Le socialisme en rase-Demotte

Le socialisme en rase-Demotte

C’était l’autre dimanche, à l’occasion d’un de ces débats[[« Mise au point », émission du dimanche 3 novembre 2013 sur La Une (RTBF)]] apéro-cathodiques hérités du temps où la politique intéressait les foules et où la télévision fédérait les familles (à moins que ce ne soit l’inverse…). Ce jour-là, un septette idéologiquement et linguistiquement équilibré dissertait sur le thème imposé « La NVA veut-elle détruire la Belgique ? – Que pensez-vous du modèle de confédéralisme présenté par le parti nationaliste flamand ? ». Les échanges s’enlisaient dans les lieux communs et je luttais vaillamment contre la tentation d’appuyer sur la touche off de la télécommande quand une intervention du Ministre-Président de la Wallonie et de la Fédération Wallonie-Bruxelles m’extirpa de ma torpeur intellectuelle. « Qu’est-ce qu’il a dit, Rudy ? J’ai bien compris ??? » Si mes neurones encore actifs à ce moment de l’émission ne m’abusaient pas, Rudy Demotte, ci-devant figure de proue du socialisme gouvernant, venait de déclarer en substance qu’il fallait que l’enseignement réponde aux besoins de l’économie !

Serait-ce un cauchemar ? Une hallucination ? Mon esprit réveillé sans ménagement s’attacha à décrypter la suite des propos du Premier wallon et ce qu’il m’en dit ne laissait pas de place au doute : non, je ne délirais pas ; j’avais bien, sinon précisément, entendu. L’objet du débat s’était progressivement déplacé vers la nécessité – ou non – d’une septième réforme de l’Etat et la pertinence – ou non – de régionaliser l’enseignement et c’est dans ce contexte que Monsieur Rudy avait estimé, avec toute la solennité qui le caractérise, que l’important était que l’enseignement réponde aux besoins de l’économie.

Cette sortie me fit un tel choc que je refusais de croire ce que j’avais entendu. Je m’infligeai donc la rediffusion de l’émission, stylo en main pour retranscrire aussi fidèlement qu’intégralement les paroles du Ministre-Président. « L’enseignement doit répondre à des logiques de bassin de vie. C’est-à-dire qu’il faut tenir compte dans les besoins de l’offre d’enseignement de la manière dont l’économie, dont les choses vivent… » : la forme différait quelque peu mais le fond était bien celui qui avait percuté mes convictions. Un homme politique se revendiquant progressiste venait de déclarer sans état d’âme ni trouble identitaire que l’enseignement devait s’adapter pour répondre aux besoins de l’économie…

Moi qui croyais que l’enseignement était là pour permettre à l’individu de s’émanciper, d’acquérir le savoir et l’esprit critique qui forgeront sa conscience et sa personnalité; moi qui avais toujours vendu « l’école » comme une zone de transit vers une vie choisie et assumée, un lieu où chacun(e) peut – en tout cas devrait – recevoir les outils intellectuels et autres pour s’accomplir pleinement, je me prenais douloureusement la réalité dans les illusions. L’enseignement, c’est fait pour fournir à l’économie les travailleurs formatés à ses besoins.

Que ce soit un socialiste qui m’assène cette vérité renforçait l’intensité de mon KO. L’enseignement ayant sans doute échoué à me former, je considérais naïvement jusqu’ici que le « socialisme » entendait – je résume et caricature – défendre l’homme contre l’oppression de l’économie. Il était pour moi garant de la primauté du premier sur la seconde et voilà que je le découvrais, à travers un de ses disciples, mettre l’enseignement au service de l’entreprise autrement dit accorder aux forces économiques un pouvoir d’influence voire de contrôle majeur sur ce qui constitue le socle de la construction personnelle des individus ! Vous comprendrez que je suis tombé de très haut et que mes idéaux n’en sortirent pas indemnes.

Curieuse époque quand même que celle où un tel renversement de valeurs peut s’accomplir dans une indifférence quasi généralisée ; pas un camarade, pas un politologue, personne pour s’offusquer ou à tout le moins s’étonner. Comme si cette nouvelle donne était déjà pleinement intégrée, que la soumission de l’Homme aux besoins et exigences de l’économie constituait désormais un dogme gouvernant les manières de penser. Dans le même ordre d’idées, la société française accepte sans broncher qu’un ministre socialiste, membre d’un gouvernement où siège des écologistes, déclare fièrement « nous sommes en discussion pour démanteler un certain nombre de ces règles, les normes environnementales, qui empoissonnent la vie sur le terrain de tous ceux qui essaient de travailler et de vivre au pays, comme on dit »[[Arnaud Montebourg, invité de « La Matinale » du 13 novembre 2013 sur France-Inter]].

Les générations passées renvoyaient ceux qui rêvaient de devenir artiste, philosophe ou explorateur au sens des réalités, à la nécessité d’un « vrai métier » pour « gagner sa vie ». Aujourd’hui, on veut adapter l’enseignement pour le conformer aux besoins de l’activité économique. En viendra-t-on demain à supprimer les filières décrétées « cul-de-sac » pour l’emploi et/ou les formations sans finalité productive ? Et puis peut-être qu’après-demain (ou plus tôt), les entreprises définiront non seulement les formations méritant encore d’être dispensées mais aussi leur contenu et les numérus-clausus à appliquer pour chaque filière…

Avec une telle logique, l’avènement de « modes de production et de consommation plus équitables et respectueux de l’environnement » risque de rester en rade des utopies.

Une chose me rassure dans tout ça : en conséquence logique de la mauvaise éducation qui lui fut dispensée, ma fille a dédaigné les voies royales qu’un choix responsable lui aurait ouverte pour s’engouffrer tête baissée dans l’impasse de la « sociologie-anthropologie ». Ce que l’on vit actuellement – et dont l’objet de cette chronique n’est qu’un épisode emblématique mais mineur – lui offrira un sujet d’analyse (sinon un débouché) passionnant. Et la passion, c’est de plus en plus précieux dans cette société formatée.

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