Mobilité : quelques (bonnes) leçons du confinement

Mobilité : quelques (bonnes) leçons du confinement

Bientôt 4 semaines de confinement, c’est difficile à vivre pour moi. Surtout quand j’entends les chiffres quotidiens de personnes contaminées, hospitalisées, décédées, quand j’apprends la maladie d’un proche, et que je redoute la mort d’un autre. Je pense aussi à la situation difficile de nombreux travailleurs, le personnel soignant d’abord, mais aussi tous les autres métiers essentiels qui nous permettent de continuer à vivre presque normalement.

Presque. Les contacts sociaux me manquent cruellement. Oui, l’homme est un animal social. Mais, j’ose le dire, beaucoup de changements me conviennent. Et je me mets encore plus à rêver en la possibilité d’un monde où le trafic aérien et le trafic routier ont quasiment disparu. N’a-t-on pas aujourd’hui la preuve que c’est possible ?

Depuis très longtemps déjà, IEW martèle le paradigme « moins, autrement, mieux » en matière de mobilité. En version simplifiée : moins de déplacements, des déplacements autrement qu’en voiture, avec des véhicules mieux optimisés.

Mieux

Le dernier levier, l’amélioration de la performance des véhicules en termes de consommation énergique et d’émissions polluantes, est un vecteur de changement très utile, mais largement insuffisant à lui seul face à l’urgence climatique et la dégradation massive de la biodiversité. L’industrie automobile, premier acteur responsable de l’activation de ce levier, a encore récemment montré son incapacité (volontaire) à engranger de réelles avancées en la matière (lisez : https://www.iew.be/acea-corona-et-climat/). De plus, faut-il rappeler que même si nous avions demain un parc de voitures zéro émission, autonomes, intelligentes, connectées… (bref, tout ce que nous vend l’industrie comme rêve pour maintenir son marché), il y aurait tout autant d’embouteillages, de kilomètres carré de sol artificialisé pour développer routes et parkings ; il y aurait aussi tout autant, voire plus, de personnes en incapacité financière d’accéder à cette mobilité individuelle automobile,… sans parler des dégâts sociaux et environnementaux à l’autre bout de la planète engendrés pour la construction de ces voitures dites « vertes ». Il est cependant essentiel de rester attentif et de faire des propositions à la fois constructives mais suffisamment radicales sur ce levier : l’Appel pour la régulation du marché automobile en faveurs des (e)Lisa Car (voitures légère, à vitesse et puissance modérée, aux formes fluides et électrique) est la dernière initiative en date d’IEW.

Autrement

Le deuxième levier, se déplacer autrement, a le vent en poupe depuis quelques années, et c’est une bonne nouvelle ! Les dernières enquêtes de mobilité confirment l’augmentation du nombre d’utilisateurs des transports publics et les comptages (trop rares) des cyclistes ou piétons sont très encourageants. Mais cette tendance reste largement insuffisante. La croissance de ces usages doit s’accélérer, et sans mesures politiques efficaces en la matière, on risque vite de constater qu’on a atteint un certain pic ou plateau (comme l’épidémie COVID 19, sinon que pour le coup, on ne veut pas que ça redescende !). La plupart des altermobiles1 actuels sont soit des militants environnementaux convaincus soit des personnes pour qui le déplacement en voiture n’est pas une solution optimale (pas d’accès à la voiture, trop de congestion, manque de stationnement, etc.). La crise sanitaire que nous traversons est une belle preuve de la capacité de résilience de nos opérateurs de transport public. Dotés d’une vision claire et ambitieuse et de moyens budgétaires pérennes et bien affectés, nos transports publics peuvent rapidement devenir un système intégré et performant de services de mobilité (lire https://www.iew.be/le-modele-des-noeuds-de-correspondance-un-mythe-suisse-un-concept-theorique-ou/ ). Ils pourront alors attirer de très nombreux voyageurs supplémentaires qui délaisseront la voiture avec bonheur. Concernant la marche et le vélo, le potentiel de développement est énorme. Nous pouvons tous (ou presque) devenir des piétons et des cyclistes pour beaucoup (plus) de nos déplacements quotidiens. Ne l’avez-vous pas constaté ces dernières semaines? Personnellement, je croise beaucoup plus qu’auparavant de vélos et de marcheurs durant mes (rares) déplacements. Pourquoi ? Moins de trafic voiture, moins d’insécurité routière ressentie, plus de temps disponible… Autant de pistes à explorer… si nous voulons développer dans la durée ces nouvelles habitudes de déplacements. A côté des nécessaires aménagements favorables aux modes actifs (pistes cyclables, trottoirs, espaces de stationnement vélos, bancs, …), à côté des mesures de préservation et de valorisation de toutes nos petites voiries (entretien des sentiers, balisage, …), ne faut-il pas aussi travailler sur notre rapport au temps ?

Moins

Et j’en viens au premier des 3 leviers cités plus haut, « moins de déplacements », que je découvre dans ces temps de confinement, intimement lié à notre rapport au temps. La réduction de la demande de mobilité est une condition indispensable pour se donner la moindre chance de respecter l’Accord de Paris au niveau du secteur du transport. Améliorations technologiques et report modal ne suffiront pas si nous perdurons dans cette hypermobilité devenue la norme. Ce discours est resté longtemps inaudible par nos autorités et le grand public. Un grand pas a été fait il y a peu. Cet objectif d’une maîtrise de la demande est à présent clairement inscrit dans la stratégie régionale de mobilité (adoptée en 2019). Pour atteindre cet objectif, les actions les plus efficaces concernent l’aménagement du territoire. Il faut agir structurellement sur la demande en mettant fin à l’éparpillement urbain et à la mono-fonctionnalité des espaces. Les effets bénéfiques seront lents et progressifs, il y a donc urgence à activer les mesures appropriées (cfr dossier stop béton https://www.iew.be/wp-content/uploads/2019/12/DossierIEW_StopBeton.pdf). D’autres mesures complémentaires doivent dès lors être envisagées pour permettre des gains à court terme. Il s’agit de mesures telles que le développement du télétravail ou des espaces de co-working.

Je dois vous dire que jusqu’il y a peu j’étais très dubitative sur les bénéfices potentiels de ce type de mesures. Mais force est de constater aujourd’hui que l’imposition du télétravail pour tous les métiers capables de le mettre en place produit des effets invraisemblables en termes de mobilité. Bien évidemment, de nombreux secteurs sont complètement à l’arrêt, et la reprise de leurs activités impliquera des déplacements difficilement compressibles. Selon les enquêtes menées par Vias : « actuellement, 1 Belge sur 2 (49%) travaille à la maison totalement ou partiellement. Bref, tous ceux qui en ont la possibilité le font. En revanche, près d’1 travailleur belge sur 5 a dû arrêter ses activités professionnelles depuis le début de la période de confinement. Les autres (31%) continuent de travailler en entreprise ou sur le terrain ». Nos entreprises et nos travailleurs sont donc capables (équipement, organisation) de réaliser une partie non négligeable de leurs missions à distance ou sous format numérique. L’effet est là : une baisse de 70% du trafic ! Et si nous adoptions, au-delà des mesures de confinement, cette nouvelle forme de travail pour une large part de nos activités ? Et si demain, les autorités publiques, non pas face à l’urgence sanitaire (qui sera résorbée, on le souhaite vivement) mais face à l’urgence climatique, imposaient aux entreprises le maintien d’une partie de leurs activités en télétravail ?

Notre rapport au temps

C’est un changement culturel dans notre rapport au temps qui se dessine et qui est nécessaire.

Au niveau du temps de travail. Pour beaucoup d’employés, n’est-il pas désirable de passer d’une conception de la journée de travail sous forme de « 8 heures dans un bureau » à « mes missions réalisées dans les délais souhaités (et raisonnables) » ? N’avez-vous pas constaté une meilleure efficacité des réunions en téléconférence ? Était-ce vraiment moins convivial ? Récupérer le temps perdu dans mes déplacements quotidiens vers le bureau et les lieux de réunion me permettrait de conduire chaque jour mes enfants à l’école à pied ou à vélo. Avec le télétravail généralisé comme à l’heure actuelle, pour combien de personnes cela deviendrait possible et agréable ? Car la mobilité scolaire reprendra après le confinement… Alors pensons-là déjà autrement…

Au niveau du temps de loisirs. Nos activités de loisirs sont fortement perturbées par les mesures de confinement. Aucune activité culturelle, aucune pratique sportive collective, aucun séjour touristique. Tout cela nous manque. Quoique… Etes-vous certains de vouloir revenir à un agenda de WE over-booké et d’abandonner la farniente qui nous est imposée chaque fin de semaine ? A méditer certainement. Un entre-deux n’est-il pas souhaitable ? Et pour les vacances, en cette période de Pâques ? J’espère qu’un grand nombre des citoyens qui ont vu leur séjour touristique à l’étranger annulé pourront découvrir le bonheur simple d’être avec leurs proches ici et maintenant. Et si c’était cela les meilleurs congés possibles : pas de bagages à faire, pas de stress du trajet, juste des moments ensemble, à savourer les beautés de notre environnement immédiat, dans le calme d’un ciel sans avion?

Le confinement qui nous est imposé nous invite à ralentir. J’espère que tous nous allons y prendre goût. Car c’est probablement la seule issue face aux limites physiques de notre planète Terre : ralentir ou réduire une large part de nos activités.

Prenons le temps, puisque nous pouvons enfin le prendre, de réfléchir à ce qui nous manque parmi les activités avant confinement, à ce que nous souhaitons voir revenir mais aussi à ce que nous ne souhaitons pas voir revenir, aux changements contraints qui pourraient devenir permanents, aux habitudes que l’on souhaite retrouver ou pas,…

Pour vous aider à cette réflexion individuelle, et lui donner un écho collectif, je vous invite

Prenez soin de vous, des autres et de notre planète Terre


  1. Le vocable altermobile désigne une personne qui se déplace de manière alternative par rapport à la norme dominante d’une utilisation massive de la voiture. Un altermobile se déplace majoritairement en train, en bus, en vélo ou à pied, ou en combinant ces différents modes.