Les 8 balises et les espaces publics

Les 8 balises et les espaces publics

IEW propose 8 balises pour freiner l’artificialisation des sols. Parmi ces balises, lesquelles concernent  l’espace public ? Toutes ! Les 8 balises sont indispensables pour augmenter les chances que cet espace public soit utilisé, visité et apprécié. Elles servent à améliorer la durabilité d’une réalisation existante ou d’un projet, qu’il s’agisse  d’un bâtiment, de plusieurs bâtiments, de l’espace entre bâtiments, ou encore, d’une « infrastructure », comme nous aimons à le dire en Wallonie

L’objet de l’analyse : un bâtiment existant ou à construire, l’aménagement d’une voirie existante, une rénovation, un quartier, une commune, votre propre logement. La liste est ouverte…

Objectif des 8 balises : améliorer le projet ou la réalisation déjà existante, pour renforcer ses relations avec l’environnement bâti, naturel, économique, social, en tenant compte du contexte. La grille d’analyse des 8 balises s’applique particulièrement bien aux espaces publics. Comme les images parlent mieux qu’un long discours, j’utiliserai de multiples exemples photographiés en Belgique.

Maître-mot : il faut arrêter de voir le lieu comme un arrière-plan indifférencié. 

 les 8 balises, outil d’aide à la décision à utiliser dès aujourd’hui.

Les 8 balises sont :   

  1. l’accessibilité piétonne et en transports en commun
  2. l’accessibilité aux cyclistes et aux PMR
  3. l’échelle humaine
  4. le paysage bâti et non bâti
  5. le réemploi des matériaux et la restauration des bâtiments
  6. les aménités existantes
  7. les activités économiques existantes
  8. la végétation et les espaces verts en place – les continuités entre espaces naturels

Il y a une gradation de la balise la plus « mobile » (Balise 1) vers la plus « fixe », la plus liée au sol (Balise 8). Les balises 4 à 8 traitent des éléments en place, de façon à respecter ces éléments, au sens plein du terme, en ce y-compris, ne pas les déplacer. 

Mots- clés :

  • Accueillir (beauté, sécurité, inclusion, solidité)
  • Orienter
  • Connecter aux espaces privés
  • Connecter au reste de l’espace public
  • Donner accès à d’autres lieux plus éloignés

INDICATEURS de RÉUSSITE d’un ESPACE PUBLIC :

  • Pouvoir se déplacer à pied dans cet espace public
  • Pouvoir se tenir là
  • Pouvoir s’asseoir là
  • Pouvoir reconnaître son chemin vers d’autres lieux
  • Fréquenter cet espace public en empruntant les transports en commun
  • Choisir cet espace public comme destination sans voiture

Balise 1 : Accessibilité piétonne et aux transports en commun

Mini-trottoirs, Enghien, 2019.

La Balise 1 devrait être à la base de tout Plan Communal de Mobilité (PCM) bien conçu. Les critères exposés ici peuvent facilement être intégré dans le diagnostic du PCM. Et en attendant que votre commune mette en place un PCM ou qu’elle révise celui qui est en vigueur, utilisez ces critères dans vos analyses de projets, notamment en CCATM.

Questions à se poser :

  • La marche et les accès aux transports en commun sont-ils confortables et évidents, vers cet espace public ? (Si la réponse est « il faut connaître l’endroit », alors la réponse est « non » 🙂
  • La marche et les accès aux transports en commun sont-ils confortables et évidents, à partir de cet espace public ? 
  • Existe-t-il des accès piétons directs, multiples, variés et sécurisés vers d’autres lieux, ou bien cet espace est-il seulement connecté à une grand route, à un parking ? 
  • Cartographiez les abords immédiats du site et repérez les obstacles formés par les infrastructures, routières ou autres, qui font obstacle à des déplacements piétons sûrs, directs et agréables. Dessinez jusqu’où et dans quelles directions ces déplacements sont possibles.
  • Quelle est la distance à un arrêt de transport en commun, la position de cet arrêt dans le réseau, la fréquence du passage des bus, trams ou trains, les arrêts desservis ?

Quelques pistes d’action :

  • Supprimer tous les obstacles à la marche.
  • Installer des trottoirs.
  • Réparer les trottoirs. 
  • Élargir les trottoirs.
  • Interdire le stationnement le long des mini-trottoirs.
  • Installer beaucoup de bancs publics, de formats différents, éloignés des poubelles.
  • Si le projet inclut des murets de délimitations, qu’ils soient réglés à hauteur de siège, pour offrir un net avantage aux piétons (pratique pour s’asseoir, pratique pour déposer des sacs, structuration visuelle sans connotation d’enfermement) et permettre les jeux d’enfants.
  • Améliorer la signalétique et afficher des plans dans l’espace public.
  • Afficher dans l’espace public les horaires, les arrêts, le réseau, les coûts de transport en commun, et ne pas se contenter d’une version en ligne de ces infos.
  • Améliorer l’ergonomie et la capacité d’accueil des haltes bus et ferroviaires : places assises, couverture des quais d’embarquement, activités connexes. 
  • Universaliser les cartes de transport entre réseaux de transport en commun
Banc et poubelle beaucoup trop proches, Place de La Monnaie, Bruxelles, 2021.

Balise 2 : L’accessibilité aux cyclistes et aux PMR

Au hit-parade des espaces publics peu accessibles, voici la photo du grand gagnant, Soignies, 2021.

La balise 2 fait la guerre aux micro-coupures et aux méga-coupures qui pouvaient encore subsister après la balise 1. On rase de près, mais ça doit rester un tout petit peu rugueux pour éviter les glissades. Et tout se fait à la main ! Afin d’éviter que les gens soient bloqués face à (ou dans) un ascenseur / un escalator en panne, il faut absolument privilégier les passages non mécanisés. Ici encore, le diagnostic du Plan Communal de Mobilité devra faire siens les critères de cette balise.

Revêtements, bordures, caniveaux, filets d’eau, escaliers, barrières, rampes d’accès, garde-corps, … doivent faire l’objet :

  • De documentation, de discussions et de concertations en amont. 
  • D’investissements conséquents, en temps de travail et en matériaux, pour un usage qui dure et qui s’adapte à un maximum de personnes.
  • D’un excellent « service après vente », puisque l’espace public vit une longue vie faite d’aléas, de mauvais traitements et d’intempéries. A ce sujet, voyez le guide publié en 2021 par Vraiment Vraiment : « Équipements publics : Comment inscrire la maîtrise d’usages dans le processus du projet ? »

Pourquoi associer cyclistes et PMR dans cette balise ? 

Parce que, dans la plupart des cas, un aménagement accessible aux PMR est accessible aux vélos. Un carrelage qui devient glissant une fois mouillé peut s’avérer infranchissable en chaise roulante, surtout si le sol est en pente. Opter pour un revêtement adapté aux chaises roulantes, à la fois lisse et antidérapant, c’est offrir du même coup une meilleure traction aux vélos.

Mais l’inverse ne va pas nécessairement de soi, ce qui m’autorise à penser qu’il y a une bonne marge d’amélioration possible, notamment dans l’espace public  : 

  • une pente de 5 à 10%  reste accessible à vélo mais sera trop raide pour une voiturette. Ce qui est un passage pour d’autres devient un obstacle infranchissable pour les PMR. Cul-de-sac !
  • de la dolomie tassée ou du gravier fin sont difficiles à manœuvrer, même pour des poussettes. Alors que ces revêtements restent carrossables à vélo, ils posent des problèmes de traction aux usagers à mobilité réduite. De plus, les petits cailloux peuvent blesser les personnes qui s’aident des mains pour manipuler les roues. Ce type de revêtement, que l’on voit aujourd’hui couramment utilisé aux abords des monuments historiques et dans les allées de parcs, entrave en réalité l’utilisation des aires qu’il recouvre.

Dans les chantiers de reconditionnement des espaces publics et des voiries, le bon pli est en train d’être pris : cela apparaît comme désormais logique et constructif se préoccuper à la fois de l’accessibilité cycliste et de l’accessibilité aux PMR et aux malvoyants. Cette triple préoccupation doit être abordée de manière simultanée par les firmes qui soumissionnent pour aménager les espaces publics, comme l’indiquent les pages 89 à 92 du Cahier de recommandations « Revêtements modulaires en pierre naturelle » édité par le Centre Belge de Recherches Routières.

Les aménagements qui conviennent à la fois aux personnes malvoyantes, aux personnes à mobilité réduite (PMR) et aux cyclistes offrent l’indéniable intérêt de rendre l’espace public encore plus accueillant pour tous les autres usagers. Cela pourrait se traduire par la formule suivante : accessibilité (cyclistes + PMR + malvoyants) = aménagements plus pratiques et accueillants pour tous.

Balise 3 : L’Échelle Humaine

Un gros îlot difficile à contourner, une architecture répétitive, tout le contraire de l’échelle humaine. Namur, 2021

La balise 3 n’est pas un chiffre absolu. Elle se base sur nos perceptions, sur nos six sens.
L’échelle humaine est une invitation à la parcimonie, à la modestie. La balise 3 dit « non ! » à la mégalomanie, à l’uniformité, à la simplification et à la monotonie

Étant donné qu’il s’agit d’une échelle, d’un rapport de grandeurs mesurables, l’échelle humaine s’applique à différentes réalités : rez-de chaussée, bâtiments entiers, îlots, distances à parcourir, etc. Elle vient à point nommé vous encourager à regarder les sites depuis le sol et pas seulement sur google earth, maquette ou plan. Cela vous sera particulièrement utile en matière d’espace public. Faites le test ! Allez sur le terrain ! Mettez-vous au milieu du parking ! 

Urbanisme tactique et Smart City rejoignent l’échelle humaine

Il y a des termes qui réussissent à fasciner, surtout si on ne sait pas trop bien ce qui se cache derrière. Comme la « Smart City » et l’urbanisme tactique. Dans un exposé à Chênée en 2018, sur invitation de la Plateforme Ry-Ponet, Jacques Teller a démontré à quel point ces concepts parfois fumeux sont rendus vivants par l’informel et par l’échelle humaine. 

Voici un petit extrait de son exposé : 

« Penser la ville autrement 
C’est la penser à partir de ses marges, de sa périphérie, plutôt qu’en se concentrant sur les espaces centraux.
C’est prendre en considération des problématisations alternatives,souvent contestataires et parfois utopiques.
C’est ouvrir et maîtriser les dispositifs de communication, à travers des outils existants, populaires, tels que FB ou Twitter, dans une optique de bricolage.
C’est renoncer au monopole du savoir et promouvoir une forme d’intelligence collective, qui valorise le travail de groupes, parfois très récents (signaux faibles plutôt que communication institutionnelle).
C’est construire un récit interactif, qui s’éloigne d’une forme denarration linéaire, mais qui garde une cohérence. »

Pour vous libérer encore plus de la désagréable impression d’artificialité qui se dégage des concepts de marketing d’espace public, prenez 17 minutes pour regarder ceci : « Add some magic to a public space near you » par David Engwicht (TEDxIndianapolis) :

Comme David Engwicht le dit si bien, « Every human has a deep longing for home and a sense of place. But home is not where many people think it is, because home is a feeling­­ – not a location. » En activant les sous-titres disponibles dans les réglages Youtube, vous découvrirez que « chez soi » est une sensation, pas un endroit.

Balise 4 Paysage Bâti et non bâti

Coucou, qui voilà entre deux maisons ? Enghien, 2019.

D’abord, quelques questions à la façon de Rem Koolhaas 
L’architecture est-elle le décor de l’espace public ? 
L’architecte se produit sur la scène de l’espace public, mais qui joue la pièce ?
Un espace public est-il une sculpture ? Un paysage ? Une maison sans toit ? Un jardin fort minéral ?

Ensuite, quelques constats liés au paysage bâti :

  • Dans l’espace public, l’architecture voisine avec les architectures voisines.
  • Les bâtiments visibles depuis l’espace public forment un catalogue d’architecture.
  • Beaucoup de constructions qui encadrent nos espaces publics sont le fait d’architectes anonymes, ou plutôt d’équipes de constructeurs anonymes.

« – Vous n’appelez pas ça un paysage, quand même ? » « – Bien-sûr que si. » 

Skyline à Forest, 2019.

Les paysages sont partout, bâtis et non bâtis. Ils sont une composante essentielle de notre cadre de vie. Acceptons nos paysages de bric et de broc, arrêtons de vouloir tout effacer pour tout recommencer. Assumons les strates d’époques différentes pour en faire des lieux où il fait bon vivre ! 

La balise 4 invite à faire attention aux aspects propres aux paysages wallons. Pour vous y aider, procurez-vous cette publication de la Maison de l’Urbanisme Lorraine-Ardenne en collaboration avec la Fondation Rurale de Wallonie : « Espaces publics en milieu rural – Guide unique pour des aménagements spécifiques ».
Contrairement à ce que son titre pourrait laisser supposer, elle est également très efficace pour examiner les paysages urbains.

Balise 5 Rénovation et réemploi des matériaux

Au niveau individuel, la rénovation offre de nombreux avantages, ainsi la possibilité d’échelonner les travaux et d’habiter sur place, l’auto-promotion, moins de frais de raccordement, 40 fois moins de matériaux. Un espace public jalonné de constructions rénovées a la pêche. Il n’a qu’une hâte : se rénover lui aussi, pour se mettre au diapason de cette dynamique. 

Au niveau collectif, on constate un bien meilleur bilan environnemental pour la rénovation.

  • Pour construire du passif, il faudrait 20 à 80 ans pour résorber les émissions de CO2 ! 
  • Avec la rénovation, pas d’artificialisation du sol 🙂
  • Rénover est incontournable sur le plan patrimonial, cela valorise les savoir-faire, les éléments architecturaux, les métiers et techniques. C’est beau !

Economie circulaire

La balise 5 oblige à prendre en considération l’économie circulaire. En matière d’espaces publics, cette approche est d’autant plus recommandable que les chantiers publics ont valeur d’exemple et peuvent provoquer un effet d’entraînement. 

  • Les terres réutilisées sur site : au lieu de modifier profondément le relief du sol, pourquoi ne pas respecter la topographie et créer par conséquent moins de déblais ? Par ailleurs, si la modification du relief du sol est inévitable pour aménager les espaces, il est tout indiqué de se servir des terres et gravats issus du chantier de façon à ne pas importer de nouveaux matériaux , notamment pour établir l’assiette des voies carrossables.
  • Les anciens pavements : récupérons-les ! Replaçons-les sur site !
  • Le mobilier urbain : oui, il a vécu et survécu, est souvent passé de mode. Mais certains éléments peuvent resservir, notamment les plus anciens, ceux qui ont été fabriqués quand on ne savait pas encore ce qu’obsolescence programmée voulait dire…

En image, un bel exemple de projet de rénovation qui bénéficiera à l’espace public :

Ce bâtiment situé en face de la gare SNCB de Gembloux, de l’autre côté des rails, va être rénové par le BEP, l’agence de développement territorial et économique de la province de Namur. Magnifique !

Balise 6 : Les aménités existantes

Aménités = toutes choses qui rendent un endroit sympathique et créent un attachement au lieu.
Dans la mesure où les aménités sont des biens communs, la balise 6 est une clé de la participation : 

  • S’ouvrir aux aménités des autres.
  • Prendre au sérieux les riverains dans un projet.
  • Préserver les biens communs. 

Les espaces public naturels et les parcs sont des des aménités dont l’utilité s’est révélée de manière aiguë durant le confinement, mais aussi à chaque fois que les grosses chaleurs nous rendent quasiment fous. Oui, nous avons besoin de pouvoir circuler dehors, et pas seulement dans notre jardin ou sur notre terrasse (si nous en disposons). Nous avons besoin de nous promener à l’aventure à la rencontre de la nature, de marcher dans des lieux accueillants avec des points de repère aimés et partagés avec d’autres. Un alignement d’arbres que l’on laisse pousser librement, une trouée entre deux maisons, par où les oiseaux passent à toute heure du jour. Connaissez-vous au moins un exemple réel de ces deux types d’aménités ? 

Alignement d’arbres non manucurés et passage à oiseaux, Uccle 2021.

Ce qui motive les personnes à choisir un lieu pour se promener ou pour séjourner en plein air, c’est souvent une envie de calme, de vues vertes, d’intimité. Ne laissons pas construire n’importe quoi dans l’espace public et préservons la nature là où elle est encore ! 

Balise 7 : Les activités économiques existantes

La balise 7 ratisse large, puisqu’elle recommande de tenir compte de toutes les activités économiques.  Commerces, services, agriculture, industrie, mais aussi activités bénévoles, sportives, culturelles, associatives, etc. 

Elle n’y va pas par quatre chemins : tout nouveau projet doit veiller à s’insérer dans le tissu économique et associatif existant, pour le renforcer. C’est, par excellence, la balise de la mixité. Elle veut faire reconnaître la mixité qui existe déjà.

L’espace public peut être, en lui-même, le lieu où se déroulent des activités économiques. L’examen d’un projet de transformation de l’espace public doit évaluer la capacité de l’aménagement à héberger une variété d’activités, de manière simultanée. Sera-t-il toujours possible d’y jouer à tel jeu collectif (balle pelote, par exemple) ? Pourra-t-on y circuler à pied de manière efficace, même en cas d’événement festif ? Le marché pourra-t-il encore se tenir dans cette rue si on y installe des chicanes ? Pourra-t-on traverser de façade à façade ? Pourquoi ne pas déplacer les bancs publics à hauteur du préau de l’école ? Pourquoi avoir localisé ce passage piétons juste devant la sortie des ambulances de la clinique ?

Courtrai, croustillons sur la Grand-Place, 2020.

En quoi l’espace public entretient-il des liens avec les activités économiques au sens large ? 

D’abord, parce que l’espace public est un moyen de connexion. Il sert d’interface en donnant accès aux différentes activités. Il est comme un couloir qui dessert la multitude d’activités réparties sur le territoire. De nombreuses entreprises l’ont très bien compris, en développant leurs vitrines sur l’espace public de façon à happer l’attention des consommateurs, des clients, voire des patients. Le parking est un autre signe facile à lire. Avec ses voies d’accès excluant les piétons, il a un forte emprise  sur l’espace public, nettement moins attrayante que les vitrines. D’autres entreprises, surtout celles sans vitrines, ont choisi de troubler la nuit à grand renfort d’enseignes lumineuses : qu’importent la dépense d’énergie et la gène causée à la biodiversité, ce qui compte c’est d’être vu par les humains, de préférence depuis une voiture.

Ensuite, parce que l’espace public est un prolongement de l’activité économique, voire une surface d’accueil supplémentaire. Par exemple pour le parking de la clientèle ou de la patientèle. Dans le cas des terrasses de café, il ne faut pas vous faire un dessin, tout au plus vous inviter à lire cet article publié récemment par IEB  : Des terrasses partout, une fausse bonne idée ? – Inter-Environnement Bruxelles (ieb.be). On notera au passage l’excellent jeu de mot  « Terrassic Park » inventé par IEB pour souligner sa crainte que l’extension des terrasses s’accompagne de la disparition de la gratuité et de l’imprévu.

La balise 7 amène par conséquent à se poser les questions suivantes : l’espace public est-il payant ?

Est-il source de nuisances ? Est-il intimidant ? Est-il libérant ? Est-il confrontant ou réconfortant ? Est-il source d’inspiration ? Est-il source d’exclusion ? 

Enfin, un bon exemple de nouvelle activité qui revivifie l’espace public : dans le hall de la gare SNCB de Soignies, il y a encore un  bar qui sert des cafés et des sandwiches à emporter. Il a été repris par une équipe de passionnés. Ils ont ajouté des thés et cookies et, cerise sur le gâteau, une librairie d’occasion mobile (https://chtululu.be/). Ce faisant, ils ont recréé un flux de chalandise depuis le centre de Soignies, le long de la rue de la Station, prodige dont un distributeur automatique aurait été incapable.

Balise  8 :  La végétation et les espaces verts en place – les continuités entre espaces naturels

La balise 8, ce sont les fossés et les cours d’eau, les berges naturelles, les chantoirs, les bois , les prairies et tous les êtres qui les habitent. Elle entre dans les profondeurs du sol, rend visite aux mycorhizes et aux lombrics. Elle pose la question des impétrants, du réseau d’égouttage, des raccordements en place et à effectuer. Elle traite autant de ce qui se passe dans le sol que dessus. C’est avec la balise 8 que l’on prend conscience de l’avancée de l’étanchéification, de la quantité de sol arable encore à disposition pour les plantes, de l’état de notre réseau d’épuration des eaux.

Proposition aux membres de CCATM : pourquoi pas rédiger un avis d’initiative qui fasse état de vos connaissances en matière d’impétrants et de sous-sol sur le territoire de la commune ?

La balise 8 appelle à laisser de la place aux racines, à laisser l’eau s’écouler, à ne pas tout étanchéifier

La balise 8 embrasse les règnes végétal et animal, et elle démontre qu’en matière d’espaces publics, nous avons matériellement et spirituellement très besoin d’eux. Faut-il encore démontrer que les grands arbres procurent des îlots de fraîcheur et de l’ombrage ?

Biodiversité : Trames écologiques ou drames écologiques ? 

On parle beaucoup de trames bleues, trames vertes, trames pierreuses, pour indiquer l’absolue nécessité de maintenir ou de rétablir une continuité entre les espaces publics, les espaces privés et les derniers grands espaces naturels. Or, le premier facteur de rupture des continuités naturelles, ce sont les routes et les aires urbanisées. 

L’espace public rompt les trames écologiques, draine les cours d’eau ou les fait passer en sous-sol. Mais il n’est pas obligé de faire cela. L’espace public peut devenir une solution de continuité, un lieu intermédiaire très intéressant pour de nombreuses espèces. Pour s’en rendre compte, il suffit d’observer une rue pendant la nuit, quand les activités humaines prennent moins de place : même l’espace le plus minéral a des petits visiteurs, la quiétude permet de voir parfois des renards, d’entendre des crapauds et des oiseaux nocturnes. 

Comment reconstruire des espaces naturels, même de petite taille, en se servant des espaces publics ?

D’abord, le « tout ou rien » est à proscrire. Les végétalisations importées de A à Z après avoir fait place nette ne sont plus à l’ordre du jour. Laisser les arbres anciens en place est une obligation morale qui devrait trouver enfin un appui auprès de nos autorités publiques. Il en va demême pour les arbustes et les pbuissons, ainsi que pour les pelouses. Il faut pouvoir composer avec ce qui est déjà là, afin de permettre à la Structure écologique principale de se reconstituer sur une base riche. 

Les « mauvaises herbes » et les friches

La nature ordinaire s’avère, bien plus que les parcs publics, propice à héberger des espèces qui la rendent de moins en moins ordinaire au fil du temps. Pour une pelouse « nickel », combien de litres de produits dangereux, pulvérisés depuis des années ? Pourquoi ne pas s’inspirer des friches recolonisées par la nature, pour amener nos jardins publics à accueillir davantage de biodiversité ?

Si cette cohabitation avec le sauvage et le « pas très propre » vous font craindre pour la salubrité de l’espace public, allez vous promener le long d’une friche près de chez vous (n’y entrez que si elle est publique !) et puis écoutez la philosophe Vinciane Despret parler du territoire des oiseaux sur France Culture, le 3 octobre 2019 : « Comment partager nos territoires avec les animaux ? »

Les haies

Où mettre des haies et quelles haies ? D’abord, laisser les haies là où elles sont. Tâcher de reconstituer les linéaires dégarnis, avec des sujets indigènes. Laisser pousser les semis spontanés. Pour jouer pleinement son rôle écologique, une haie devrait atteindre 6 mètres d’épaisseur – on est donc généralement loin du compte ! 

Les haies peuvent structurer l’espace public, le délimiter, y introduire des chambres de verdure, mais aussi remplir un rôle défensif grâce à des espèces indigènes épineuses. Ces dernières doubleront idéalement les clôtures implantées sur les limites de propriétés.

Rue pavée, ruban de macadam et haie vive, Uccle 2020.

Et, puisqu’on en est à parler du voisinage, il est capital de laisser la végétation des espaces publics établir des connexions avec la végétation des espaces privés : celle qui dépasse par les côtés, par en haut, par en bas, à travers les grilles. J’en profite pour remercier tous les jardins et les terrains non construits qui débordent sur l’espace public, qui le touchent, qui sont perceptibles depuis l’espace public (chants d’oiseaux, odeurs de fleurs et de feuillages, flore visible, pluies de pétales ou de pollens, de graines, de feuilles mortes, de branchages, va et vient d’oiseaux, d’écureuils, de souris des jardins : ils se reconnaîtront).

Forêt

Bien qu’on ne pense pas à elle immédiatement la forêt publique et accessible au public constitue une part non négligeable de l’espace public, en termes de surface.

L’aménagement de nos forêts, notamment dans cette perspective de l’accueil du public, est au cœur du débat politique en Wallonie. La préservation des sols forestier, la fin du nourrissage du grand gibier,  la production de bois, font partie des enjeux qu’étudie l’association Forêt Wallonne.

Pour conclure, un serpent qui se mord la queue

La balise 8 est une cassandre qui avertit, sans relâche : les sols devenus étanches contribuent à éroder la biodiversité. La baisse de biodiversité a des effets très négatifs sur les sols et sur le régime des eaux.

  1. Les espèces végétales et animales manquent d’espaces adéquats pour s’épanouir et interagir. 
  2. Moins de biodiversité signifie moins de « main d’œuvre » pour travailler le sol, l’enrichir, le rendre à nouveau perméable.
  3. Le sol devient incapable d’assurer des processus naturels comme la décomposition chimique et l’absorption des pluies.
  4. Les habitants se retrouvent dans des situations critiques, aggravées lors des épisodes d’inondations.
  5. Or les intempéries ne semblent pas près de diminuer dans un avenir proche.
  6. Et on recommence…

Hélène Ancion

Aménagement du territoire & Urbanisme