Manifeste pour le droit à la réparation

Manifeste pour le droit à la réparation

« Retour aux fondamentaux, donc. Le carter moteur est fêlé. Il est temps de le démonter et de mettre les mains dans le cambouis. » Matthew B. Crawford, Eloge du carburateur

Nos comportements consuméristes sont encouragés par toute une série de ressorts utilisés par le modèle capitaliste qui font qu’ aujourd’hui, il est plus facile de jeter un objet défectueux ou vieillissant que de le réparer : arguments marketing moteur d’une obsolescence psychologique, obsolescence prématurée, impossibilité de séparer les composants, coûts disproportionnés des services de réparation et des pièces de rechange (quand celles-ci sont disponibles), etc. 

Or, de plus en plus de citoyens sont frustrés et se sentent parfois pris en otage quand ils se retrouvent devant l’impossibilité de réparer un objet ou devant un devis de réparation au coût prohibitif. Au-delà du gaspillage de ressources que les freins à la réparation engendrent, beaucoup sont choqués de l’absurdité de ce système et se sentent mal à l’aise du fait d’avoir moins de prise et de compréhension des objets qui nous entourent.

« La disparition des outils de notre horizon éducatif est le premier pas sur la voie de l’ignorance totale du monde d’artefacts que nous habitons. De fait, il s’est développé depuis quelques années dans le monde de l’ingénierie une nouvelle culture technique dont l’objet essentiel est de dissimuler autant que possible les entrailles des machines. Le résultat, c’est que le nombre d’appareils que nous utilisons dans la vie de tous les jours deviennent parfaitement indéchiffrables…De nos jours, pour dévisser les vis qui maintiennent ensemble les parties des appareils de petite taille, il faut souvent utiliser des tournevis ultraspéciaux qui sont souvent très difficiles à trouver dans le commerce, comme pour dissuader les curieux ou les insatisfaits de mettre leur nez dans les entrailles de ces objets…Ce déclin de l’usage de l’outil semble présager un changement de notre relation au monde matériel, débouchant sur une attitude plus passive et plus dépendante1. » Matthew B. Crawford

Sans aller plus loin dans des considérations philosophiques, le droit à la réparation, s’il est pleinement justifié sur le plan environnemental, social et économique, permettrait également de reprendre un peu de pouvoir sur les choses qui nous entourent.

Le poids d’un secteur en devenir

L’unanimité autour de l’économie circulaire vient en partie de ce qu’elle est une promesse de développement d’activités et une pourvoyeuse d’emplois. La préparation au réemploi et la réparation sont des secteurs bien plus pourvoyeurs d’emplois que celui du recyclage par tonnes de déchets traités. Une étude Deloitte de 2016 sur les impacts socio-économiques d’une réparabilité accrue concluait à des retombées économiques très positives. Malgré un ralentissement attendu des activités pour les fabricants et détaillants, les gains de chiffre d’affaires sur le secteur de la réparation se produiront en grande partie sur les PME et les entreprises sociales situées dans l’UE. En outre, pour rencontrer les nouveaux standards de réparablité, les activités de recherche et de développement devraient être boostées. Enfin, la création d’un nombre important d’emplois dans le secteur de la réparation correspond au développement d’emplois de qualité, principalement dans les petites entreprises.

Actuellement, en Belgique le secteur de la réparation est encore relativement restreint. Selon Repair & Share, le secteur de la réparation est représenté par près de 3000 entreprises, principalement TPE et PME, et compte pour 0.2% de l’ensemble des emplois du pays. Un potentiel de jobs à développer puisque chez nos voisins français, ce secteur compte environ 85 000 entreprises, emploie plus de 150 000 personnes (0.5% du marché de l’emploi) pour un chiffre d’affaires total d’un peu moins de 45 milliards d’euros2.

Rien que dans le secteur des déchets d’équipements électriques et électroniques, la création de jobs dans le secteur du réemploi et de la réparation est estimée à 55 000 emplois au niveau européen3.

L’espoir d’avancées importantes

Depuis quelques années, l’économie circulaire est un des chevaux de bataille de la Commission européenne mais il restait à concrétiser les beaux principes en mesures et réglementations concrètes pour réellement progresser vers la circularité, dont la réparation est un maillon à privilégier. Le nouveau plan d’action Economie circulaire (PAEC) présenté par le Commission en mars dernier propose des avancées notables pour évoluer vers un système où les produits, les services et les modèles commerciaux durables deviennent la nouvelle norme. En matière de réparabilité et de droit à la réparation, le PAEC offre des raisons de se réjouir avec notamment :

  • Un prochain plan de travail en matière d’écoconception avec des attentes particulières en ce qui concerne les produits trop vite usés, frappés d’obsolescence et difficilement réparables comme les smartphones, les imprimantes, les équipements IT…;
  • Une révision du droit européen de la consommation pour établir un nouveau “droit de réparation” et fournir aux points de vente des informations sur la durée de vie des produits, ainsi que sur la disponibilité des services de réparation, des pièces détachées et des manuels de réparation ;
  • Une « Circular Electronics Initiative » axée sur les téléphones mobiles, les tablettes, les ordinateurs portables et les imprimantes et portant à la fois sur le matériel et les logiciels, ainsi que sur l’introduction du tant attendu chargeur universel ;
  • Une réforme des instruments économiques pour permettre aux États membres d’instaurer des taux de TVA réduits pour promouvoir les services de réparation.

Des avancées nécessaires et demandées par la plupart des consommateurs européens en attente de mesures qui rendent la réparation techniquement et financièrement plus accessible.

L’empire industriel contre-attaque

Au milieu de la crise sanitaire du COVID, plusieurs signaux inquiétants font craindre des retards voire un recul dans les engagements pris dans le nouveau plan d’actions Economie circulaire. Ont fuité notamment des documents faisant état de report des travaux liés au “Green Deal” européen, comme les initiatives visant à mieux informer les consommateurs sur la durée de vie des produits, leur réparabilité et la qualité des services de réparation disponibles. Par ailleurs, plusieurs entreprises et fédérations sectorielles ne se sont pas privées de plaider pour un affaiblissement ou un report de certaines mesures.

Si plusieurs hauts responsables de la Commission ont défendu publiquement les axes du  Green Deal comme piliers d’une relance post COVID19, la vigilance est de mise et les ONG défendant le droit à la réparation restent mobilisées.

Une campagne pour le droit à la réparation

Au niveau européen, la campagne Right to Repair est lancée depuis plusieurs mois et son pendant belge vient de voir le jour. #Recht to repareren- #Droit à la réparation est une initiative de Repair & Share soutenue par une vingtaine d’organismes, dont IEW, qui vise à conscientiser le consommateur sur le fait que les freins à la réparation ne sont pas une fatalité et à l’inviter à l’action en réclamant l’accès à des produits durables, démontables et réparables.

Parce qu’un monde post-COVID demande de tourner le dos à l’économie du jetable, il est temps de supprimer les freins à la réparation et de consolider un secteur de réparation local et accessible. Tous les citoyens sont donc invités à signer le manifeste pour le droit à la réparation sur le site de la campagne (uniquement en version néerlandaise pour le moment). En cette période de lobbying intense d’industries peu progressistes, il est plus que jamais important de maintenir la pression sur les décideurs européens, comme belges, pour garantir cet accès à la réparation !

Manifeste Droit à la Réparation

Chacun a droit à des produits durables et réparables. C’est tout sauf évident aujourd’hui. Nos objets sont de moins en moins durables. Et lorsqu’ils tombent en panne, ils sont difficiles à réparer: les pièces sont collées, les pièces de rechange manquent, il n’y a pas de réparateur à proximité,… Nous appelons les fabricants, les commerçants et les politiciens à changer cela.

La réparation est bonne pour l’environnement, elle évite la surconsommation et crée des emplois locaux.

Nous demandons aux politiciens, aux fabricants et aux détaillants :

Étendez la garantie juridique

Une garantie plus longue incitera les fabricants à concevoir des produits de manière à ce qu’ils tombent en panne moins rapidement et soient faciles à réparer. Ils éviteront ainsi les coûts de remplacement et de réparation.

Fournissez des manuels de réparation et des pièces de rechange

Grâce aux manuels et aux pièces de rechange, les réparations deviennent plus faciles, plus rapides et moins chères. Donnez l’accès à chacun à des manuels de réparation et des pièces de rechange à prix abordable et disponible rapidement, et beaucoup plus d’objets seront réparés.

Investissez dans les services de réparation

Trop rares ou inexistants, principalement pour la réparation des petits appareils. Nous avons besoin de toute urgence de plus de services de réparation professionnels, de projets d’emploi dans l’économie sociale et de Repair Cafés.

Vous voulez soutenir ces revendications ?
Signez le manifeste “Droit à la Réparation” !


  1. Matthew B. Crawford, Eloge du carburateur – Essai sur le sens et la valeur du travail, éditions La Découverte
  2. ADEME-Réemploi, réparation et réutilisation- Ed.2015
  3. RREUSE- Briefing on job creation potential in the re-use sector (sept. 2015)

Gaëlle Warnant

Économie Circulaire