Le rêve possible

Le rêve possible

Il arrive de découvrir sous la plume d’un(e) autre des mots que l’on aurait pu – et aimé – écrire, des phrases que l’on a vainement cherché pour exprimer au mieux une réflexion ou des sentiments qui nous tiennent à c½ur.

A la veille du premier tour des élections présidentielles françaises, le journal « Le Monde »[[Edition du 20 avril 2012]] a sollicité de dix personnalités culturelles une contribution annonçant pour qui elles allaient voter et expliquant pourquoi. La réponse apportée par le cinéaste Robert Guédiguian constitue pour moi un de ces textes que j’aurais pu et aimé écrire. Peu importe, somme toute, l’identité du (de la) candidat(e) adoubé(e) ; ce qui importe ici est la motivation du choix, avec une préoccupation essentielle : (re)faire de la politique une question morale et (re)mettre le rêve au c½ur des projets. Dans un contexte où les décideurs publics s’enferment de plus en plus dans un rôle de gestionnaires de crise(s) et/ou de pions veillant à garder un semblant d’ordre et de discipline dans le bordel économique ambiant, ce rappel de ce qui devrait constituer le fondement même de l’engagement des citoyens et de leurs représentants est salutaire. (Je recommande à celles et ceux que cette question intéresse la lecture de l’essai ardu mais passionnant d’Yvan Quiniou, « L’ambition morale de la politique – Changer l’homme ? »[[L’Harmattan, 2010]])

On connaissait l’artiste Guédiguian, résolument engagé aux côtés des « petites gens », préférant sa troupe d’acteurs/amis aux vedettes bankables auxquelles son succès lui donne accès, fidèle à ses valeurs envers et contre tout/tous – à côté de ses odes à la fraternité et à la solidarité, « La ville est tranquille », film noir et désespéré, témoigne de ce qu’il n’est dupe ni du recul des dites valeurs ni des trahisons de ceux qui s’en revendiquent. Avec ce texte, on découvre le citoyen Guédiguian et on n’est pas déçu.

Parce qu’il m’apparaît inutile d’ajouter des mots aux mots, je vous restitue l’intégralité du texte paru dans « Le Monde » en vous laissant le savourer et le digérer. Pour ne pas parasiter le propos, j’ai retiré toute mention du (de la) candidat(e) – remplacée par XXX – que Guédiguian soutient et du parti qu’il représente – YYY. L’information n’est que secondaire et s’imposera sans aucun doute comme une évidence au terme de votre lecture. Sinon, reprenez au début et concentrez-vous !

« Je vais voter, dimanche 22 avril, pour le candidat XXX. D’abord pour son programme. Pas pour son physique, pas pour ses talents d’orateur, pas pour son humour, pas pour la conduite de sa vie privée, mais pour le programme qu’il incarne. C’est le seul programme de rupture avec la société en crise dans laquelle nous sommes broyés. De la hausse du Smic à la reprise en main du secteur bancaire, du renforcement du droit du travail à la démocratie dans l’entreprise, du salaire maximal à la définition d’une nouvelle Union européenne, et au maintien des services publics… Lisez-le avant de voter et vous verrez que ce texte, intitulé « L’humain d’abord », est si ouvert que ses auteurs demandent qu’il soit enrichi, discuté, contesté même.

YYY exalte la politique dans son contenu et dans sa forme ; il l’élève au niveau où elle ne devrait jamais cesser d’être : un rêve possible.

Sous les coups conjugués du crédit et de la télévision, le peuple conscient de lui-même, le peuple « pour soi » s’était comme dissous… Mais aujourd’hui, grâce à ce rêve possible proposé par YYY, le peuple est réapparu. Il s’est remis sur ses jambes, il a repris des couleurs, il a retrouvé sa voix, son verbe… Et sa dignité. Il est à nouveau visible dans la rue, sur les places publiques, où il va écouter les propositions de XXX sans intermédiaire, sans radio et sans télévision, dans ces manifestations où enfin nous nous retrouvons côte à côte. Nous en avions assez d’être dos à dos… Nous en avions assez de travailler plus que le voisin de gauche pour gagner plus que le voisin de droite et consommer plus des choses souvent inutiles que le voisin du dessus… (…)

Laurence Parisot, la sainte patronne des patrons, ainsi que toutes les élites et leurs représentants conscients ou inconscients ne s’y trompent pas. Ils attaquent le projet du YYY sur son prétendu irréalisme qui en ferait une proposition plus morale que politique. Pendant combien d’années encore allons-nous supporter cette opposition ridicule entre la morale et la politique, entre le rêve et la réalité ?

Nous savons depuis Jean Jaurès la belle dialectique qui allie la compréhension de la réalité et le chemin vers l’idéal. Nous savons que si l’on dissocie ces deux termes de l’action politique, nous risquons de voir le monde se défaire.

Oui, Mme Parisot, c’est de morale qu’il s’agit, vous avez raison. Nous préférons la coopération à la concurrence, la fraternité à l’évaluation, la solidarité au résultat et, en plus, nous pensons que nos valeurs sont plus productives que les vôtres parce que la réussite ne peut être que sociale et collective car il y a de la honte à être heureux parmi tant de misères. Votre réalisme consiste tout simplement à maintenir les choses en leur état, à nous faire croire que c’est l’ordre de la nature. C’est un réalisme de la conservation qui ne sert qu’à perpétuer votre domination sans partage.

Nous ne vous écouterons plus car vous nous avez toujours trompés, vous n’avez jamais rien prévu et car vous ne nous avez jamais fait rêver. Vos mensonges et ceux de vos hommes de main nous avaient éloignés les uns des autres… Nous nous sommes retrouvés, nous ferons en sorte de ne plus jamais nous perdre parce que nous avons retrouvé le sourire… Et si nous ne prenons pas le pouvoir cette fois-ci, nous avons déjà pris du pouvoir. »

Cette question de l’articulation entre la morale (au sens premier du terme à ne pas confondre avec l’éthique et la « bonne gouvernance » dont on se gargarise aujourd’hui) et la politique fait débat depuis Kant et Rousseau. Peut-être/sans doute la marginalisation de la première dans le cercle d’influence de la seconde n’est-elle pas étrangère au « monde qui se défait » de crise en crises…

Allez, à la prochaine. Et d’ici là, n’oubliez pas : « Celui qui voit un problème et ne fait rien fait partie du problème. » (Gandhi)