Merde in France

Merde in France

Je réponds par avance aux lecteurs puristes qui, fidèles à leur tradition, ne manqueront pas de m’interroger sur «le rapport entre le contenu de cette chronique et l’environnement et la Wallonie» : il n’y en a pas. Du moins au regard de ceux refusant de considérer que tout est dans tout et vice-versa.
Par ailleurs, que les tenants de la pensée positive, de la communication non-violente et du ré-enchantement du monde récemment conduits à l’extase par une de mes voisines de colonnes[[Je vous invite, pour comprendre mes références et lever toute inquiétude quant à mon état mental, de (re)lire l’article (excellent dans sa forme) de Céline Tellier, « Il faut réenchanter la communication relative à l’environnement ».]] sachent que mon propos risque de leur déplaire. Désolé, mais je suis plutôt d’humeur négative, passablement énervé et pas du tout enclin à la douceur, la sérénité et la bienveillance aptes à réveiller l’Amélie Poulain censée coincer la bulle en moi comme en chacun de nous[[Je vous invite, pour comprendre mes références et lever toute inquiétude quant à mon état mental, de (re)lire l’article (excellent dans sa forme) de Céline Tellier, « Il faut réenchanter la communication relative à l’environnement ».]]. (Beeerk… Puissent le destin et la génétique m’avoir préservé d’héberger à l’insu de mon plein gré ce ténia sirupeux parasite redoutable de l’activité cérébrale!)

Cela étant précisé, j’en viens aux faits.

Le jeudi 12 avril dernier en fin de soirée, le journalisme politique français fut victime d’une agression particulièrement odieuse perpétrée par un kamikaze appartenant à cette corporation dont il était même jusqu’alors un membre influent. L’attaque fut fulgurante, exploitant au mieux un effet de surprise qui empêcha toute riposte efficace.
Il était près de 23 heures lorsque, appelé à commenter les deux soirées de débats que France 2 venait de consacrer aux candidats à l’élection présidentielle, Franz-Olivier Giesbert (également connu des milieux autorisés sous le nom le code «FOG»), directeur de l’hebdomadaire «Le Point», star du Tout-Paris et de lui-même, dégaina la sulfateuse et entreprit de dézinguer consciencieusement et systématiquement tous les prétendant(e)s non conformes à son idéologie et/ou jugés indignes de son intérêt.

L’individu commença par clouer le bec à la journaliste de France-Inter qui venait d’entreprendre le décodage justifiant la présence du duo sur le plateau : «Mais arrrrêêête ! Tu ne vas pas nous faire une heure sur Poutou, là, franchement, arrrrêêête…» Ayant réussi à faire main basse sur la parole, le goujat n’allait plus la lâcher. Brushing argenté au vent et teint hâlé crevant l’écran, il monopolisa le crachoir pour asséner ses vérités dans un numéro dont «Libération» écrira : «C’est un mariage où le beau-frère beurré comme un Petit Lu, un pan de chemise jaillissant de la braguette et les yeux injectés de sang, sort ses vannes pourries.»[[« T’as vu Franz-Oliver Giesbert ?», de Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts dans « Libération » du 14/04/2012]] Morceaux choisis.

Le premier à tomber sous les mots du sniper fou fut Philippe Poutou, candidat du Nouveau Parti Anticapitaliste dont la cons½ur envoyée au coin par le «Mais arrrrêêêête !» évoqué ci-dessous mettait en exergue la prestation, considérant, à l’instar des autres observateurs de la vie politique hexagonale, que «c’est lui qui a crevé l’écran et ce n’était pas que du folklore, (…) il défend des choses avec conviction».
Conviction, conviction, est-ce qu’il a une gueule de conviction, FOG ? Rien à foutre, oui. Voilà ce qu’il en fait, de votre conviction : «Il est extrêmement sympathique, totalement baba-cool. J’ai plein de copains comme ça d’ailleurs ; on passe de bonnes soirées, on bouffe des sardines à Marseille, on rigole bien. Mais il ne connaît absolument rien à ses dossiers, il ne sait pas du tout de quoi il parle. C’est le programme le plus dingue…» Et hop, rétamé le Poutou ! Au suivant.

Un suivant qui, en l’occurrence, fut une suivante : Nathalie Arthaud, candidate de Lutte Ouvrière. Verdict ? «C’est «Les Bronzés font du ski» ! (…) Cela fait froid dans le dos quand on sait qu’elle enseigne l’économie à nos enfants !» Ah oui, il faut vous dire : la dame est prof d’économie et, imaginez, non convertie au libéralisme ! Mais que fait la police politique ? Pas de doute que le FOG, il te la révoquerait vite fait, la trotskyste ! Qu’elle aille voir à Cuba s’il y est !!!

En voilà déjà deux dont le compte est bon.

Au tour d’Eva Joly, l’ancienne juge d’instruction concourant sous la casaque verte, de recevoir sa sentence : «C’est l’erreur de casting absolue ! On ne comprend rien à ce qu’elle dit et, d’ailleurs, tout le monde s’en fout !» Allez, l’erreur, tu dégages !

Nicolas Dupont-Aignan – «C’est le mini gaulliste, tout piti piti… » – puis le candidat-gadget Jacques Cheminade – «Franchement, il serait mieux en première partie de la prochaine tournée de Nicolas Canteloup ou de Laurent Gerra.» – sont expédiés en deux formules et on en arrive au cas de Jean-Luc Mélenchon.

Celui-là apparaît plus digne d’intérêt aux yeux du censeur. Il faut dire que l’homme a de la présence, du bagout, de la répartie, de l’intelligence, des idées, du savoir et du savoir-faire. On entre dans une catégorie de personnalités auxquelles Franz-O estime pouvoir se frotter sans risque de se salir l’aura. Il pourrait même le considérer d’égal à égal si le champion du Front de gauche n’affichait pas une tare rédhibitoire. «L’attraction totale de cette campagne. Un show formidable. Une vraie sincérité, une culture, il a tout mais il a un problème, c’est l’économie. C’est clair qu’il y a quelque chose qui ne va pas, là, c’est quand même complètement dingue. Il a un programme économique qui fait froid dans le dos…» Décidément, le Giesbert se révèle particulièrement frileux à toute pensée soufflant à contre-courant de notre bonne vieille économie de marché libéralo-capitaliste.

Les trois ténors clôturant le spectacle sauront heureusement lui réchauffer l’échine. Avec eux, pas d’utopie, de révolution et de discours séditieux ; on en revient enfin au pragmatisme, au discours raisonnable, aux lois de la finance, aux réalités du monde, quoi. Dès lors, l’artiste perd un peu de sa verve, ne brillant plus que par à-coups, notamment en faisant le planeur puis… l’écureuil (!) pour illustrer un François Hollande au-dessus de la mêlée, se laissant porter par les événements et «sautant d’un arbre à l’autre sans tomber dans aucun piège». Le rideau tombera finalement sur un «Je l’ai trouvé bon, vraiment bon !» dédié à Sarkozy et allant à l’encontre de tous les commentaires s’étonnant de la prestation décevante d’un Président-candidat candidat Président particulièrement fébrile, tendu, mal à l’aise, très éloigné du bretteur brillant et de la bête médiatique qu’il est d’habitude.

Passées la stupeur et l’incompréhension, les confrères de Giesbert présents en plateau préférèrent prendre le parti de rire de sa prestation mais sur Internet, les critiques fusèrent de toutes parts, y compris sous le clavier des journalistes commentant l’émission en direct sur le site de leur média. Florilège : «Il marche à quoi ?» – «Ce qui fait froid dans le dos, c’est son analyse.» – «Il est bourré.» – «C’est le Café du commerce à l’heure de la fermeture !» – «Il n’y a qu’une drogue exotique pour faire cet effet-là !» – « Faites-le taire ! » – «Dis, FOG, tu peux faire tourner le nom de ton dealer? » – « Il faut piquer ! C’est un geste de charité, pour lui et pour les autres ! »

Tout ceci n’aurait pas grand intérêt et ne mériterait pas écho au-delà de la sphère germanopratine où s’épanouit le FOG si, en envoyant l’analyse aux orties pour y substituer son pathétique one man show de matamore en quête de gloire, celui-ci n’avait pas à la fois offensé la déontologie journalistique et injurié le débat démocratique.

Il y a offense à la déontologie journalistique car Giesbert méprise toute approche objective pour se lancer dans du commentaire nourri de ses convictions personnelles. A cet égard, il est particulièrement édifiant que les programmes économiques qui lui déplaisent ne soient pas discrédités sur base d’une analyse démontant leurs éventuelles faiblesses et incohérences mais bien qualifiés de manière totalement subjective, quasiment impressionniste : «complètement dingue», «fait froid dans le dos»… Sans doute le contribuable se sent-il menacé dans ses privilèges mais le journaliste devrait pouvoir passer au-dessus de ces considérations personnelles.

Par ailleurs, l’arrogance affichée par FOG semble incompatible avec l’exercice serein et sain de sa profession. L’homme se plaît et s’admire ; il est brillant, le sait et le montre. Il appartient à cette race de journalistes médiatiquement surexposés qui se considèrent plus importants que les personnalités qu’ils interviewent. Et il ne peut s’empêcher de faire ressentir le dédain que lui inspire la fréquentation imposée des deuxièmes rôles et des figurants. Lui, le confident des plus grands, le chroniqueur des règnes de Mitterrand, Chirac et Sarkozy, contraint de s’abaisser au rang d’un Poutou ou d’une Arthaud ? Quelle misère, quelle déchéance… ! Pas étonnant qu’il ait eu envie d’envoyer par le fond cette bande de minables sans ambition et sans destin.

Il y a injure au débat démocratique car à travers son refus de considérer les programmes de chacun(e) d’un point de vue strictement factuel et par son attitude à tout le moins désinvolte vis-à-vis de celles et ceux qu’il ne considère pas digne de son intérêt, Monsieur Franz-Olivier Giesbert estampille les candidats au mépris de la loi leur garantissant une égalité de traitement. Il n’aide pas les électeurs à se forger une opinion, il leur assène la sienne, qui plus est dépourvue de fondement objectivé.
Qu’il pratique de la sorte dans son journal (que n’achètent que ceux qui souhaitent le lire) est une chose ; qu’il se livre à pareille opération sur une chaîne de service public en est une autre, inacceptable.

Allez, à la prochaine. Et d’ici là, n’oubliez pas : « Celui qui voit un problème et ne fait rien fait partie du problème. » (Gandhi)

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