Le syndrome L’Oréal

Ce mardi 27 octobre, l’usine L’Oréal de Libramont (Province de Luxembourg) a inauguré en grande pompe et en présence du Premier ministre Van Rompuy une unité de biométhanisation lui fournissant électricité et chaleur neutres en CO2. Mieux : cette installation produisant plus que nécessaire pour couvrir les besoins de l’entreprise, de l’électricité 100% verte équivalant à la consommation de quelque 4.000 ménages sera injectée sur le réseau.

Là, le chroniqueur environnemental se doit d’applaudir des deux mains et de se féliciter d’une démarche allant indéniablement « dans le bon sens ». Clap-clap-clap, donc, puisque cet effort énergétique le vaut bien.

Mais l’observateur lucide (« cynique », diront certains que je renverrai à Stendhal : « L’homme qui pense, s’il a de l’énergie et de la nouveauté dans ses saillies, vous l’appelez cynique. »), l’observateur lucide, écrivais-je, ne saurait toutefois considérer la chose comme une avancée environnementale majeure. Certes, il est préférable pour la santé de la Terre (et les finances de l’entreprise) que cette usine fonctionne avec une énergie « propre » et d’origine renouvelable qu’avec du pétrole qui pollue et s’épuise. Mais les 33 autres unités de production du groupe disséminées à travers le monde se mettraient-elles également au vert que cela n’enlèverait pas à L’Oréal son statut de menace pour les équilibres naturels. Car on ne le répètera jamais assez : il ne suffit pas de repeindre en vert notre système consumériste pour solutionner le problème vital auquel notre petite planète est confrontée. Même si nous passions par magie dans le monde merveilleux du new sustainable & green deal où nos déplacements se feraient essentiellement à pied et à vélo, où les véhicules automoteurs fonctionneraient tous à l’électricité d’origine renouvelable, où on serait tous devenus des végétariens mangeant bio, où nos logements super isolés réduiraient à rien les consommations de chauffage, etc., cela dévierait à peine notre course vers le mur si, dans le même temps, nous continuons à produire et à consommer sans discernement ni retenue comme nous en avons pris l’habitude. Le déni collectif ne changera rien au caractère implacable du constat : notre salut passera impérativement par une réduction de nos demandes.

Le cas de L’Oreal illustre parfaitement la réalité à la fois évidente et complexe avec laquelle nous sommes aujourd’hui aux prises.
Le recours à la biométhanisation est certes une bonne chose en soi mais le potentiel de cette technique étant limité (les végétaux nécessaires au processus ne sont pas infinis), il faudra, à un moment ou à un autre, s’interroger sur les usages auxquels on la réserve. Et on peut raisonnablement douter que la production de cosmétiques s’inscrive en tête de liste…

La nature de ces produits cosmétiques mérite également que l’on s’y arrête. D’une part, ils relèvent sans contestation possible de la catégorie des besoins « superflus », créés et entretenus à grand renfort de campagnes publicitaires : 30% du chiffre d’affaires du groupe (qui se montait à 17,1 milliards d’Euros en 2007) est consacré à la publicité et à la promotion des ventes ; cela se passe de commentaires. D’autre part, ils apparaissent loin d’être respectueux de la santé de l’environnement et des humains qui les utilisent puisque l’immense majorité d’entre eux sont classés « rouge » dans le « Guide des cosmetox » établi par Greenpeace. Plus globalement, et nous entrons là dans une grille d’analyse qui reste pour l’instant imperméable au plus grand nombre, l’existence même de cette production doit être interrogée. La stratégie de croissance de l’entreprise (légitime puisque c’est là sa seule raison d’être) qui s’attaque aujourd’hui au marché chinois et son milliard de consommateurs potentiels implique en effet de mobiliser toujours davantage et en concurrence avec d’autres usages des ressources naturelles et matières premières qui ne sont pas inépuisables. La pression que cette demande fait peser sur l’environnement s’avèrera à terme aussi (sinon plus) néfaste que les émissions de gaz à effet de serre qui auraient été générées sans le recours à une énergie propre.

Les enjeux auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés sont colossaux et dépassent souvent le niveau d’entendement et la capacité d’acceptation de « l’opinion publique ». Par crainte de la choquer, de susciter le déni et le rejet, on a alors tendance à présenter une version soft des choses. Ainsi, on focalise le débat sur la problématique climatique car en remettre une couche sur la finitude – et l’indispensable partage – des ressources en serait trop pour des consciences habituées à être caressées dans le sens de l’abondance égoïste. On prône l’utilisation des transports en commun, les « éco-gestes », l’isolation des bâtiments sans oser remettre frontalement en question nos habitudes de consommation, notre mode de vie. C’est le « syndrome L’Oréal » : on se laisse aveugler par l’éclat du vernis vert, on applaudit à des mesures dont l’impact s’avèrera in fine marginal. On positive, au risque de laisser croire que tout pourra continuer comme avant, « qu’il suffira de changer la vitesse de notre course alors que c’est la trajectoire de celle-ci que nous devons modifier ».

Il ne reste dès lors que les cyniques pour appeler à la révolution des comportements alors que les esprits ne sont même pas encore prêts pour la réforme…

Extrait de nIEWs (n° 63, du 29/10 au 11/11),

la lettre d’informations de la Fédération.

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