent-ils d’être traités comme de la merde ?

Je le répète, il n’est pas question à ce stade de se prononcer sur la culpabilité des uns, les responsabilités des autres et le caractère plus ou moins acceptable des mesures imposées à la Grèce par ses créanciers. Mon interrogation porte exclusivement sur la manière – « Façon, méthode particulière d’agir, d’être. » [1] – dont certaines parties prenantes aux négociations se comportent vis-à-vis des représentants démocratiquement élus d’un Etat censé être égal parmi les égaux.
En ce qui me concerne, j’éprouve un réel dégoût envers des attitudes déshonorant à mes yeux ceux qui s’en rendent coupables. Peut-être, sans doute, leurs auteurs confits de suffisance n’en sont-ils même pas conscients mais certains des propos entendus ces dernières semaines témoignent d’un dédain et d’un mépris indignes envers non seulement le gouvernement grec mais, par-delà, celles et ceux qui lui a confié le pouvoir de les représenter, plaçant en lui leurs ultimes espoirs d’un futur gris plutôt que noir.

Il y eut ainsi ce « la fin de la récré a sonné pour la Grèce » et cette exhortation à ce que le rebelle hellène « obéisse » lancés [2] par notre premier ministre visiblement avide de combler par son arrogance l’abîme de son insignifiance. Cette saillie viagresque n’est rien moins qu’une insulte crachée au visage d’un peuple soumis depuis 5 ans aux affres et malheurs de l’austérité.
Rappelons à toutes fins utiles quelques réalités de cette période de « détente, délassement (…) ; activité destinée à se détendre, se distraire » [3] dans laquelle, selon le Petit Charles, la Grèce se complairait :

  • cas unique en Europe, le pays a vu son salaire minimum diminuer entre 2008 et 2015, passant de 794 à 684 euros, soit une baisse de 14% – à titre de comparaison, il a connu chez nous une hausse de 15% l’amenant de 1.310 à 1.502 euros [4] ;
  • entre 2008 et 2014, le taux de chômage est passé de 21,9 à 52,4% chez les moins de 25 ans et de 6,6 à 24,8% chez les 25-74 ans [5] ;
  • l’allocation de chômage grecque se monte à 360 euros mensuels majorés de 10% par personne à charge [6] et est allouée pendant une durée maximale de 12 mois, en conséquence de quoi à peine 10% des 1.270.000 et quelques chômeurs que compte le pays perçoivent cette aide [7] ;
  • en 2014, le risque de pauvreté ou d’exclusion sociale touchait 36% de la population [8].

Ça fait envie, non ? Il est effectivement grand temps de les ramener aux réalités de l’existence, ces Grecs !

Il y eut aussi cette déclaration de Christine Lagarde née Lallouette appelant à une reprise du dialogue « avec des adultes dans la salle » [9]. Car pour la directrice du FMI, il est évident que des gens qui refusent de se soumettre aux diktats et ukases de son institution ne peuvent être que des gosses immatures…
Il est vrai qu’avec un salaire annuel de 467.940 dollars (323.257 euros) augmenté de 83.760 dollars par an (57.829 euros) au titre de participations aux frais de représentation – en sus, of course, du défraiement de ses déplacements professionnels – soit un total de 551.700 dollars (380.989 euros) net de taxes sur le revenu [10], Mrs Lagarde doit peiner à imaginer ce que peut-être le quotidien d’hommes, femmes et enfants en équilibre sur le fil de la pauvreté.
Toujours prêt à rendre service, je lui propose donc un voyage en terre inconnue avec objectivation des faits par ces chiffres qu’elle chérit tant. Embarquement immédiat !

Dans une étude réalisée pour le compte de la fondation Hans Böckler, proche de la DGB (Der Deutsche Gewerkschaftsbund, la confédération allemande des syndicats), les chercheurs Tassos Giannitsis (Université d’Athènes) et Stavros Zografakis (Université agricole d’Athènes) ont étudié l’évolution des revenus de chaque décile de la population grecque depuis le début de la crise. Cette autopsie en profondeur de la réalité économique et sociale du pays débouche sur un constat édifiant : plus les Grecs sont pauvres, plus ils ont vu leurs revenus fondre. Ainsi, «  le poids des impôts pour la moitié la plus pauvre de la population a augmenté de 337% tandis qu’il augmentait de 9% pour la moitié la plus riche » [11] ! Les 10 % des foyers les plus modestes (le 1er décile) ont vu leurs revenus avant impôt s’effondrer de 86 % entre 2008 et 2012. Pour les 2e et 3e déciles, la baisse a été respectivement de 51 % et de 31 %. Entre le 4e et le 7e décile, la baisse a été comprise entre 25 % et 18 %. Quant aux 30 % des foyers les plus riches, ils ont perdu entre 20 % et 17 %. En 2012, près d’un tiers des foyers grecs disposaient d’un revenu annuel inférieur à 7.000 euros. [12]

7.000 euros annuels par foyer, Madame Lagarde, ça vous parle ? Cela fait approximativement – ne pinaillons pas sur les centaines d’euros – 54 fois moins que votre seule rémunération… à laquelle il conviendrait, pour comparer effectivement les « revenus par foyer », de cumuler les rentrées de votre compagnon, homme d’affaires marseillais prospère et, selon une presse sans nul doute malveillante  [13], adepte de la « défiscalisation ». Mais je vous ferai grâce de cet accouplement financier somme toute inutile à ma démonstration. Par contre, je ne peux m’empêcher de rapprocher ces 7.000 euros annuels par foyer de l’évaluation (à la grosse louche) qu’une autre presse faisait de votre « petit look à 10.000 euros » [14].
Franchement, Christine, robe Chanel, sac Hermès et escarpins Loubouttin quand on prône des mesures qui risquent d’envoyer des dizaines de milliers de personnes faire un tour du côté de la grande pauvreté, il faudrait éviter, ça flirte sauvagement avec le mauvais goût…

On peut certes considérer que « qui sème la dette récolte sa douloureuse » et que les Grecs n’ont finalement que ce qu’ils méritent. On peut. Mais par-delà le débat de fond, rien ne saurait justifier l’intolérable que constitue l’attitude de ces usuriers face à leur débiteur.

Pour qu’une relation, a fortiori une négociation, se passe bien et puisse déboucher sur du positif, il est un préalable indispensable : le respect mutuel entre les parties. Plusieurs des interlocuteurs du gouvernement grec semblent malheureusement l’avoir oublié. Sûrs de leur bon droit et plus encore de leur vision du monde, ceux-là chérissent TINA (« There is no alternative ») et méprisent les indifférents à sa vulgarité fatale. Et s’ils se déchaînent sur la Grèce, c’est loin d’être leur objectif unique. Que les indifférents à la tragédie grecque ne se leurrent pas : les rapaces ne se contenteront pas de cette proie ; ils sont d’ores et déjà à l’œuvre sur d’autres territoires, façonnant des sociétés où les intérêts privés priment sur un bien-être collectif dont l’Etat est de moins en moins le garant.

Ne nous y trompons pas, les petites phrases de Charly Michel, Christine Lallouette et consorts visent bien au-delà d’Alexis Tsipras et Yanis Varoufakis, bien au-delà des Grecs qui refusent la fatalité de leur déchéance ; elles s’adressent de facto à tous ceux qui auraient l’outrecuidance de penser qu’un autre monde, pire : un autre ordre, est possible. Il y a dans la brutalité de ces déclarations tout le mépris de ceux qui, convaincus de leur supériorité et de leur puissance, n’admettent pas/plus qu’on puisse penser et agir différemment d’eux. La fin de la récré et l’obéissance évoquée par l’un fait écho aux « non » adultes regrettés par l’autre et sont ô combien révélateurs du rapport d’autorité dans lequel ils entendent s’inscrire pour imposer leur vision de la marche du monde. Car au-delà du sort de la Grèce, c’est bien cela qui se joue, une vision du monde où primera soit l’orthodoxie budgétaire, soit la dignité humaine.
Autant savoir.


[1Le Petit Larousse

[2Le 10 juin sur la VRT

[3Le Petit Larousse

[9Conférence de presse du 18 juin



Messages

  • Merci mille et mille fois pour cette analyse. Je renvoie ceux que ça intéresse à celle de Mr Toussaint (http://cadtm.org/Eric-Toussaint-La-Grece-pourrait), dont voici un extrait :

    Donc, la dette est juste un outil utilisé par l’élite financière et politique pour traiter avec condescendance, contrôler la population et imposer certaines politiques ?

    « Il est clair que la troïka utilise la dette grecque comme un instrument, comme un outil, pour imposer une politique qui viole les droits élémentaires du peuple grec. La Grèce est alors instrumentalisée pour faire du chantage à l’égard d’autres pays - comme le Portugal, l’Irlande, l’Italie, l’Espagne - et leur imposer le même type de politique. La Grèce n’est pas une exception. La Grèce est un laboratoire où la nouvelle thérapie de choc est appliquée. »

  • Bravo et merci pour cette analyse dont les médias mainstream se dispensent honteusement. Je suis Grec, avec l’essentiel de ma famille au pays et pour nous, les plans de la Troïka sont autre chose que des chiffres, ils définissent notre mode de vie qui devient de plus en plus précaire depuis cinq ans. Ils sont aussi des mesures purement techniques qui semblent ignorer qu’elles vont s’appliquer à des gens, à un peuple. Cette forme d’ignorance, de négation de notre existence et de nos conditions d’existence est une véritable humiliation. Vous êtes un des seuls à mettre en évidence. Face à cela, une seule solution : voter OXI ! Grëgorios
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